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L’été où j’ai cru finir séquestrée chez une étrange vieille dame en Croatie

Publié le

par Julie Morvan

De l’importance de toujours vérifier les avis des hôtels avant de réserver.

L’été où j’ai cru finir séquestrée chez une étrange vieille dame en Croatie

(© Konbini)

Cet été, on a demandé à des personnalités qu’on aime bien de nous raconter une histoire de vacances. Mais pas une histoire de cocktail en bord de plage sous les cocotiers. Panne d’essence, potes horribles, Airbnb hantés… En bref, ils nous racontent des anecdotes de vacances où rien ne se passe comme prévu. Pour ce troisième épisode, les galères d’hôtel version scénario de film d’horreur de Julie, notre journaliste tech’ préférée.

Été 2019. Après plusieurs mois de stage et de préparation de concours d’école, nous décidons avec une amie de nous offrir une pause bien méritée. Ça tombe bien, InterRail me faisait de l’œil depuis quelques semaines : nous prévoyons de partir dix jours en août, à la découverte de l’Europe centrale. Au programme : deux jours à Berlin, puis Prague, Split et Vienne. On prend les billets, on réserve les auberges de jeunesse et on décide de s’offrir un petit hôtel en Croatie.

Armées de sacs à dos plus grands que nous, nous passons nos deux premières excursions en Allemagne et République tchèque, rencontrons d’autres voyageur·se·s, passons des heures à manger, discuter, dormir, bref, à VIVRE dans des trains… et c’est génial. Mais, évidemment, à ce train-là (haha), c’était beaucoup trop calme. Le destin a donc décidé de nous taquiner un peu.

Une nuit impromptue à Budapest

Pendant la planification du voyage, on hésitait à s’arrêter quelques jours en Hongrie, sur le trajet entre la République tchèque et la Croatie. Finalement, nous avions convenu de ne pas y perdre de temps. C’était sans compter la magie des *correspondances*. Car pour atteindre Split depuis Prague, il faut parcourir plus de 1 000 kilomètres en train – soit vingt-et-une heures de trajet –, en passant par Budapest. Là où ça se corse, c’est que non seulement le premier train de Prague à Budapest prend du retard… mais, en plus, la gare d’arrivée et de départ n’est pas la même.

Évidemment, on perd du temps entre les gares de Nyugati et de Kelenfoeld. Je tente même d’appeler la compagnie de train pour leur demander de reporter le départ – qu’est-ce que j’espérais ? –, ils me répondent – encore plus inespéré – et, malgré nos échanges, on se retrouve essoufflées et épuisées, nos deux gros sacs sur le dos, sur le quai vide de la gare.

La gare de Budapest la nuit, ce n’est clairement pas le meilleur endroit pour traîner, surtout quand on ne connaît absolument pas le coin. Un gardien nous prend sous son aile et nous accueille dans sa petite cabine, tandis que nous réservons un bus de nuit pour atteindre Split. Victoire, nous montons dans le bus, passons la frontière entre la Hongrie et la Croatie, somnolons quelques heures et nous réveillons avec le soleil levant se découpant sur la chaîne de montagnes. Bientôt le repos tant mérité.

© Konbini

La grande désillusion

Le check-in de notre hôtel, avec la promesse d’une vue plongeante sur la mer Adriatique, n’ouvre que l’après-midi. En attendant de pouvoir nous écrouler sur nos lits fraîchement préparés, nous somnolons sur la Plaža Bačvice. L’heure avance vite et, armées de Google Maps, nous nous dirigeons vers l’hôtel. C’est là qu’on commence à avoir un doute sur la réservation.

Déjà, il est loin. Pas à l’autre bout de la ville, mais pas au centre. En vingt minutes, le GPS nous éloigne de la plage, vers l’intérieur des terres, à travers des passages étroits débouchant sur de grandes avenues désertes, bordées d’herbe brûlées par la chaleur. Au loin, une poignée de tours d’immeubles se dessine. Une fois en bas de l’une d’elles, nous comprenons que l’hôtel est à l’intérieur. Comme convenu, nous appelons sur WhatsApp le numéro indiqué sur le site, qui nous dit de monter au vingtième étage.

On commence vraiment à se demander où l’on a atterri. Pour contextualiser, on s’était arrêtées sur cet hôtel à la vue des photos : une jolie chambre avec vue sur la mer. Là où notre fougue nous a perdues, c’est que nous n’avions pas lu la mention “Hébergement géré par un particulier”. Et encore moins la note générale attribuée au lieu sur Booking.com : 6/10. Grande erreur.

On échange un regard dubitatif et, sans se parler, on s’engage dans un ascenseur à la sûreté plus que douteuse. Il nous amène en grinçant jusqu’au palier. Là, on s’attend encore à apercevoir une plaque indiquant la porte de l’hôtel, un signe, quelque chose… Mais non, rien. Il faut se rendre à l’évidence : on s’apprête clairement à rentrer chez quelqu’un qui vit là.

La “vue sur mer”. (© Konbini)

Bonjour, Madame

Nous sonnons et attendons quelques secondes. Un bruit de pas rapide plus tard, la porte s’entrouvre lentement et laisse apparaître le visage d’une vieille dame, la soixantaine. Elle nous fixe, puis nous montre nos chaussures d’un geste sec. On comprend qu’il faut les retirer, puis les lui donner. Elle disparaît avec, puis nous fait signe d’entrer. Nous découvrons alors un couloir vieillot. On se croirait chez notre grand-mère – d’ailleurs, à partir de maintenant, on va l’appeler Mamie.

Sans savoir où avaient disparu nos chaussures, nous nous faisons immédiatement tirer par le bras par Mamie, qui nous montre une chambre. C’est là que nous dormirons. Deuxième ordre : elle nous demande de retirer nos gros sacs de voyage et les enferme dans les placards de la chambre. Pas question de se reposer : sans que nous ne parlions croate, ni elle anglais, nous finissons à force de gestes et de mots-clés par comprendre que nous devons suivre la visite de la maîtresse des lieux.

Toujours en nous tirant par le bras, les épaules et en nous mimant des gestes, elle nous explique que nous pouvons seulement accéder à la salle de bains – pas le droit d’aller plus loin, vers la cuisine, par exemple –, qu’il faut allumer la ventilation en allant prendre sa douche et nous montre même comment tirer la chasse d’eau. De retour dans la chambre, elle nous pointe du doigt la liste complète des règles à respecter… puis nous demande de payer en liquide – ça, c’était prévu.

“Bon séjour.” © Konbini

Elle nous laisse alors toutes les deux, interdites, dans la chambre. Elle entre ensuite plusieurs fois sans toquer pour baisser le store et nous demander de bien ranger nos affaires pour ne rien laisser traîner. Là, comme ça, ça paraît juste un peu marrant/chelou, mais, sur le coup, on était complètement effarées. Dans quoi on s’est embarquées ? Est-ce qu’on va pouvoir ressortir de cet appartement ? Elles sont où, nos chaussures ?

“Viens, on vérifie les avis en ligne pour voir si les autres aussi ont trouvé la dame bizarre”, finit par me souffler ma pote. Et là, catastrophe : loin d’être rassurées, on découvre d’un coup la mauvaise note du lieu et, surtout, les commentaires des hôtes.

“Fuyez !”

Les avis sur cet hôtel/”maison d’hôte” sont unanimes : une fois sur place, c’est une grande déception, une surprise bien désagréable, autant pour le lieu que pour l’hôte. Certains effectuent de jolies périphrases pour décrire le caractère, visiblement très mauvais, de Mamie. D’autres sont bien plus catégoriques : “Fuyez tout de suite”, écrit l’un d’entre eux.

“Je recommande de verrouiller la porte de votre chambre quand vous partez, et aussi la nuit, conseille un autre. La dame a essayé d’entrer dans ma chambre à 8 heures du matin sans frapper”. “Très intrusive, on se sent épié”, ajoute-t-on plus loin. Un énième commentaire explique que, vu l’ambiance imposée par Mamie, on en vient à avoir peur, ne serait-ce que de tousser.

Mais qu’est-ce qu’on risque tant à dormir ici, à part des intrusions de cette dame dans notre chambre à toute heure de la journée et des remontrances si le temps d’utilisation de la salle de bains dépasse les quinze minutes ? Bien pire. Selon certain·e·s touristes, outre la sensation de ne pas du tout avoir d’intimité, cette dame touche à leurs affaires en leur absence. “Quand on est retournés dans notre chambre le soir, nos sacs étaient ouverts et avaient bougé de place”, écrit un autre.

Oups. Enfin, le plus flippant – et c’est là qu’on se demande s’il ne vaut mieux pas dormir sur la plage –, c’est la description de véritables crises de colère de l’hôtesse, complètement arbitraires, déclenchées par le moindre détail qui la dérangerait. Qu’est-ce qu’on est venues faire dans cette galère ?

Le plan d’action

On s’endort quelques minutes après ce terrible constat, épuisées par le couac de l’itinéraire, la nuit blanche et l’angoissante vérité de cette chambre chez l’habitante. Une fois sorties de notre léthargie, on élabore une stratégie. Grâce à nos incroyables talents d’actrices, on va réveiller la mamie gâteau qui sommeille en notre hôte en jouant les petites filles modèles. L’objectif, c’est de respecter toutes les règles à la lettre pour s’attirer sa sympathie.

On range soigneusement toutes nos affaires sans rien faire dépasser, on referme nos sacs et on prend une photo de l’état exact dans lequel on les a laissés. On finit par retrouver nos chaussures, rangées dans un meuble de l’entrée. Puis, direction la plage : une fois en maillot de bain, alors que je traverse le couloir pour atteindre la salle de bains, je croise – COMME PAR HASARD – Mamie, qui rôdait près de notre porte. Elle me jette un œil scrutateur et mime un geste du pouce, puis me serre l’épaule, comme pour approuver mon apparence. Si c’était pour me mettre à l’aise, c’est raté : je suis hyper-gênée et me promets de ne plus jamais sortir de notre chambre en maillot. Au moins, on ne l’énerve pas – pour l’instant.

On passe une super soirée sur la plage et à la découverte du port de Split. Une fois rassasiées et le ventre rafraîchi par une bonne glace au melon, nous rentrons dans notre demeure. Mamie ne nous attend pas sur le pied de guerre – ouf, on fait bien attention à chuchoter. Vérification des affaires : rien n’a bougé.

Mamie gâteau

La journée suivante se déroule tranquillement – étant donné que l’on ne peut même pas cuisiner chez elle, nous nous levons tôt et partons petit-déjeuner dans le centre-ville, avant d’entamer notre visite des lieux. Armées du Routard, nous sillonnons les ruelles étroites de l’ancien palais de Dioclétien – patrimoine mondial de l’Unesco, s’il vous plaît – et débouchons sur le Péristyle et son armée de guides déguisés en gardes romains.

Nous tombons soudain nez à nez avec Grégoire de Nin, évêque croate du Xe siècle qui a lutté pour introduire la langue croate aux sermons de l’époque. La tradition veut que toucher son gros doigt de pied porte bonheur. Nous l’implorons de rendre Mamie agréable et que rien ne nous arrive avant la fin du séjour.

Le gros doigt de pied tant adulé de Grgur Ninski. (© Konbini)

Et, miracle ou simple coïncidence, ça fonctionne. Après notre retour à l’appartement, Mamie nous accueille – presque – à bras ouverts. Toutes contentes de nos aventures, nous multiplions le name dropping des lieux visités dans la journée et cet effort semble la conquérir.

Prise d’un élan soudain, alors que mon amie prend sa douche, Mamie m’attrape le bras et me tire jusqu’à sa cuisine. J’ai du mal à comprendre ce qui se passe, jusqu’à ce qu’elle me plante devant la fenêtre. Là, un sublime paysage s’offre à moi : le reflet féerique de la pleine lune sur une mer Adriatique d’un noir d’encre. C’est superbe, on le sait toutes les deux et pas besoin de mots pour exprimer ce que l’on ressent. Un instant suspendu dans le temps.

De notre fenêtre aussi, le clair de lune croate en jette pas mal. (© Konbini)

Nous nous couchons, nous félicitant d’avoir survécu à ce plan foireux. Nous prévenons Mamie que nous devons repartir tôt le lendemain – mais, même sans le lui dire, elle aurait sans doute écouté sagement de l’autre côté de notre porte, à l’affût du moindre bruit. Le matin suivant, aussitôt levées et harnachées de nos sacs à dos, elle nous rejoint dans le couloir et nous remercie de notre venue. Avant de marquer un temps d’arrêt, puis de nous prendre dans les bras et de nous faire un gros câlin, comme une grand-mère serrerait ses petites filles. Hyper-attendrissant.

Au moment de franchir la porte d’entrée, elle nous envoie des baisers avec les mains, tout sourire. Une personne à des années-lumière de celle qui nous a accueillies deux jours plus tôt. On se dit qu’on l’a jugée très, très vite et que, malgré son mauvais caractère et son attitude plutôt brusque, cette dame a sûrement un bon fond. Elle vit seule, tente de gagner sa vie tant qu’elle peut en accueillant des inconnu·e·s chez elle – et ça peut expliquer pas mal de choses.

Même si, ça, on l’a retenu, la prochaine fois que quelqu’un nous prend nos chaussures pour les cacher dans un placard, c’est ciao direct. Surveillez vos chaussures. Et, surtout, vérifiez toujours les avis sur les hôtels que vous vous apprêtez à réserver.

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