Jeune Morty nous accueille à Choisy-le-Roi pour une heure de discussion. De ses débuts à sa manière de concevoir sa musique, le rappeur, qui ne souhaite pas enchaîner les prises de parole, prend le temps de se dévoiler dans cet entretien.
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Né en Côte d’Ivoire en 2002, Jeune Morty publie ses premiers morceaux sur SoundCloud, véritable dénominateur commun d’une scène qui vit bien et qui prend peu à peu de l’espace dans le rap français. Après un début de carrière déjà prometteur, il envoie, entre 2022 et 2023, plusieurs tirs de sommation nommés SUMMXR MOOD, Ghetto Youth et ILUVMORTY. En novembre 2023, Jeune Morty remplit la Boule Noire. Décembre 2024, place à En Attendant Eponyme, un EP synonyme de teaser qui contient notamment le track « Dent », véritable phénomène pour tout un public qui n’attend qu’une chose : le projet. Depuis plusieurs mois maintenant, le rappeur de Choisy enchaîne fort avec d’excellents morceaux, et il dévoile Eponyme fin juin, annoncé comme un « recueil musical ». Cette interview est l’occasion parfaite de comprendre les réflexions derrière la création de cet opus, et plus encore. Plongée olympique avec celui qui ne baisse jamais la tête : Jeune Morty.
Entre la sortie d’Eponyme et ton run de shows à la fête de la Musique, comment vas-tu, après cette fin de semaine un peu folle pour toi ?
Je vais bien, c’est beaucoup d’émotions, beaucoup d’euphorie. On n’est pas sur du relâchement parce que j’ai encore ce sentiment de me dire « Je n’ai pas fini », donc les épaules sont encore lourdes, mais on peut dire qu’on respire une brise.
Qu’est-ce qui t’a le plus fatigué, l’enchaînement de shows ou la sortie du projet ?
Je pense que c’est les deux combinés, en vrai, ça a fait une explosion ! [rires] C’est beaucoup de fatigue mais aussi beaucoup de fierté, ouais, je suis fier.
@user.667999 JEUNE MORTY FÊTE DE LA MUSIQUE SNIPES X PSG #jeunemorty #psg #snipes ♬ son original - 🔌
Les premiers retours sont grave plaisants et enrichissants. Que ce soit négatif ou positif, comme je le dis toujours, si les gens prennent le temps d’en parler, c’est que c’est fort. D’une manière ou d’une autre, même si tu n’aimes pas, si tu as pris le temps d’écrire un truc et que ça ne te laisse pas indifférent, moi, ça me va.
Tu sens que tu as un rapport sain vis-à-vis des critiques ?
Pour moi, tu ne peux pas être étonné des critiques. On est des êtres humains, on a tous des opinions, des manières de penser diverses. Je dirais même qu’il faut de ça, c’est comme le mal et le bien, il faut un peu des deux, sinon ce n’est pas drôle.
Tout à l’heure, tu nous disais « Bienvenue dans mon 9-4 ». On est où, là ?
Là, on est a Choisy-le-Roi, plus précisément entre Choisy et Vitry, à côté de la cité Gabriel, qui n’est pas loin, et de la cité Stalingrad aussi, qui est juste là.
« J’viens du 9.4.6.0.0, arrête ton numéro, n**** » – « Rêve »
Toi, tu as grandi ici ?
Oui, j’ai grandi à Choisy. Avant ça, j’étais dans le 92 quand je suis arrivé en France à l’âge de 3 ans. Je suis né en Côte d’Ivoire. Après mon arrivée, j’ai déménagé une fois dans le 92 et après je suis venu ici. Donc c’est ma troisième ville en France.
Pour toi, tu es un rappeur du 94 ? C’est quelque chose que tu assimiles ?
Je l’assimile, en vrai, ce serait mentir que de te dire non. J’ai vécu des choses ici, j’ai grandi ici, je me suis fortifié ici. Donc même si je suis né en Afrique et qu’il y a tous ces trucs qui font que je suis africain en premier lieu, je ne peux pas cacher le fait que derrière, ici, j’ai eu une éducation qui a été forte. Les gens ici sont superbes, j’ai grandi avec des gens en or et on a tout fait ensemble. C’est une belle ville, ouais.
Ton équipe vient exclusivement de Choisy ?
Principalement du 94. Ça a commencé à Choisy, après ça s’est étendu à Créteil, Limeil, Vitry, et ensuite j’ai rencontré une autre partie de mon équipe qui habite à Paris. Du coup, ça a fait un crossover 9-4/Paris qui fait qu’aujourd’hui on travaille main dans la main autour de JetSet. JetSet, c’est le tout, la mère, l’enseigne ; et AHP, pour African Hit Premiere, c’est le label. JetSet, c’est ce qui regroupe tous les domaines d’activité qu’on va exercer, tout ce qui sera lié à la musique d’une manière ou d’une autre. Je n’ai pas envie de partir dans tous les sens. Je ne veux pas être là et dire « Je vais monter des business » ou quoi, non, on fait vraiment ce qui nous passe par l’esprit et ce qui nous fait rêver. Tout ce dont on rêve depuis qu’on est tout gamins, c’est ce qui nous stimule, donc ce qui nous fait rêver, on le fait.
Justement, tu parlais de rêve depuis gamin : toi, si je comprends bien, c’est en 2019-2020 que tu te mets à rapper, c’est ça ?
Un jour, je suis avec une figure admirative, une personne un peu plus âgée que moi, et d’un coup il me sort : « Eh, rappe. » Je me dis : « Pourquoi il me dit ça ? Il se fout de ma gueule. » En fait, à côté de ça, j’ai quelques freestyles que j’avais coffrés dans mon téléphone parce que c’était une période où on ne faisait pas de son, mais on se prenait pour des MC. Ça veut dire que quand on sortait de cours ou du basket, on se mettait à freestyler. Il y avait tout le monde en rond, c’était une énergie de ouf, et moi, c’est par ces biais-là que j’ai commencé un peu plus à me lâcher. Et donc cette personne me demande de faire mon texte, je le fais devant lui et je vois qu’il est bluffé. Limite, la manière dont je l’admirais, à ce moment-là il m’a admiré pareil. Et sans me demander mon avis, il m’a amené au studio et j’ai fait mon premier son, et je l’ai « drop », c’est « Cubaine ». Ça faisait : « Je pète une cubaine, je fly à Cuba ».
J’aimerais bien revenir à un sujet plus récent, ce qui se passe autour de toi. Beaucoup parlent d’un « retour en force ».
[rires] Un « come-back ».
Alors qu’en 2023 tu fais une Boule Noire, en 2024 une Maroquinerie, tu as des sons qui tournent quand même depuis un certain temps. Est-ce que, toi aussi, tu analyses ça comme une remontada ou pour toi c’est juste une continuité ?
Pour moi, c’est une continuité. Il y a ce que les gens voient et ce que moi je vois. Ça veut dire que moi, dans ma marmite, pendant une période, la sauce que je faisais, elle était juste peut-être un peu plus assaisonnée. Tu vois ce que je veux dire ? Je voulais tester moi-même de nouvelles épices qui n’étaient pas forcément au goût de tout le monde. Mais moi, tu sais, je suis passionné. Ça veut dire que s’il y a une épice qui me plaît et que j’ai envie de l’essayer, je vais l’essayer peu importe qui me suit, peu importe ce que j’ai sorti avant, je m’en fous, je ne me pose pas cette question, je vis dans l’instant.
Cela fait qu’à un moment de ma carrière, j’ai sorti un projet sur SoundCloud qui s’appelle Sublime Text et je faisais des sons que le public qualifierait d’un peu plus niches, et je pense qu’il y a des gens qui n’ont pas forcément été pris par la fréquence. Avec le temps, ils commencent à capter la fréquence parce que j’ai, par la suite, apporté des sonorités qui étaient beaucoup plus larges. En fait, l’oreille, c’est juste une question de travail, de fréquence et d’habitude. J’ai un public et j’ai compris qu’il fallait faire travailler leur oreille pour les amener là où moi je considère que c’est dar, et pas là où eux considèrent que ça l’est, sinon ce n’est plus le même travail.
Donc, pour toi, c’est une continuité, pas un revirement ?
C’est ça.
Mais il y a quand même un moment charnière, je pense à « Dent », où on sent qu’il y a quelque chose qui se passe.
Bien sûr qu’il y a eu un pic au moment de « Dent », mais je ne l’ai pas ressenti comme ça, parce qu’à force d’être la tête dans le vase, tu ne le ressens pas forcément. Ce que je me dis surtout, c’est : « Est-ce que la sauce aurait pris comme ça si je n’avais pas pris certains détours plus tôt ? » Heureusement que je fais ce que je veux faire et que je suis mon étoile, c’est très important.
J’aimerais bien revenir sur ce que tu disais, « habituer l’oreille ». Ça fait écho à une de tes précédentes prises de parole dans laquelle tu parlais d’un « lavage d’oreille musical » nécessaire aux gens. Tu peux revenir là-dessus ?
Ben, en fait, c’est juste que… Attention, je ne blâme pas les gens, mais, surtout dans notre pays, par notre histoire et nos coutumes, on est très restés dans nos jupons. Ça fait qu’il y a des fréquences qui sont écoutées ailleurs qu’ici on ne consomme pas ou qu’on ne comprend pas. Et franchement, quand je dis ça, c’est juste qu’il faut pousser les frontières encore plus loin.
Et comment tu comptes arriver à faire ça ?
En croyant en mon étoile et en ma musique et en faisant ce que je pense devoir faire, pas en faisant ce que les autres me disent de faire. Parce que moi, ma musique, elle part du néant. Ce que je fais, on peut très bien me dire : « Mais tu es un grand malade, tu es un fou. » Et moi, ça peut me remettre en question et donner raison aux gens, parce qu’au final je fais un truc qui part de rien. Donc la seule personne qui peut vraiment se convaincre que c’est dar et propager le message aux autres, c’est moi. Le premier combat, c’est d’être en adéquation avec ce que je fais, et à partir de ce moment-là, ça avance tout seul. Tu sais, je dis, dans un son qui n’est pas sorti : « Je me bats pas pour une certif, c’est moi-même je me certif' ». En fait, c’est pour te dire que la première estime, c’est toi, tu ne dois attendre l’approbation de personne, c’est comme ça que mon cerveau est fait. Maintenant, s’il y a de la reconnaissance, tu dois remercier Dieu, l’univers et ces gens-là, parce que c’est quelque chose de gratifiant qui te montre que tu es sur la bonne voie.

Jeune Morty à Choisy-le-Roi pour Konbini, par @marinebenjamin
Et tu sens que tu touches cet objectif-là ?
Je ne sais pas vraiment à quoi je suis arrivé encore mais je sens qu’on tend vers quelque chose de flamboyant et de positif pour la suite. Pour moi, le chemin, il est encore très long. Je vois ça comme des petits points à chaque fois, il n’y a rien que je voie comme une destination finale. Je vis beaucoup dans la spontanéité, aujourd’hui ça se perd, parce qu’on est beaucoup dans le calcul. Avant, les gens, ils n’avaient pas le temps d’autant calculer, ils avaient juste le temps de se taire et de vivre, et ils vivaient très bien, tu vois. Pour répondre à ta question, je pense vraiment que c’est le temps qui fait les choses.
Au studio, tu arrives encore à te surprendre ?
Ouais, de jour en jour. En fait, il faut savoir que quand je sors du studio, je ne sais jamais ce que j’ai fait. « Dent », par exemple, je n’allais pas sortir le son. Ce n’est pas parce que je ne l’aimais pas, mais c’est juste que j’écoutais d’autres trucs que j’avais faits. C’est pour te dire à quel point ça va dans tous les sens, au studio. Et donc c’est un travail supplémentaire de devoir synthétiser et d’avoir le recul de se dire : « Ouais, là j’ai fait un hit. » Parce que, de mon point de vue, je suis juste dans un labo avec un tas d’échantillons. Maintenant, forcément, si ces échantillons-là sont mis derrière une vitrine, aux yeux de tous, forcément, les choix vont être différents. Mais moi, ce que je vois, c’est que des échantillons qui sont pareils, c’est juste qu’ils ne sont pas faits de la même manière, que ce soit une question d’intensité ou de message qui diffère. Il y a plein de trucs qui diffèrent et c’est juste une question d’état. Je vois ça comme plein d’états qui nous définissent et il y a juste des moments et occasions plus propices pour être dans un certain état.
Et comment l’échantillon « Dent » passe au-dessus des autres échantillons et devient le produit en vitrine ?
C’est les mecs de mon équipe. [rires] Ils m’ont dit : « Tu es fou, qu’est-ce que tu fais ? Faut sortir ce son. » Moi, je veux toujours me surpasser, et dans ces cas-là, tu n’arrives jamais à te dire : « OK, c’est ce son. » Limite, je pourrais faire 30-40 sons et encore me dire que le bon morceau n’est pas là, alors qu’il y en a plein qui sont bons. Peut-être que c’est mon cerveau qui est baisé, je ne sais pas. [rires]
Tu parles aussi beaucoup d’un recueil musical quand tu cites Eponyme. Est-ce que tu peux préciser ta pensée ?
C’est-à-dire que je vais au studio tous les jours, donc pendant une étendue de temps, je suis allé au studio tous les jours et j’ai amassé un lot de sons, et dans ce lot-là, j’ai gardé ce qui, comme je te l’ai dit juste avant… Du coup, ça revient à là… J’ai gardé ce qui définissait vraiment le plus ce que je voulais représenter, tu vois. Donc c’est pour ça que je dis « recueil musical », c’est parce que je ne suis pas allé au studio en me disant : « Ouais, là, je fais Eponyme. » Non, j’allais juste au studio. À la différence de Jeune Morty, Eponyme, ce n’est pas contrôlé. C’est organique. Je ne dis pas que les prochains ne le seront pas, mais, en fait, Eponyme, c’est l’erreur.
Quand je dis « c’est l’erreur », c’est que, au final, quand tu veux sortir un projet, il y a un tas d’avis autour de toi et un tas de choix que tu peux faire. Tu peux décider de garder ça ou ça, le truc va péter parce que tu as suivi telle ou telle DA. Ou tu as le choix d’être juste un être humain qui kiffe ce qu’il fait et qui sort son projet parce qu’il a le sentiment que c’est bon. Ça veut dire que si je le sors et que quelqu’un n’aime pas, ce n’est pas grave, ce n’est pas un malheur, je m’en fous. C’est pour ça que je le sors, c’est pour que tu dises que tu n’aimes pas, toi, tu vois. Et c’est ce qui fait la vie, t’as vu, il y a du bien et du mal, c’est une balance, et quand je dis « l’erreur », c’est pour représenter ça. Sans erreur, tu ne passes pas à la prochaine étape, et Eponyme, c’est l’erreur, c’est la situation initiale. Si tu reprends le schéma narratif pour structurer un roman, situation initiale, dénouement, élément déclencheur, péripéties… Eponyme, c’est la situation initiale, le tout début, c’est ce qui se passe de base avec les erreurs, les conneries, les réussites.
Et avant ? Parce qu’avec toi, il y a un avant Eponyme, malgré tout !
C’est une très bonne question. [rires] Mais si tu veux, Eponyme, c’est la synthèse de l’erreur. Quand je dis « erreur », ce n’est pas négatif. C’est une succession de jets, de la pure pulsion, et c’est exactement comme ça que j’ai fait le projet, je n’écrivais pas les sons, c’était du pur freestyle, je captais l’énergie qu’il y avait autour de moi, ce qui faisait que j’explosais après devant le micro. Des fois, je passais des journées de fou, archi tristes et tout genre tu as envie d’entendre parler de rien, ben j’allais au studio, j’allais devant le micro et ça sortait.
Tu as un morceau en tête qui peut représenter ce genre de moment d’explosion au studio ?
Un son où ça explose, je pense que c’est « Cour » (l’outro), parce qu’en fait, c’est la finalité, c’est la célébration de nos erreurs. Et du coup, j’arrive avec une sonorité très folklorique et olympique. Quand je dis « olympique », c’est pour définir tout ce qui se raccroche au légendaire, le triomphe, tout ce qui est avec les cieux, les pylônes, les fontaines, les nuages, la nudité partielle, c’est tout ça que je vois. Mais du coup, ouais, c’est une sorte de célébration.
Tes premiers souvenirs musicaux, c’est avec tes parents, si je ne me trompe pas ?
C’est avec ma mère et mon père en voiture. Ma mère qui met du Alpha Blondy ou du Ismaël Isaac. Et mon père à côté, quand c’est lui qui met la musique, il va mettre du zouglou, il va mettre du Soum Bill, des artistes de chez moi, Meiway, Arafat, Youles International, la Jet Set le groupe, toutes ces figures emblématiques. Donc je suis en voiture et on arrive dans un pays que je ne connais pas et j’entends ça, alors que trois ans avant, j’ai des flash-back du village, de mes tantes qui me mettent dans des pagnes dans leur dos pour m’emmener au marché. En fait, il y a la musique qui me tient là-bas, mais quand je regarde autour de moi de « je ne suis plus là-bas », ça crée un sentiment assez spécial. Sinon, encore plus lointain comme souvenir, c’était dans la cour familial à Daoukro, dans mon pays, en Côte d’Ivoire. C’était mes tantes et ma mère qui avaient l’habitude de me chanter une chanson pour me calmer. Cette chanson-là, depuis que je suis tout petit, elle résonne dans ma tête. Elles disaient : « Azizo, Azizo célibataire ». Je ne sais pas pourquoi elles disaient ça, elles chantaient ça en boucle, à mon éloge, et elles m’appelaient « le célibataire ». Je ne peux pas te l’expliquer.
« JetSet 2020 j’les fait s’détale / 7-7, plus haut que le ble-dia » – « Project »
Pour ce qui est du rap, c’est en France que ça se dessine en toi ?
Quand je grandis, je suis pris par le rap américain parce que j’ai mon zinc à la maison qui graille tous les sons à l’ancienne, du matin au soir : Mobb Deep, Hot Boys… Il y avait de tout. C’était un cousin à moi qui était tout le temps chez moi, il était matrixé, je le voyais avec ses écouteurs à fond sur son iPod. Je me demandais ce qui se cachait derrière tout ça.
Après, c’est surtout la télé, tu vois, ce qui défilait devant mes yeux. Moi, j’étais là, comme un geek, en fait. Et même en grandissant, j’étais beaucoup sur l’ordi. Ça veut dire que quand tu es souvent derrière les écrans, il y a la musique derrière. La musique, elle accompagne toujours, d’une manière ou d’une autre. En tout cas, selon moi, la musique, elle accompagne toujours le visuel, l’image.
C’est marrant que tu me dises ça naturellement, parce qu’au vu de la direction visuelle d’Eponyme, qui est très forte et qui a fait parler, c’est cohérent. Toi, quand tu découvres un artiste ou un projet, tu as besoin d’avoir ce repère visuel dans ton écoute, pour t’y intéresser ?
Ça dépend de la manière dont l’artiste se prend au sérieux. Je ne vais pas avoir le même jugement sur tous les artistes, mais il y a des artistes pour lesquels je vais me dire : « Ah ouais, toi, tu te fous de ma gueule, là, tu te branles. » [rires] Et ça, je n’aime pas. Au final, si tu te prends d’une manière qui n’est pas très sérieuse et que tu n’es pas centré sur l’image mais que tu fais ton truc, ben on ne peut rien te dire, en vrai, tu fais juste ton truc, quoi !
Mais toi, à quel point c’était nécessaire pour toi d’arriver avec un visuel fort et marquant sur ce projet ?
Simplement parce que les figures emblématiques que j’ai vues, elles se sont toujours comportées de cette manière, et je ne pouvais pas arriver dans un domaine et faire quelque chose de moins solide, tu vois. Comme j’ai dit, c’est le sérieux que tu donnes à ce que tu fais. Genre, tous les artistes ivoiriens que j’ai vus en grandissant, même s’ils viennent d’Afrique et que c’est chaud, ils se sont toujours pris ultra au sérieux sur eux-mêmes, sur ce qu’ils dégagent et véhiculent. Tu sais, ils incarnent leur propre caractère, il n’y a pas de blague. Ce qu’ils disent, c’est ce qu’ils vivent, et inversement. C’est une question de pureté, c’est ça qui m’emporte. Il faut que demain je laisse une bonne raison aux prochains qui veulent faire de la musique ou je ne sais quoi de le faire sérieusement, de se prendre au sérieux.
S’il n’y a pas la musique, il n’y a pas l’image. Et j’ai tellement conscience et confiance en ma musique que je me permets de lui donner cette image-là. Mais c’est une estime que j’ai donnée moi-même, c’est purement personnel, ça fait que je l’illustre de cette manière.
Concrètement, qu’est-ce que tu vois quand tu regardes la cover d’Eponyme ?
Quand je vois la cover d’Eponyme, je vois beaucoup de mélancolie, de souvenirs, de bons moments, de moments tristes, je vois beaucoup d’états. Il y a aussi ce petit truc où je suis resté bloqué dans une sorte de bulle avec des références bien fortes. J’ai grandi avec Disney Channel, avec les télénovelas, les séries brésiliennes, colombiennes et espagnoles, avec des feuilletons ivoiriens. Même les salons de coiffure, ma mère elle était coiffeuse, son salon, c’est Maï Beauty. J’ai aussi grandi avec mes tantes qui étaient tous les jours chez moi, elles coiffaient, elles faisaient la pédicure aux gens. Les X-Pression, les paquets de mèches, là, je les ai vues toute ma vie. Dans mon salon, il y avait toujours des cheveux par terre, et de la musique. [rires]
Donc ma mère était coiffeuse et aimait beaucoup la musique. On l’appelait MC Maï. Elle n’était pas DJ, mais elle avait la dégaine d’une DJ dans sa manière de faire les choses, sa bienveillance, le fait de toujours vouloir faire en sorte que les gens se sentent bien, le tout accompagné de musique. Ça l’a appelée MC. C’était MC pour « maître de cérémonie », et c’était ça, ma daronne. Ça fait que j’ai toujours grandi dans cette atmosphère un peu familiale. L’Afrique, c’est comme ça.
Quand on écoute tes textes, et tu l’as aussi dit en entretien avec Mosaïque, il y a une ambition de grand public, de viser l’international. Comment tu expliques cette envie ?
Moi, tout ce que je fais, c’est pour toucher l’international, c’est mon but. Je veux que, même si tu vas dans un village au Pérou, ma musique passe random là-bas. Sinon, ça ne sert à rien, en vrai. Le but, c’est de marquer les esprits avec la plus longue portée possible. Il y en a qui font la guerre pour avoir des territoires, moi je fais la guerre pour que ma musique soit partout.
« Qui triomphera, qui sera mémorable ? » – « Zoo XXL »
Je veux que les gens sachent qu’il y a des trucs dar qui viennent d’autres endroits qui n’ont pas encore été explorés et, pourtant, qui sont là et qui sont prêts. Il y a encore une grosse culture africaine, même française, à développer.
On parlait de la cover, il y a un vinyle qui est prévu, si on comprend bien certaines paroles ?
Perspicace. [rires] Il y a un vinyle et des CD qui sont prévus, oui. Mais ça sera en un seul coup.
Il y a une date déjà ?
Je ne peux pas te dire quand, mais ça sortira en même temps que le prochain projet. Ce sera un gros cadeau avec beaucoup de denrées cachées dans la hotte. [rires]
Plus jeune, tu te prédestinais à autre chose que la musique ?
Ouais, je voulais jouer en NBA, je voulais être une star du basketball.
Et quand est-ce que ce rêve s’arrête ?
Quand j’ai compris que j’aimais trop la musique. En fait, quand tu captes que tu aimes trop quelque chose, tout ce qu’il y a autour tombe, c’est comme si ça s’effondrait, tu ne vois plus rien.
Bon, ce n’est pas la NBA, mais tu as pu voyager aux États-Unis pour faire ce projet. Tu as fait des séminaires, là-bas ?
Je voyageais, je faisais de la musique. En fait, quand je voyage, je pars toujours avec deux Rimowa (fact-checking ici : « Manhattan » sur SoundCloud). Celle de gauche, il y a les vêtements, celle de droite, il y a le matériel musical. C’est-à-dire que je marche tout le temps avec deux grosses valises comme ça, je suis dans l’aéroport, je marche comme un fou. [rires] Eponyme, il est un peu dispersé dans le monde. On a pris des graines comme ça et on les a éparpillées. Ça revient à ce truc d’avoir une portée internationale.
Tu dirais que tu te sens plus inspiré quand tu voyages ou c’est un mythe, ça ? T’es meilleur à Atlanta qu’à Choisy ?
Alors non, je ressens beaucoup plus d’énergies que je ne connaissais pas et que j’avais l’habitude de voir à travers des écrans, par exemple. Mais je peux tout autant être inspiré à Choisy-le-Roi, que ce soit au quartier, dans un parc, là, devant toi. C’est une question d’instant t et d’énergie. Je suis juste un éternel curieux, je veux voir ce qu’il se passe. Pour moi, c’est ça, l’accomplissement de la vie, explorer le monde entier, faire le tour du monde. En fait, ton sens de la curiosité, tous les jours, il faut qu’il soit au summum, tu ne peux pas être accompli. Ça veut dire que je suis un petit fou qui voulait aller voir ces endroits-là de mes propres yeux, ressentir. Mais sinon, ça ne joue pas sur mon inspiration !
Tu as des morceaux d’Eponyme qui sont nés chez toi, en home studio ?
Oui, mon home studio est chez mon frérot silverknight, chez qui je fais du son depuis très récemment. La plupart des sons ont été faits là-bas.
Il y a un producteur américain sur le projet ?
Non, j’ai vraiment gardé la patte avec vkkng et silverknight, qui sont les main producers d’Eponyme. On s’est connus il y a un an même pas, et en fait, on s’est connus à des périodes de nos vies où je pense qu’on était tous les trois au plus bas. Ce n’est pas une mauvaise chose, dans le sens où, émotionnellement et par les choses qu’on traversait, c’était un peu plus compliqué. Mais je pense que ça a fait que, par-dessus tout ça, on a créé une bulle, en fait, comme une bulle d’énergie qu’on transmet : « Là, on vit ça en ce moment, c’est ça qui nous représente, tenez. »
On retrouve aussi Kakou sur le morceau « Zoumana », track 3. C’est un jeune producteur de 15 ans, on entend de plus en plus parler de lui en ce moment.
Kakou, je l’aime trop, c’est un génie. Je ne le connaissais pas non plus. Organiquement je l’ai vu et direct je me suis dit : « OK, toi, c’est bon. » En fait, c’est juste humain, je m’en fous de ton âge, de qui tu es, on n’est pas là pour ça.
Selon toi, dans quel aspect d’Eponyme on peut le plus facilement comprendre que tu es un artiste ivoirien ?
Dès l’intro tu l’entends, ça vient des tripes. Avec la voix de DJ Arafat, paix à son âme. En fait, je ne me suis même pas dit que j’allais mettre la voix de DJ Arafat dans un son, c’est juste que j’écoutais souvent ce son quand j’étais petit. J’ai visualisé la voix sur cette prod-là et je me suis dit : « On va faire ça. » Quant au hosting par Trap-A-Holics, on a grandi avec ça, tous les DJ qui ont « host » des grosses tapes aux États-Unis, on les a entendus. Quand j’écoutais un projet et que j’entendais un DJ qui était là à m’annoncer ce qui se passait et qui me disait que c’était trop lit, et qu’il fallait que je ferme ma gueule et que j’écoute, ben je fermais ma gueule et j’écoutais. On a le même concept en Côte d’Ivoire. La plupart des artistes, c’est des DJ. Moi, mon alias, c’est DJ Neptune, et en fait, tous les artistes ivoiriens, la plupart, dans leur blaze, il y a écrit « DJ ». On a toujours été dans ce truc d’animation. Comme on parlait de maître de cérémonie tout à l’heure, c’est vraiment faire vivre quelque chose qui ne vit pas. Tu apportes de la vivacité, de la sagacité.
On arrive sur la fin de notre entretien. On a vu passer des vidéos avec Himra, est-ce que tu peux m’en parler ?
Bien sûr. J’ai entendu parler de Himra récemment, j’ai eu beaucoup d’échos, et du coup, j’étais touché qu’il soit de la même terre que moi et qu’il ait des ambitions aussi fortes, je me suis retrouvé en ça. Je me suis dit : « Le combat est mené par plusieurs acteurs et c’est rassurant », on est sur la même fréquence. Je ne peux qu’être admiratif face à ça, c’est quelqu’un de très sage, tu sens qu’il a traversé des choses, mais il en a fait une force. Ce qui fait qu’aujourd’hui, peu importe ce que tu lui dis (et ça se rapporte à ce que je t’ai dit), s’il estime que c’est dar, c’est que c’est dar. Il y a un clip qui arrive mais je ne sais pas quand.
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Maintenant que tu as passé le gros rollout d’Eponyme, est-ce que tu as la volonté un peu de calmer le jeu, de reprendre tes esprits ?
Mes esprits, je les ai toujours. [rires] Là, c’est juste laisser le temps faire ses erreurs avec le projet. Que le temps fasse ce qu’il veut du projet. Que les gens l’apprécient, qu’ils ne l’apprécient pas. Qu’il y ait de la critique, des histoires et tout ce qui s’ensuit. Et qu’après, je passe à autre chose.
Tu es déjà un peu sur autre chose quand même, non ?
Je suis déjà sur Jeune Morty. Eponyme, je l’avais fini depuis, c’était juste un truc de sélection, mais là, je suis sur Jeune Morty.
Interview interrompue par une attaque de guêpes.













