Entretien avec So La Lune : « J’ai mis du temps à mesurer en quoi ça consistait d’être un artiste, réellement.”

Tsuki Lala

Entretien avec So La Lune : « J’ai mis du temps à mesurer en quoi ça consistait d’être un artiste, réellement.”

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So La Lune par Marine Benjamin.

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Par Simon Dangien

Publié

De la nuit naissent les étoiles. C'est ainsi qu'on pourrait paraphraser la carrière de So La Lune. Portrait et interview.

Rare en interview depuis le début de sa carrière, So La Lune a toujours compensé cette rareté avec une générosité artistique débordante sans pour autant briser la bulle de mystère qui donne à sa carrière ce grain si spécial. Après un premier portrait lors de nos 23 de 2023, on tente, cette fois avec l’artiste, d’explorer de nouvelles zones de sa vie et de sa carrière, ou peut-être des deux à la fois. Car oui, quand la passion le dévore, quand les failles apparaissent, la frontière entre sa vie et ce qui est devenu, par la force des choses, son travail, se trouble. Plongée spatiale, avec le rappeur, sur une trajectoire unique. 

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Nouveau So, nouveau produit

Avec Nouveau Produit, So La Lune sort l’un des projets les plus complets de cette première moitié de 2025 et prouve encore une fois qu’il sait se réinventer et proposer, entre autres, de nouveaux refrains puissants à la signature incomparable. L’artiste originaire de Lyon poursuit une route qu’il a pris le temps de dégager avec une voix, des textes, des projets et un univers bien à lui, toujours en mouvement : « On voulait montrer qu’on ne stagnait pas, qu’on ne s’enferme pas. Si tu compares ce projet à L’enfant de la pluie, logiquement, tu ne peux pas prédire ce qui va se passer après. J’aimerais qu’à chaque fois, ce soit un nouveau produit ».

Cette ambition est imagée par cette pochette en 3D passée par plusieurs versions, même si certains auditeurs ont décelé d’autres messages : « J’ai vu quelqu’un dire que ça faisait écho au thème du médical, alors que pas du tout, même si le doute est permis ». Mi-2024, le public apprend que So La Lune et son équipe ont monté leur label, Numéro 11. Ces nouveaux enjeux ne l’empêchent pas, en parallèle, de travailler ce prochain projet entre séminaire et morceaux de dernière minute (c’est une habitude chez lui, d’après son manager de toujours, Alexis/Donna). Ils citent par exemple l’excellent « Odéon » ou « Isolé ». Ce dernier est l’un des titres ayant provoqué le plus d’engouement parmi les premiers retours, même si le rappeur originaire de Lyon le conçoit, « ce n’est pas [son] son. [Il] le trouve un peu populaire, un peu dansant, mais [il a] souvent tendance à préférer les sons qui marchent moins. [Son] son préféré à [lui] ? C’est ‘Journal' ». 

Dévoilé le 16 mai 2025 après une release party réussie au Palais de Tokyo, le rappeur oscille entre satisfaction des retours et besoin immanent d’aller encore plus loin : « Moi, je m’attendais à faire diamant en première semaine [rires]. Non, en vrai, même si tu as tendance à dire qu’on fait les choses pour nous avant tout, tu développes un truc où tu ne veux pas décevoir ces gens qui t’aiment, qui te poussent. Après, tu connais le combat, c’est d’aller en chercher d’autres. [rires]« 

Autre nouveauté ici, So La Lune s’entoure d’une bande élargie de producteurs et fait de la place dans sa tracklist afin d’accueillir de plus nombreux featurings. Sur son précédent opus, L’enfant de la pluie, l’artiste n’invitait que deux artistes sur 19 pistes, Khali et le Marseillais SCH : « En parallèle, il m’a aussi invité sur son projet. Quand on a fait le feat avec SCH, je disais à Alexis que ça faisait bizarre de commencer par l’un des feats que je voulais le plus faire ».

Parmi les invités de Nouveau Produit, Uzi, Lujipeka, Jolagreen23 mais aussi Rim’K et Soprano qu’il a beaucoup écouté : « C’est une mégastar aux Comores [pays d’origine de So La Lune, ndlr]. Je l’ai tellement écouté quand j’étais petit avec les Psy 4 De La Rime et même en solo à l’époque avec ‘Le divan’ ou ‘Mélancolie anonyme' ».

Autre tête à première vue surprenante à faire son apparition sur le projet : Guizmo. Il apparaît sur le titre « Full Piège » : 

« Il est spécial, ce feat, il me tient à cœur parce que je l’écoutais beaucoup quand j’étais petit et il n’a rien perdu, si tu regardes son couplet. Quand tu imagines faire un son avec un mec que tu as écouté comme ça, tu l’imagines forcément à son prime. Quand c’est le cas, c’est trop. »

De cours à jardin

So La Lune rappe depuis ses 10 ans, mais commence réellement à se faire un nom à partir de 2019. Rapidement l’un des visages de la scène « new wave » (terme depuis galvaudé par son côté fourre-tout imprécis), Tsuki grandit aux côtés d’autres artistes comme Khali, La Fève ou encore Zamdane, sans forcément y prêter une grande attention : « En fait, je crois qu’à un moment, sans trop comprendre comment, les gens m’ont mis là-dedans. Je pense que c’est parce qu’on a juste tous envoyé à ce moment-là et qu’il fallait un mot pour le définir ». 

Depuis cette période et son premier concert au Nouveau Casino en mars 2022, So a rapidement pris de l’altitude : tournées, Cigale, Olympia, Zénith de Paris, le tout en à peine trois ans. S’il entame une libération remarquée sur scène, la phase d’ajustement a pris du temps pour celui qui dit « ne pas pouvoir normaliser d’être devant autant de gens » : 

« Je me rappelle la première fois qu’Alexis évoque les concerts. Pour moi, ce n’était pas une évidence du tout dans ma carrière. Il a fallu un temps d’adaptation. Je me rappelle, chez moi, je cogitais. En fait, c’est bizarre, j’ai toujours su que j’allais faire du rap mon métier, mais j’ai mis du temps à mesurer en quoi ça consistait d’être un artiste, réellement. J’étais juste dans l’optique de faire du son. Je voulais laisser parler ma musique et créer quelque chose avant d’aller m’exprimer sur scène ou en interview. »

@rayandmb Les prises de parole de So La Lune pendant la release party ! #solalune #solalunepropagande #tsuki #nouveauproduit ♬ son original - Le Rayan

Très tôt dans leur développement artistique et pour remédier à ces prises de paroles quasiment inexistantes, So La Lune et son équipe partent en tournée, dans de plus petites salles premièrement : « les gens me donnent tellement d’amour depuis le début qu’on se sentait obligé de le rendre ». Le rappeur et son manager évoquent également des rencontres en plus petit comité, au studio, pour écouter du son :« Tout ça, ça nous a rapprochés. Même si je ne parlais pas en concert, ils ne me l’ont jamais vraiment reproché. D’ailleurs, je voudrais les remercier pour ça. »

Point d’orgue de son début de carrière, le 23 mai 2024, So La Lune remplit le Zénith de Paris pour un concert que Konbini a pu suivre de près. Hormis une scénographie marquante ou encore l’annonce de l’EP NUMERO 11 disponible dès la fin du show, un autre événement marque la soirée : le discours de So. Ce qu’il décrit comme son « concert préféré » est alors l’occasion de le voir s’exprimer plus longuement : « C’est la première fois que je disais plus qu’un mot. De base, je comptais juste remercier les gens mais à la fin ce sont d’autres mots qui sont sortis : 

‘On est genre 6 000 et quelques, je trouve que ça fait beaucoup d’humains pour une voix inaudible.’

C’est une phrase qui résonne comme une revanche pour le rappeur qui conçoit sans problème qu’il peut « diviser ». Si la confiance ne l’a jamais quitté depuis l’enregistrement de ses premiers titres, il sait que « peu de monde » croyait au fait qu’il puisse « remplir un Zénith ». Le rappeur raconte prendre « rarement du recul sur ce qu’[il] accomplit et les rêves qu’[il] réalise » avec ses proches. Fier du parcours, il n’en reste pas moins concentré sur le présent et l’avenir : « Je ne considère pas du tout être arrivé où que ce soit. Ça ne fait que commencer. [rires] » Lorsqu’on pense à cette génération d’artistes, on note que nombreux sont ceux qui voient en So La Lune l’un des prochains visages à pouvoir se confronter au fameux Bercy et ses quelque 20 000 sièges : « Moi, j’aimerais bien remplir. Maintenant, je pense qu’il y a beaucoup de travail, mais j’espère que ça viendra. On va se le faire, on va se le faire ». 

« Voix inaudible » ?

Durant l’entretien, nous sommes revenus sur l’un des instruments fondateurs de sa musique : sa voix. Ses débuts sont marqués par le boom-bap. Il est influencé par les grands de son quartier et on peut encore aujourd’hui mettre la main sur un freestyle qu’il a enregistré à ses 12 ans. On y découvre les premières pierres de sa carrière, ses premiers textes… C’est une manière de comprendre la genèse de son épopée avec, déjà à l’époque, une voix particulière. « En vrai, même pendant ce freestyle, tu peux capter que ma voix est déjà un peu cheloue. » Pour ce qui est de l’Auto-Tune, elle arrive tardivement, lorsqu’il est âgé de 18-19 ans. Après plusieurs années passées aux Comores, c’est à son retour qu’il comprend qu’il ne rappe plus de la même manière : « Pendant 4 ans, j’écrivais pour moi et je ne me rendais pas compte que j’étais en train de changer un peu de style. J’ai mué et ce côté aigu et cassé est resté. Les gens pensaient que c’était trafiqué, mais c’est naturel. Carrément, je pense que si j’avais pu rapper plus normalement, je l’aurais fait, mais c’est juste ma voix, en fait [rires]. »

Sa voix est alors source de questionnement : « Je me rappelle une session où, au bout de 10 sons, l’ingé son me dit gentiment : ‘Je pense qu’il n’y a pas ton public en France’. En gros, il essaie de me dire gentiment que c’est mort. Je ne me suis pas dit qu’il avait raison, mais je n’ai pas oublié pour autant.” À côté de ça, il démarre sa première série de morceaux avec le titre « Fissure de vie 23 ». So La Lune se rappelle qu’au départ, il ne concevait pas réellement le caractère unique de son timbre de voix : 

« Elle est marrante, cette anecdote. Quand on a commencé à envoyer, je voyais que sur les réseaux, ça parlait beaucoup de ma voix par exemple sur « Fissure de vie 23 » ou « Abeille ». Je ne sais pas ce qui s’est passé mais j’ai réécouté les sons et j’ai capté pour la première fois qu’en fait, cette voix, elle pouvait être cheloue pour certains. J’ai appelé Alexis et je lui ai dit : ‘Frérot, je crois que j’ai une voix cheloue’. J’étais choqué [rires]. En fait, je ne m’étais jamais rendu compte de ça. Honnêtement, je pense que pendant quelques mois, ça m’a un peu chamboulé. »

« SOS j’vais devoir tuer So »

Le manager de So La Lune décrit le rappeur comme « le plus grand passionné qu’il connaisse ». Généreux dans ce qu’il donne au monde de ses démons intérieurs et loin d’être avare en sorties musicales, Tsuki offre également une bonne partie de son temps au studio, parfois trop : « Parfois, je me rends compte que j’abuse. Dès le retour de tournée, je vais au studio, je me rends compte que je suis un fou avec ça ». C’est une boulimie qu’il peine à contenir et, si, parfois, la difficulté due aux enchaînements de sessions peut se faire ressentir, le rappeur sait la contrer en variant son processus créatif, délaissant parfois ses textes pour s’essayer à la création de morceaux imaginés directement au micro. 

C’est devant ce même micro que la frontière entre l’humain et l’artiste devient poreuse : « Parfois, je me dis que le rap, ce n’est pas la vraie vie… Pourtant, ce que je chante, c’est moi. Vu ce que je dis, ça m’étonnerait que quelqu’un se dise que j’invente ça ». C’est là qu’on décèle toute la complexité d’un homme qui a toujours vu le rap comme un échappatoire tout en soignant sa discrétion et sa distance avec une célébrité loin de toute logique chez lui. Ce qu’il « dit » et écrit constitue l’un des fondements de son univers. Sa plume que l’on peut qualifier de poétique, de sombre, de cryptique, de mélancolique ou encore de cruelle (sans ajouter le mot ‘introspective’ qui ferait ici office de simple pléonasme avec l’identité de So La Lune) est un reflet en flou artistique de sa propre personne, un astre visible mais à la lumière encore éparse.

Le dernier produit artistique de So La Lune s’inscrit lyricalement dans la continuité de sa carrière. Le rappeur fait grandir avec lui les thèmes qu’il a toujours abordés : son rapport à l’argent, à la mort, à l’autre, à son environnement, aux différentes addictions, le tout en gardant sa passion et cette profonde sincérité qui précède sa réputation intacte. Cette ouverture totale sur ses émotions n’a jamais été délicate à gérer pour lui : « Même quand je dis des dingueries, je n’ai pas trop de mal à le faire », explique-t-il. Malgré tout, So La Lune cite « Interlune » et « Eternelle 2 » (deux titres présents sur son premier vrai opus Fissure de vie) comme les morceaux les plus complexes à écrire. On vous laisse vous replonger dedans pour en comprendre les raisons. 

Dans le morceau « SOS », l’artiste rappe : « SOS, j’vais d’voir tuer So, ouais », une phrase qui a résonné dans les oreilles de nombre de ses auditeurs : « Je sais que c’est une phrase qui revient souvent, ‘Ouais, il va arrêter et tout’, non non. On n’est pas sur un arrêt de carrière ». Sa story Instagram et ses dires le confirment ensuite : « Je suis au studio tous les jours ».