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Valnoir, l’artiste qui veut faire du metal autre chose qu’une “musique d’abrutis”

Publié le

par Théo Chapuis

Valnoir, l’artiste qui veut faire du metal autre chose qu’une “musique d’abrutis”

Aujourd’hui, Valnoir revient sur quinze ans de travaux divers et variés dans le livre rétrospective Fire Work With Me, recueil mastodonte de ses aventures derrière l’entité Metastazis au nom impérieux inspiré de David Lynch et de son obsédant Twin Peaks. De ce livre d’art, on ne ressort pas indemne : à travers ses illustrations, on entre dans un monde à part entière qui a le bon goût de remettre en perspective les idées toutes faites sur l’univers metal. Et ça fait du bien.

Inverser les clichés

Le pouvoir magique d’un T-shirt Iron Maiden

Au fait, pourquoi le metal s’est il construit avec une mise en scène aussi violente ? “Je pense que tous les courants musicaux radicaux ou revendicatifs avec un message à faire passer ont tous eu besoin d’être puissants visuellement”, analyse-t-il. Il en sait quelque chose : dans le monde pré-Internet, la découverte du metal passait avant tout par ses représentations démoniaques, fièrement arborées par les “hardos”, de véritables étendards à la gloire du mal :

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“Le T-shirt Iron Maiden, c’est un truc qui te saute à la gueule : un vocabulaire graphique très violent, très puissant, et quand t’as 12 ans et que tu es en quête d’une virilité qui ne viendra que bien plus tard, tu te cherches une tribu, un groupe, et le metal propose de t’inventer non seulement une vie d’homme mais aussi une vie de guerrier.”

C’est ainsi que tout a commencé. À 15 ans, il découvre le black metal et il date aujourd’hui cette période comme celle du non-retour : “L’univers me fascine autant que la musique et quand je parle de l’univers, je parle évidemment du visuel : l’imagerie, les logos, les T-shirts…” Doué d’un certain talent de dessinateur à l’adolescence, il choisit alors la voie du graphisme, motivé par une seule chose : “le metal et le black metal en particulier.” Lorsque Valnoir parle de ce genre musical, il n’est pas exalté outre mesure, mais a des étoiles de grands foyers brûlants dans les yeux.

“Contrairement au metal qui le précédait, le black metal a été un style davantage porté sur les idées et le message que sur la forme musicale. C’est un des premiers courants qui a su se détacher des ‘clichés metal’ de par sa volonté de rupture avec le monde moderne.”

“Un artwork doit pousser à faire réfléchir, à se poser des questions, à remettre en question sa démarche en tant que compositeur de musique”

Pour Valnoir, s’il n’y a pas de recette toute prête pour une bonne pochette d’album de metal, c’est parce qu’il n’y en a pas pour une bonne œuvre d’art, tout simplement. “Une bonne pochette doit avant tout être expressive, exprimer l’univers du groupe, raconter une histoire… Pour cela, il faut que le groupe ait un message à faire passer – ce qui dans le metal n’est pas souvent le cas.”

Ossements, sang humain et poudre magnétique pour matières

“Le black metal, c’est quelque chose qu’on avait vraiment dans la peau, quelque chose de très sérieux, avec lequel on ne voulait pas déconner. C’est la métaphore de porter ses groupes à même la chair. Ça fait mal, ça saigne, c’est de la souffrance, c’est sérieux. On ne blague pas.”

“Une vraie relique”

“Je déplore cette énorme masse de groupes qui manipule des concepts lourds sans en prendre soin […] Le metal se sert d’idées extrêmement fortes, mais en toute irresponsabilité la plupart du temps”

Metallica ne rend pas les metalleux plus intelligents

Attention, Valnoir n’est pas un fanatique aveugle de la musique des Enfers. Il est même plutôt critique sur sa passion. Malgré sa grande passion pour cette scène, il ne l’épargne pas et, d’après lui, si le metal dans son ensemble est “encore perçu comme une musique d’abrutis par le grand public”, c’est un petit peu parce qu’il le cherche, tant dans l’image que dans les mots :

“La représentation de la tête de mort, c’était auparavant un symbole doté d’une lourde signification. Utilisée par les SS ou les hussards, c’était le vecteur d’une sensation terrifiante qui a complètement disparu pour devenir une sorte de tampon kitsch de la culture pop, vidé de son sens. Alors que c’est tout ce qu’il restera de toi quand tu seras crevé. Je déplore cette énorme masse de groupes qui manipule des concepts lourds sans en prendre soin […] Le metal se sert d’idées extrêmement fortes, mais en toute irresponsabilité la plupart du temps.”

Valnoir, ça lui pèse cette culture de “groupes pour lesquels [il] travaille et qui font des enfilades de concepts débiles qui ne veulent plus rien dire”, ces musiciens qui l’inspirent peu et ferrent l’esthétique metal dans ses vieux clichés de “musique d’abrutis” :

“Metallica fait partie de ces groupes qui ne rendent pas les metalleux plus intelligents.”

Artisans du premier concert de rock en Corée du Nord

Il n’est pas étonnant de le voir naviguer vers d’autres horizons, moins figés dans leurs lieux communs. Avec l’artiste norvégien Morten Traavik, le Parisien s’est rendu en Corée du Nord pour le tout premier concert de rock d’un groupe occidental dans la dictature. Valnoir faisait partie de la délégation menée par Traavik qui a accompagné Laibach, groupe de rock industriel slovène controversé dont découle le studio de création NSK, principale influence graphique du Français. “Personne n’aurait autant collé au projet que ce groupe”, nous expliquait-il lorsque nous l’interrogions à ce sujet il y a près d’un an.
Son intérêt pour le pays dépasse alors la question artistique et il se fait le défenseur d’un pont entre la Corée du Nord et le reste du monde, “parce que ce projet joue un rôle réel dans la compréhension entre les peuples et il permet aussi de couper la tête aux idées reçues débiles. Inversement, on donne d’autres images de l’Occident aux citoyens de la Corée du Nord que celle que leurs médias leur renvoient. Je crois qu’il est important de créer un échange qui soit basé sur autre chose que le combat, quand bien même il s’agit de pays avec lesquels nous sommes en conflit”.
Il n’est pas complaisant pour autant : “je n’essaye pas de faire passer la Corée du Nord pour un pays de libertés et de droits de l’homme : politiquement ça reste une dictature”, rappelle-t-il. L’apprenti diplomate reste, au fond, un artiste. Le naturel revient au galop lorsque Valnoir, grand admirateur des compositions du constructivisme soviétique, raconte son autre intérêt, plus esthétique, pour le pays des Kim :

“En tant qu’artiste, c’est fascinant : c’est un pays qui est visuellement d’un kitsch délirant, qui a développé un vocabulaire visuel et artistique complètement barré, voire psychédélique…”

Décoré par une dictature

De son voyage là-bas, Valnoir garde en tête la “relative tension” et le stress “à cause de l’attention médiatique” pointée sur le concert, lui qui est plus habitué à l’indifférence de la presse vis-à-vis de ses projets d’illustration dans l’univers metal. Or la venue de Laibach pour donner une série de concerts devant des citoyens et des membres du parti à Pyongyang fut une réussite telle qu’il est désormais sans doute le seul Français décoré officiellement par les autorités de la dictature communiste :

“La veille du départ, le chef du comité a rapporté un écrin avec une grande étoffe rouge. Dedans, il y a le badge du Cher Leader, qu’il nous a décerné. Il faut être membre du parti et avoir rendu service au parti. Ils considéraient que ce que nous avons accompli participait au rayonnement de la Corée du Nord.”