Attention, spoilers !
À voir aussi sur Konbini
Cet article n’engage que l’auteur de ces lignes, qui a dû se confronter aux « L’histoire tient en une page », « C’est soporifique » et « Pire saison ever » de ses collègues, mais je l’affirme haut et fort : cette troisième saison de The White Lotus est la meilleure de la franchise. Sur Internet, cependant, tout le monde n’est pas de cet avis, et les détracteurs de ce nouveau chapitre sont nombreux. « Certains se sont plaints du fait qu’il n’y avait pas d’intrigue », a déclaré Mike White, créateur de la série, « je trouve ça bizarre. »
Dans le podcast officiel de la série, le réalisateur américain (et ancien candidat de la télé-réalité de survie Survivor en 2018) continue de démonter les critiques, avec une allusion sexuelle mordante au edging (vous pouvez googler ce terme s’il vous est mystique) : « Une partie de moi a envie de leur dire ‘Les gars, c’est la vibe de la série’. […] Si tu ne veux pas coucher avec moi, alors sors de mon lit. Je suis en train de te faire du edging ! Apprécie le edging. Sinon, sors de mon lit. » Mike, sache-le : je veux coucher avec toi, et j’apprécie beaucoup ton edging.
Pourquoi c’est la meilleure saison
Dès la première saison tournée à Hawaï, nombreux sont ceux à avoir adhéré au ton corrosif de la satire sociale proposée par le réalisateur américain, qui évolue lui-même au sein de cette communauté d’ultra-riches qu’il prend un malin plaisir à torturer et tourner au ridicule. Si les deux premières saisons reposaient sur des rebondissements plus francs (sans jamais pour autant verser dans l’hyperstimulation gratuite), cette troisième saison mise sur des développements plus progressifs et travaillés, offrant non seulement des arcs plus profonds, mais aussi des morales qui risquent bien de nous glisser sous la peau pour un bon moment.
Pour mieux comprendre de quoi parle vraiment cette troisième saison, il est indispensable de revenir sur la première série réalisée par Mike White en 2011, Enlightened, dans laquelle le personnage principal, incarné par la géniale Laura Dern, vit une véritable renaissance après une retraite spirituelle à Hawaï. Dans le même esprit de développement intérieur, la troisième saison de The White Lotus, que le créateur décrivait déjà de « plus spirituelle » avant sa diffusion, offre tout cela : une illumination collective, pour les personnages d’abord, mais pour les spectateurs devant leur écran également. Et on en avait bien besoin.
Au cœur des cultures et décors thaïlandais, qui exhaussent brillamment l’intention méditative de la saison, ce troisième chapitre déroule des trames narratives diverses et variées au long de ses huit épisodes, qui se rejoignent toutes sur le terrain de la philosophie karmique (la loi universelle de la cause à l’effet, dont Timothy paie les frais comme Marine Le Pen) mais aussi et surtout sur celui de l’adage « amor fati », qui donne son nom à l’épisode final et transcende toute la saison.
Prendre le temps
Amor fati, l’amour de son destin, l’acceptation des choses qui s’imposent à nous. Avec du recul, tout était prévisible dans cette saison. Le couple dysfonctionnel qui se fait descendre quelques heures après avoir réalisé qu’ils filaient le parfait amour, la lignée richissime qui accepte de traverser l’enfer (le SMIC) en famille soudée, la petite bourgeoise qui regrette ses lubies bouddhistes face au confort de ses privilèges : tout était là, sous nos yeux. Mais l’important, pour Mike White, c’est justement de prendre le temps de raconter ces évidences banales, leur donner la complexité et la profondeur qu’elles méritent, car elles sont aussi celles qui nous obsèdent dans nos vies quotidiennes.
C’est là que la série tire son épingle du jeu dans une soupe télévisuelle qui s’adapte à nos attentes instantanées : The White Lotus ne s’accorde pas à notre rythme d’êtres hyperstimulés incapables de suivre une scène sans déverrouiller son smartphone. Le cœur de cette saison, c’est justement cette lenteur jetée au pilori par les plus délétères, mais qui reste pourtant indispensable pour confronter chaque personnage à son destin. Si on revient tant de fois sur la frustration de Laurie face à ses deux copines, si on s’étend autant sur l’abandon rébarbatif et circulaire de Timothy dans la drogue pour oublier sa descente aux enfers ou qu’on poursuit péniblement Rick dans sa quête de vengeance, c’est que chaque personnage traverse son propre drame intérieur. Et qu’aussi insignifiants qu’ils puissent paraître en surface, ils méritent tous bien huit épisodes pour être explorés.
Si les séquences mémorables et memesques ne manquent pas, cette saison ne repose finalement pas sur des révélations clés ou des rebondissements aux allures de jump scare émotionnels, ni même sur le pattern récurrent reposant sur la découverte du cadavre en début de saison. En saison 3, il faut tout considérer, tout apprécier, tout savourer.
Les récompenses se méritent, prennent du temps, comme le lien direct entre l’attitude de Belinda envers Pornchai et celle qu’elle a subie en saison 1 face à Tanya, comme la réconciliation entre ces trois copines qui portent un miroir à toutes nos amitiés dysfonctionnelles mais si précieuses (mention spéciale pour le monologue de Carrie Coon qui nous a arraché quelques larmes), comme le regard humide de Saxon face à une pureté qui semble inatteignable, ou encore comme le symbole du ying et du yang incarné par Chelsea et Rick jusqu’à leur tragique dernière apparition à l’écran, métaphore visuelle aux petits oignons.
Rajoutez à cela l’un des castings les plus léchés de la franchise, une écriture et des dialogues uniques dans le paysage télévisuel actuel, et surtout des performances d’acting qui nous donnent envie d’applaudir seuls devant nos écrans à chaque fois que Parker Posey singe maladroitement les bourgeoises américaines gavées à l’antidépresseur ou que Carrie Coon fait rayonner son personnage au bout du rouleau, désespérée d’attention — qui nous ressemble définitivement un peu trop, pour le meilleur et pour le pire.
Succès record
Malgré la critique facile accordée à cette nouvelle saison, il faut croire que la recette a tout de même séduit. La preuve en est : cette saison est la plus regardée de la franchise, l’épisode final ayant rassemblé 6,2 millions de téléspectateurs, pulvérisant de 30 % le précédent record d’audience de la série, détenu par l’épisode 7 de la même saison, et rassemblant plus de 51% de spectateurs de plus que le final de la saison 2, diffusée en 2022.
Alors que tout porte à croire que la prochaine saison aura lieu en France, à Megève (cette théorie nous plaît donc elle est vraie), la saison 4 est largement attendue au tournant après une démonstration de storytelling et de maestria télévisuelle qui nous donne envie de croire que le grand cinéma se joue aussi sur les petits écrans.












