« Tu préfères, A : à chaque fois que tu jouis, t’entends All Stars de Smash Mouth ou B : à chaque fois que t’entends All Stars de Smash Mouth, tu jouis ? » C’est par ce genre de conversations (saturées, ininterrompues et assourdissantes) que sont rythmés les déjeuners des enfants du camp de water-polo Tom Lerner, basé à San Diego. À mesure que l’atmosphère de The Plague, en salles ce mercredi 3 juin, s’installe, l’inquiétude grandit : le jeune Ben n’est pas de la même trempe que ses camarades. Avec ses traits candides et son regard profondément gentil, le garçon se retrouve immergé dans un groupe de préados toxique, faisant d’un banal stage de sport une jungle menaçante.
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Du haut de leurs 13 ans, les garçons se comportent en meute qui ravage tout sur son passage. Leur présence va de pair avec un capharnaüm constant, des conversations crues sur les filles, des dégâts matériels conséquents lorsqu’ils font la fête à leur façon… Et au milieu de tout ce bruit, une mystérieuse menace de peste (« plague », en anglais) plane entre les murs du gymnase : la supposée peste a déjà marginalisé un garçon sujet à des problèmes de peau. La rumeur voudrait que la maladie fasse chaque année une victime et atteigne ses fonctions cérébrales, jusqu’à l’empêcher définitivement de vivre avec les autres.

The Plague (© Originals Factory)
Meute de garçons
Avec The Plague, le scénariste et metteur en scène états-unien Charlie Polinger, originaire de Washington, signe un huis-clos perturbant qui explore les affres du passage à l’adolescence, la force irrationnelle des dynamiques de groupe et le pouvoir des mots. Loin de romantiser cette période ou de la napper de nostalgie, le réalisateur ancre son premier long-métrage dans les zones inconfortables, violentes et douloureuses de la préadolescence et de la vie en communauté. Inspiré de ses propres journaux intimes datés de 2003 – il avait alors 12 ans –, Charlie Polinger est allé puiser dans ses souvenirs d’un camp d’été pour donner vie à son intrigue, qui se déroule également en 2003. À Cannes, où son film était présenté au Certain Regard 2025, le cinéaste racontait : « Bien que l’histoire soit fictive, le noyau émotionnel – les dynamiques de pouvoir, la peur de l’humiliation, et même certains dialogues – provient d’une expérience vécue. »
Pendant 1h37 de tension, le réalisateur nous invite à suivre Ben, originaire de Boston, et son intégration dans une équipe de water-polo 100 % masculine et surtout, 100 % insupportable. En chef de file du groupe : le petit Jake, l’un des anciens du camp, dont le sourire narquois constamment collé à son visage a le don de faire oublier ses traits angéliques. Après une incursion fracassante dans le camp estival, Charlie Polinger alterne entre le brouhaha collectif, les entraînements aquatiques et des travellings inquiétants à la Shining, qui rappellent aussi la façon dont Kim Chapiron filmait les couloirs de la prison pour mineurs de Dog Pound (2010). La référence à Dog Pound se retrouve plus explicitement dans une scène de dortoir bien cringe où il est question d’un récit intime.

The Plague (© Originals Factory)
Effet de groupe et body horror
La bande de préados turbulents et antipathiques rappelle forcément les sales gosses de Kids (1995) de Larry Clark, dans lequel la menace de propagation n’est pas celle de la peste, mais celle du sida. Le motif du harcèlement, couplé au jeune âge de ses personnages, rend certaines scènes difficiles à regarder. The Plague a le pouvoir d’éveiller chez son public des sentiments viscéraux, entre angoisse, élans de révolte et empathie. Il faut dire que le film est porté par un jeune casting brillant, dont Everett Blunk (vu récemment dans Griffin in Summer), le génial Kayo Martin dans le rôle du leader sadique, ou encore Kenny Rasmussen, tous chapeautés par un entraîneur campé par Joel Edgerton.
Avec sa patine d’un bleu froid et sa bande-son électrique, le thriller en huis clos installe une angoisse latente, à laquelle contribuent des accents body horror. Là où les récits horrifiques basés sur la puberté reposent le plus souvent sur des personnages féminins – on pense aux premières règles de Carrie dans Carrie au bal du diable, mais aussi à Jennifer’s Body (2008) ou Ginger Snaps (2000) –, Charlie Polinger met en scène des protagonistes légèrement plus jeunes, mais aussi et surtout, masculins. L’humiliation n’est plus centrée sur le motif plus commun des menstruations mais, par exemple, sur une érection non contrôlée. Si le film ne bascule jamais véritablement dans l’horreur, cette appropriation masculine permet d’ausculter une certaine forme de masculinité, dont les prémices du masculinisme. Charlie Polinger signe ici un coming-of-age au masculin anxiogène, très loin des teen movies nostalgiques… et s’offre enfin une sortie dans les salles françaises, un an après sa sélection à Cannes.
The Plague, de Charlie Polinger, en salles ce mercredi 3 juin 2026.
Konbini, partenaire de The Plague.









