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Pourquoi Fuzati s’est opposé à la sortie du docu “Une autre histoire du rap français”

Pourquoi Fuzati s’est opposé à la sortie du docu “Une autre histoire du rap français”

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Par Maxime Retailleau

Publié le

Un montage qui pose problème

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En 2011, le cinéaste Romain Quirot, le journaliste Antoine Jaunin et François Recordier, un passionné de rap, se lancent dans un ambitieux projet : réaliser un documentaire sur la scène rap alternative française. Pour ce faire, ils font intervenir Fuzati, parmi d’autres rappeurs en marge de la scène rap mainstream aux lyrics souvent hardcore – dont James Delleck, Teki Latex ou encore Gérard Baste.

Ça devait être un documentaire pour la télé“, nous confie Fuzati, rencontré dans un café près de la Gare du Nord. Après avoir participé au projet, il nous explique ne pas “avoir eu de nouvelles pendant trois ans“. En 2014, c’est un mail d’une personne travaillant à la production qui va le lier, à nouveau, au projet. Sa demande ? Qu’il cède son droit à l’image.* En réaction, il exige qu’on lui montre le documentaire. En le découvrant, il réalise que le montage des parties le concernant ne correspond pas à ses attentes. D’après lui, ses propos ont été déformés.
Sur son post Facebook, il s’agit du premier argument d’une plainte en forme d’anaphore :

Quand vous m’envoyez une première version du documentaire avec des montages qui dénaturent complètement mes propos.

Fuzati reproche la mise en exergue d’une des phrases qui évoquait sa longévité dans le milieu du rap. Il y expliquait : “Je ne me vois pas rapper jusqu’à quarante piges“. La scène ayant été placée à la fin du documentaire, elle pouvait laisser croire, à tort, qu’il allait arrêter sa carrière.
Deuxième point, le passage sur la mort de Fredy K (membre du Klub des 7 qu’il avait fondé). Selon lui, le documentaire faisait “croire que son décès a mis fin à cette soi-disant “scène alternative” alors que Klub des 7 n’était qu’un side project”. Troisième point, des remarques sur la radio Skyrock. L’équipe du film prend en compte ses remarques : toutes les modifications demandées par Fuzati sont effectuées.
Pour les réalisateurs que nous avons contactés, ces changements ne passent toujours pas :

Fuzati confond dénaturer et ne plus assumer […]. Rappelons une nouvelle fois que personne d’autre n’a demandé des modifications. Les autres rappeurs ont joué le jeu, même si certaines scènes ne les mettaient pas forcément à leur avantage.

La diffusion du documentaire en question

Le 14 février 2014, Un jour peut-être, une autre histoire du rap français est présenté pour la première fois au public, à la Bellevilloise. À la fin de la projection, des rappeurs présents dans le film s’emparent du micro. Fuzati ne se joint pas à eux : il a le sentiment que ces concerts semi-improvisés s’apparentent à une volonté de faire revivre les performances qui réunissaient les rappeurs alternatifs au Batofar, au début des années 2000. Pour lui, cette époque est révolue. Il n’ira à aucune autre projection.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais non. En janvier 2015, la querelle est relancée à l’occasion de la sortie du film en VOD sur Canal Play. Fuzati est mis au courant de cette diffusion payante six jours avant sa diffusion. Le problème, c’est que plusieurs de ses morceaux sont présents dans le documentaire et que ni lui ni son label n’ont été prévenus à l’avance.
Romain Quirot et Antoine Jaunin reviennent sur cet épisode :

Les histoires de droits se jouent entre son label et notre boîte de production, pas entre lui et nous, et il le sait très bien. Nous avons travaillé pendant très longtemps avant de trouver un producteur intéressé par le projet, il y a donc probablement eu des maladresses, mais jamais dans une optique négative.

Nous avons contacté Fuzati la veille du jour où nous avons rendu le crowfunding public.

C’en est trop pour Fuzati. Dans un mail, il leur annonce sa décision : “Pour que ça soit bien clair pour vous : je m’oppose à toute utilisation de mon image et de ma musique pour ce DVD“. À ce propos, Fuzati s’explique sur Facebook, à travers la quatrième partie de son anaphore :

Quand vous lancez un kisskissbankbank en appâtant les gens avec mon nom et des sujets bien putassiers (Clash Fuzati/Orelsan), sans me contacter avant, et une fois encore sans contacter Recordmakers pour l’utilisation commerciale des morceaux.

Face à cette réaction, l’équipe du film baisse les bras, la campagne de levée de fonds est annulée, le DVD ne verra pas le jour.

Un manque d’entente

Que penser de cette guéguerre ? Il semblerait que le trio qui a monté le projet du film a pêché par un certain amateurisme. Mais rappelons que le milieu du documentaire indépendant est actuellement sinistré en France, qu’il n’est pas simple de trouver des financements, des producteurs, et que se lancer dans une telle entreprise demande de surmonter de multiples difficultés.
C’est en tout cas ce que nous confirme l’équipe du film :

On a perdu bien plus d’argent que ce projet n’en rapportera jamais. Ça n’a jamais été notre motivation. Un exemple : les sommes que nous avons reçues en louant des copies aux cinémas qui ont diffusé le documentaire ont servi à rembourser les droits. Nous avons essayé de vendre le docu à des chaînes, mais sans pré-achat, quand on est indépendant, il est très compliqué de rentrer dans les cases et les grilles de programmation. Le docu est sorti en VOD parce que nous ne voulions pas qu’il reste coincé sur un disque dur.

Chacun avait ses raisons d’être sur les nerfs. C’est dommage, certes, mais le documentaire existe et quiconque s’y intéresse peut encore le visionner sur Canal Play en VOD. Et si Fuzati n’a “aucun souci pour mettre gratuitement le documentaire sur YouTube”, les réalisateurs de Un jour peut-être, une autre histoire du rap français lui répondent par une promesse :

Nous mettrons le documentaire gratuitement sur YouTube quand les frais engagés pour les droits musicaux de tous les artistes (pas que ceux de Fuzati) seront remboursés.

Tout n’est pas perdu.
*Pour précision, lorsque Fuzati nous a rencontré, il nous a montré toute la correspondance tenue par email avec l’équipe du film – qu’il avait imprimée. Konbini a ainsi pu la consulter à sa guise, attestant de la véracité de ses propos. Il a cependant refusé de nous la laisser ensuite.