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Pour sa dernière saison, on a rencontré les artisanes derrière les looks iconiques de The Crown

Pour sa dernière saison, on a rencontré les artisanes derrière les looks iconiques de The Crown

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© Netflix

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Par Delphine Rivet

Publié le

Designeuses costumières, maquilleuse et styliste cheveux, la série doit beaucoup à leur sens du style et de la précision historique.

À l’occasion de la sortie, ce 14 décembre, des derniers épisodes de la série The Crown, nous avons pu rencontrer les artisanes derrière les looks de chaque personnage. Du moindre bouton de manchette à une teinte de blush très spécifique, rien n’est laissé au hasard sur une production aussi coûteuse et minutieuse que celle-ci.

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A fortiori, quand elle s’appuie sur des éléments historiques documentés, la précision est de rigueur. Amy Roberts et Sidonie Roberts, qui ont designé les costumes de la série, et Cate Hall et Emilie Yong, en charge des cheveux et du maquillage, nous emmènent dans les coulisses de The Crown.

Konbini⎟ Comment attaquez-vous chaque nouvelle saison ? Racontez-nous votre processus de préparation.

Amy Roberts (costumes)⎟ Tout part du scénario, naturellement. On a besoin de s’en imprégner. Ensuite, on s’attarde sur des événements spécifiques, les enterrements, les mariages, etc., qui relèvent du domaine public. On fait beaucoup de recherches, notamment sur des photos de l’époque. Ensuite, on va faire notre shopping à Paris pour des étoffes et des pièces vintage. Les meilleurs tissus du monde sont à Paris !

Sidonie Roberts (costumes)⎟ Tous les tissus, toutes les soies pour les chemises de Mohamed Al-Fayed viennent de Paris.

Amy Roberts⎟ Ensuite, toutes ces étoffes et ces boutons sont acheminés dans notre immense studio à Londres.

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Cate Hall (maquillage et cheveux)⎟ Six mois avant le tournage, on reçoit les scripts. On fait beaucoup de recherches dans les photos d’archives, on se fait des sortes de bibles d’images. On fait d’abord les essayages de perruques, ce qui peut durer deux mois. Chacune est unique, elle doit être parfaitement ajustée à la tête qui l’accueille, et toutes sont faites à la main et on sculpte petit à petit l’esthétique de chaque personnage. On peut être amenées à faire des fausses dents, ou des lentilles de couleur pour les yeux. En fait, on modifie constamment des choses, jusqu’au dernier jour de tournage !

Sidonie Roberts⎟ La différence avec nos autres jobs, c’est l’échelle gigantesque de la production de The Crown. Chaque pièce n’est portée qu’une seule fois. On a beaucoup de chance d’avoir un espace aussi grand pour travailler. Mais on a aussi un timing serré. On a environ 300 rôles parlés par saison. En une semaine de tournage, juste pour la Reine, on a besoin de huit tenues. On reprend le script : quelle est l’ambiance de la scène ? Quel est l’événement ? C’est pour ça qu’on prend trois mois, en amont du tournage, pour préparer toutes sortes de tenues, qu’on expose ensuite dans notre atelier.

“Les meilleurs tissus du monde sont à Paris !”

Comme vous travaillez sur une série historique, est-ce que vous essayez de retrouver les teintes et les marques exactes, comme le département des costumes qui part en quête de pièces vintage ?

Emilie Yong (maquillage et cheveux)⎟ Non, en réalité on recherche davantage des tons et des textures. Le maquillage moderne est hyper technique et pigmenté. On fait beaucoup de tests pour voir ce qui nous semble le plus adéquat pour l’époque.

Cate Hall⎟ On ne va pas partir en quête d’une certaine teinte de blush Bourjois vintage sur eBay, parce que le maquillage se périme avec le temps et que ce ne serait pas très hygiénique. En revanche, on essaye d’imiter au mieux les tonalités, la palette et les textures limitées auxquelles nos personnages auraient pu avoir accès il y a 25 ans.

“C’est beaucoup d’expérimentations, et c’est là que l’on peut jouer un peu avec la licence créative”

Comment faites-vous pour les moments intimes qui ne sont, par définition, pas documentés par des images d’archives ? Comment décidez-vous à quoi doivent ressembler les personnages dans la sphère privée ?

Cate Hall⎟ On s’inspire beaucoup des silhouettes, très reconnaissables, de ces personnages dans leurs moments les plus formels de leur vie publique. Donc quand vous retirez tout ça, que reste-t-il ? Les acteurs et actrices participent à cette conversation. Par exemple, on a trouvé très difficile de faire Diana quand elle est sur le bateau de Dodi.

Emilie Yong⎟ Oh oui, ses cheveux mouillés, c’était dur de ne pas perdre cette silhouette !

Cate Hall⎟ Il fallait que ce soit Diana après la baignade, Diana sur la plage, Diana plus relax… mais il fallait aussi que ça reste Diana. On jouait avec l’eye-liner pour que la forme de ses yeux reste la même. La perruque est la même, elle est juste coiffée différemment, on a légèrement déplacé la raie davantage vers le milieu. Donc c’est beaucoup d’expérimentations, mais c’est aussi là qu’on a le plus l’impression de faire du design, car c’est là que l’on peut jouer un peu avec la licence créative. Le fait qu’on ne sait pas, ça veut aussi dire que le public ne sait pas non plus.

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Vous évoquez le look de Diana sur le bateau. C’est probablement le moment où elle s’est sentie le plus libre dans sa vie. Comment vous traduisez ça avec son teint et ses cheveux ? On peut voir par exemple qu’elle a la peau un peu plus bronzée…

Cate Hall⎟ On a utilisé beaucoup de spray d’eau salée pour sa perruque. On voulait évoquer le fait qu’elle était très détendue par rapport à son apparence, donc on a essayé de lui donner un look “sans effort”.

Emilie Yong⎟ Oui, il fallait qu’elle ait un teint naturel, sain, frais.

Cate Hall⎟ On a mis beaucoup moins de fard à paupières aussi. On a voulu rendre ça aussi relax que possible, même si ça nous prend tout autant de temps à confectionner ! Mais il fallait que ça ait l’air de ne lui avoir pris que cinq minutes.

Et à l’inverse, il y a la reine, qui doit inspirer la stabilité et la sobriété. Comment faites-vous pour raconter cette histoire-là ?

Cate Hall⎟ Cette continuité dont vous parlez, c’est finalement ce qui nous a rendu la tâche plus facile. Ses cheveux sont identiques durant des décennies. On raconte une histoire très subtile, on la vieillit bien sûr : on utilise plus de blanc dans ses cheveux et ils sont sensiblement plus clairsemés.

Emilie Yong⎟ On a un fini plus poudré aussi pour sa peau, et on ajoute de la texture autour des yeux d’Imelda Staunton et de sa bouche pour créer des rides.

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Cate Hall⎟ J’ai toujours eu plus de difficultés avec les moments plus privés de la reine, parce que, et c’est mon opinion, je pense que ses cheveux ressemblent toujours à ça. Je ne crois pas qu’elle soit différente en privé. Elle n’avait déjà presque rien sur les yeux, mais on utilisait encore moins de maquillage dans ces moments. Sa peau est presque nue et on utilise simplement un peu de crayon rouge pour que ses yeux paraissent un peu plus vulnérables et délicats.

Emilie Yong⎟ En revanche, on ne touchait presque pas aux cheveux.

Cate Hall⎟ Non, car si on perd cette silhouette, ce n’est plus vraiment la reine.

“La perruque ne survivait pas à la couronne !”

Cette forme est assez iconique. On a l’impression qu’on peut poser la couronne dessus à tout moment et qu’elle tiendrait parfaitement en place !

Cate Hall⎟ Eh bien, figurez-vous qu’à chaque fois que la couronne se posait sur sa tête, ça détruisait complètement la coiffure ! On avait toujours besoin d’une deuxième perruque pour la changer juste après parce que la première ne survivait pas à la couronne. [rires]

Est-ce que le fait de changer d’acteur et d’actrice toutes les deux saisons pour un même personnage ajoute à la difficulté de votre travail ?

Emilie Yong⎟ Oh, je crois que ça rend au contraire notre travail bien plus amusant ! C’est un nouveau challenge à chaque fois !

Cate Hall⎟ Helena Bonham Carter disait toujours que c’était comme vivre avec deux fantômes, car il y avait la Margaret d’avant elle, et la vraie Margaret. On est imprégnées de ce que l’on a fait avant pour la série, mais pour moi, il faut parvenir à oublier les précédentes incarnations du rôle et toujours revenir à l’essence même du personnage. C’est le seul moyen, si tu veux que ça sonne vrai.

Parlons un peu des hommes de la série. Jusqu’ici, vous avez surtout travaillé avec des Anglais, comme Charles et Philippe, mais cette saison, il y avait aussi Dodi et Mohamed Al-Fayed, qui étaient à la pointe de la mode à l’époque. Vous avez apprécié ce changement de registre ?

Amy Roberts⎟ Oh oui, c’était tellement amusant !

Sidonie Roberts⎟ Je ne crois pas qu’une série ait déjà raconté l’histoire de ces deux hommes. Pas de cette façon en tout cas, avec des flash-back qui nous ramènent jusque dans les années 1950 avec Mohamed. Ses origines, sa culture, sont autant de choses qui nourrissent sa manière de s’habiller, avec tous ces motifs et ces tissus luxueux. Et en même temps, il achetait ses costumes chez Savile Row, à Londres. Ce qui était important pour nous, c’était de ne surtout pas tomber dans la parodie ou le cliché. Et c’est vrai, il était à la pointe de la mode !

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Amy Roberts⎟ Il voulait s’insérer dans la haute société britannique, et il faisait faire ses costumes et ses magnifiques blazers à veston croisé, le tout sur mesure, en Angleterre. Et pourtant, Dieu merci, il n’a jamais essayé de cacher ses origines, son identité, ni son esthétique, même lorsqu’il fallait jouer au parfait gentleman anglais en allant au polo ou à la chasse.

Cate Hall⎟ Oui, c’était un réel bonheur de pouvoir travailler avec ces cheveux et textures d’Afrique du Nord, et ces acteurs fantastiques, Khalid Abdalla (Dodi Al-Fayed) et Salim Daw (Mohamed Al-Fayed). La ligne de naissance des cheveux de Dodi, par exemple, est assez droite et proéminente, et sa chevelure a une forme arrondie. Tandis que son interprète, Khalid, a un visage plus allongé donc on essayait de compenser avec sa coiffure pour arrondir l’ensemble.

“Tous les yeux étaient braqués sur Lady Di”

Quel a été votre plus gros challenge cette saison ?

Amy Roberts⎟ En attaquant la saison finale, je dirais qu’on avait davantage confiance en nous et en nos choix. S’il y avait des challenges, on les a affrontés sans frémir ! Selon moi, le plus gros défi reposait sur les épaules de Sid, qui était chargée d’habiller Diana. Tous les yeux étaient braqués sur Lady Di.

Cate Hall⎟ Pour ma part, je dirais le prince Harry, joué par Fflyn Edwards, qui est un acteur formidable. Mais le premier jour des essayages, quand il est arrivé, je n’en croyais pas mes yeux : il avait les cheveux bruns et la peau hâlée ! Entre nous, on l’appelait “le prince italien”. Et je disais : “OK, je vais l’amener à l’atelier, lui mettre une perruque sur la tête, et vous allez voir à quel point c’est peine perdue !”. Je l’ai amené à l’atelier, je lui ai mis une perruque sur la tête… et le résultat était excellent ! [rires]

La sixième et dernière saison de The Crown est disponible sur Netflix.