Plongée dans les images iodées de Jean Gaumy, documentariste des vies ouvrières maritimes

Plongée dans les images iodées de Jean Gaumy, documentariste des vies ouvrières maritimes

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© Jean Gaumy / Magnum Photos

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Par Pauline Allione

Publié

Rencontre avec le photographe, actuellement exposé au musée national de la Marine.

Jusqu’au 17 août 2025, le musée national de la Marine déroule les images du photographe et cinéaste Jean Gaumy, sous le prisme du maritime. Intitulée « Jean Gaumy et la mer » et couplée à une exposition qui déconstruit les clichés sur la pêche, l’exposition revient sur la production humaniste du documentariste, qui a pris son essor durant l’âge d’or du photojournalisme. Retour sur des épopées humides et salées, des chalutiers aux sous-marins en passant par les plateformes pétrolières, en compagnie du photographe.

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Né à Pontaillac en Charente-Maritime en 1948, le jeune Jean Gaumy grandit avec vue sur l’Atlantique. « Je suis lié à l’eau c’est sûr, mais aussi à la moyenne montagne et aux vallées du Cantal. Mais côté mer, on pourrait presque dire que je suis un gars de la côte », décrit le photographe à l’autre bout du fil. Enfant, il grimpe déjà sur des chalutiers amarrés au port. « Avec d’autres gamins, on attendait que les chalutiers rentrent au port pour s’installer dessus, et on pêchait à la ligne pendant 7 ou 8 heures. J’ai quasiment passé des étés entiers dans le port de Royan, à bord de ces chalutiers. » Le même enfant visionne tous les films de sous-marins possibles : « Torpille sous l’Atlantique », « La Dernière torpille » et bien sûr, « Le Dernier rivage ».

Jean Gaumy, Almadraba, Zahara de los Atunes, Espagne, 1992. (© Jean Gaumy / Magnum Photos)

Jusqu’à ce qu’adolescent, il demande à embarquer avec les marins sur un chalutier, pour quitter le port cette fois. Jean Gaumy capture déjà son présent avec des sons, puis se tourne vers la photographie, dans la même idée de collecter des souvenirs. Après la fac – période pendant laquelle il photographie les ostréiculteurs de la Tremblade – le photographe pige pour la presse régionale, avant d’être membre de l’agence GAMMA, puis membre de Magnum dès 1977.

« Lorsqu’on pousse la porte, on est au milieu du cosmos »

À Fécamp, alors qu’il repère une usine de harengs fumés à Fécamp dont il tirera plus tard son premier film, « La Boucane », le photographe embarque sur le « Wagram » pendant quelques jours. Dans les années 80, il s’engage totalement à bord de chalutiers. « Quand je pars en mer sur des navires de cette sorte, je retrouve la même sensation que dans les chalets de montagne. On pousse le sas qui mène au pont du navire et aux vagues parfois énormes comme on ouvre la porte d’un chalet sur des tourmentes de neige. On est au sein des éléments, on est enfin au milieu du cosmos. »

Qu’il photographie le quotidien sur des chalutiers, dans des sous-marins ou dans une conserverie de harengs, Jean Gaumy capture un monde ouvrier éreintant, où les sens sont constamment en éveil. En plein âge d’or du photojournalisme, ce dernier s’ancre plutôt du côté des photographes documentaristes, avec une approche indéniablement humaniste.

Jean Gaumy, À bord du chalutier espagnol Rowanlea armé à La Corogne, Atlantique Nord, Hiver 1998. (© Jean Gaumy / Magnum Photos)

« J’aime m’immerger avec les équipages : il y a ce que je perçois d’eux mais aussi ce qu’ils perçoivent de moi. C’est un échange très riche. J’aime les huis clos : les prisons, les hôpitaux, les navires, les sous-marins, les plateformes pétrolières, les petites communautés… En mer, on affronte ensemble des situations qui ne sont pas toujours confortables, le travail est exténuant pour eux comme pour moi, qui me tiens à leur rythme. Dans ces lieux, et dans des coins difficiles comme l’Arctique, chacun doit prêter attention à l’autre. »

Du boîtier à la caméra

À plusieurs reprises, Jean Gaumy passe derrière la caméra. C’est le cas lorsqu’il documente le travail des femmes qui filent le hareng à la boucane (1984), ou encore avec « Sous-marin » (2006), un film en cinq épisodes qui suit durant quatre mois le quotidien à bord de La Perle, un sous-marin nucléaire d’attaque pendant une mission classée secret-défense. Lorsque l’on évoque la différence entre le documentaire photographique et le documentaire filmé, Jean Gaumy balaie la question : « C’est la même chose, dans « La Boucane » on voit très bien la démarche d’un photographe. J’avais une caméra à l’épaule et je m’approchais des personnes présentes, comme en photographie. Il faut s’apprivoiser, ne pas effaroucher, mais aussi anticiper ce qui risque de se produire et d’entrer dans le cadre pour être prêt à l’accueillir. Je suis aussi conscient que ma présence influence le comportement des personnes filmées, et qu’une formidable partie de ping-pong s’apprête à commencer. »

Agréé peintre officiel de la Marine en 2008, Jean Gaumy devient aussi membre de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France en 2018. Des titres qui rendent honneur à son travail et à son esthétique, mais qui ne l’empêchent pas de garder un œil ouvert sur le monde et de rester lucide : « Je fais attention à ne pas trop me cantonner dans ma zone de confort, à ne pas me figer sur des acquis hérités des années 70. J’utilise souvent la métaphore du rétroviseur, du pare-brise et des antibrouillards : être bien conscient de ce qui s’est passé, de ce qui se passe et de ce qui se profile dans le brouillard. »

Depuis quelques jours, le photographe apprivoise ainsi une application mobile de création 3D : « J’ai l’enthousiasme d’un gosse de huit ans. On verra avec le temps si quelque chose dans ce nouvel outil grand public s’oriente dans le sens de mes projets. Les miens, pas ceux des fabricants de technologie. » D’ici là, ses images, qui nous plongent sans concession dans les quotidiens de ceux qui vivent de la mer, sont à découvrir tout l’été au musée national de la Marine.

Jean Gaumy, Expédition scientifique internationale à bord du brise-glace de la garde côtière canadienne Amundsen. Vérification des stocks de pétrole et de gaz, vol en hélicoptère à deux heures du bateau, sur la péninsule de Parry, Golf d’Amundsen, Canada, 2008. (© Jean Gaumy / Magnum Photos)

Les expositions « Jean Gaumy et la mer » et « La pêche au-delà du cliché, inédits de la collection » sont visibles au musée national de la Marine de Paris jusqu’au 17 août 2025.

Konbini, partenaire du musée national de la Marine.