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On a discuté avec Park Ji-min, la révélation de notre coup de cœur, Retour à Séoul

Publié le

par Konbini

Artiste plasticienne, elle a fait ses premiers pas au cinéma dans Retour à Séoul de Davy Chou.

On a discuté avec Park Ji-min, la révélation de notre coup de cœur, Retour à Séoul

Après le Cambodge dans Diamond Island, Davy Chou a posé ses valises en Corée du Sud pour Retour à Séoul, où Freddie, 25 ans et fille adoptive d’un couple de Français, retourne pour la première fois dans son pays natal. La jeune femme – un personnage complexe incarné par Park Ji-min – se lance avec fougue à la recherche de ses origines dans ce pays qui lui est étranger, déconstruisant son identité pour mieux la reconstruire et faisant basculer sa vie dans des directions nouvelles et inattendues.

À Cannes, après la première du film, on a rencontré cette révélation à l’incroyable énergie. Elle nous a parlé latex, contradictions et danser jusqu’à en mourir.

Konbini | Quel souvenir gardes-tu de ton arrivée en France ?

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Park Ji-min | J’ai une anecdote très précise en tête. Je me souviens qu’on a fait une escale à Hong Kong et avec mon grand frère, on avait des sacs à dos très lourds que nos parents, qui étaient des hippies intellos, nous avaient préparés. Je venais de m’acheter des stickers pendant l’escale et au moment de les ranger dans mon sac, je me rends compte qu’il n’y a que des livres dedans.

Quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que le poids de ces livres était tellement significatif de tout le poids culturel et même patriarcal que mon père a voulu nous inculquer. On a tout quitté pour venir s’installer en France et dans nos sacs, il n’y avait que des livres que mon père nous faisait porter.

Quel a été ton parcours une fois arrivée en France ?

J’avais neuf ans quand je suis arrivée en France donc j’ai terminé mon école primaire, j’ai fait mon collège, mon lycée puis j’ai intégré khâgne et hypokhâgne mais j’ai beaucoup fait l’école buissonnière. Puis je suis rentrée aux Arts Déco de Paris. C’était un peu une évidence d’être artiste car j’ai toujours baigné là-dedans. Mon père était écrivain, ma mère était aussi artiste. Elle faisait de la peinture et de la gravure. Mes parents étaient très cinéphiles quand j’y repense, surtout mon père. Il m’a fait voir des films incroyables très jeune, aussi géniaux que badants. Certains m’ont un peu traumatisée…

Lesquels ?

Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais je me souviens d’un film avec Juliette Binoche et Jeremy Irons, Fatale. Jeremy Irons joue le père du nouveau mari de Juliette Binoche et ils vont avoir une liaison. Je me souviens particulièrement de la scène finale quand le fils les surprend en train de faire l’amour et sous le choc, il tombe dans les escaliers. Je devais avoir six ans. Il m’a aussi montré beaucoup de films de Hong Sang-soo et tous les films d’Hayao Miyazaki. Je ne regrette pas car ça m’a laissé des images très marquantes.

J’étais interdite de poupées à la maison, les seuls jouets que j’avais, c’était des échecs, des Lego coréens ou alors des bandes dessinées. J’ai grandi dans un milieu très intellectuel.

“On a tout quitté pour venir s’installer en France et dans nos sacs, il n’y avait que des livres que mon père nous faisait porter.”

J’ai appris que tu étais fan de Cronenberg ?

Je n’aime pas tous ses films, mais il y en a que j’aime énormément, comme Crash. Dans mon travail, je suis très intéressée par tout ce qui est contradictoire. Je me considère comme bourrée de paradoxes et je trouve que les films de Cronenberg, c’est la rencontre de ces mondes paradoxaux, le naturel et le surnaturel, la machine et l’Homme. Il y a des états de bizarrerie qui se créent quand des mondes aussi extrêmes se rejoignent et essayent de cohabiter. La monstruosité et la bestialité qu’il traite me fascinent.

Tu as dû aimer Titane, alors ?

Je ne l’ai pas vu, malheureusement.

Tu es plasticienne. Tu peux nous raconter ton travail ?

Je suis nourrie par beaucoup de choses car on vit dans une société de prolifération d’images, de sons, d’informations. On est une génération qui a beaucoup de choses à emmagasiner et donc à extérioriser avec notre propre filtre. Il y a plusieurs choses qui m’habitent et je travaille beaucoup avec le latex qui est une matière très organique. C’est aussi une matière vivante, qui vieillit, qui change et qui est utilisée pour les effets spéciaux sur la peau dans le cinéma. Ça fait référence à la chair humaine et donc à ce qui sépare notre intérieur du monde extérieur.

Je suis pleine de contradictions car je suis habitée par une double culture. J’ai vécu plus longtemps en France qu’en Corée mais j’ai reçu une éducation plus coréenne que française. C’était très important pour mes parents que j’écrive et que je lise le coréen. Mais ce sont des trajectoires de pensées qui sont tellement opposées que c’est parfois un peu le bazar dans ma tête. Quand il y a tant d’extrêmes qui se rencontrent, ça peut créer des choses un peu explosives et incontrôlables. Ces états de contradiction m’intéressent beaucoup.

Ce n’était donc pas du tout prévu que tu deviennes actrice ?

Non pas du tout. Ma rencontre avec Davy Chou s’est faite via un ami artiste, Erwan Ha Kyoon Larcher. Ils se sont rencontrés au festival de Locarno en 2019 et Davy lui a beaucoup parlé de son scénario car Erwan est français d’origine coréenne et a été adopté. Il lui a donc suggéré de me rencontrer car il a trouvé qu’il y avait beaucoup de traits de caractère communs entre moi et le personnage de Freddie.

Moi, j’y suis allée pour faire une nouvelle rencontre et parler de la culture coréenne. On devait juste boire un café à Belleville et, au final, on a parlé pendant trois heures. Davy m’a proposé de faire un test, j’ai très longuement hésité puis j’ai fini par y aller. Tout s’est ensuite enchaîné très vite, j’ai eu de gros moments de doutes, mais au fil du temps, une confiance s’est installée. On a fait un énorme travail sur le scénario et le personnage de Freddie ensemble et je le remercie d’avoir été assez humble pour lâcher prise sur plein de choses. Ça a été très dur, il y a eu des larmes. Davy a dû faire un gros travail de déconstruction car c’est un homme qui fait le portrait d’une femme. Je lui ai dit qu’il ne pourrait jamais se mettre à la place d’une femme et il a dû laisser la place à la parole des femmes pour écrire une histoire qui fasse sens.

“Je suis pleine de contradictions car je suis habitée par une double culture et ces états de contradiction m’intéressent beaucoup.”

Tu as donc mis une double énergie dans ce projet, pour écrire le scénario et en tant qu’actrice ?

Oui, mais sans ça, je n’aurais pas fait le film.

Et ensuite, tout s’est fait à l’instinct ?

Oui, car je me suis beaucoup reconnue dans le personnage de Freddie. On n’a pas du tout la même histoire mais son caractère et ses émotions ont résonné en moi. Ça m’a beaucoup aidé à jouer ce personnage car je n’ai aucune technique.

Il y a eu des scènes particulièrement difficiles ?

Pour moi, la difficulté, c’était plus la pression en plateau que le jeu. On manque souvent de temps et tu as parfois trente personnes qui te regardent et qui t’attendent…

Tu as pensé à un acteur ou une actrice en particulier ?

Gena Rowland dans Une femme sous influence. La puissance de ce personnage et de cette femme est dingue ! Mais c’est grâce à elle et pas seulement le rôle écrit par son mari, John Cassavetes. Sans elle, le film aurait pu être très cliché. Ça rejoint ce qu’on disait tout à l’heure sur les hommes qui écrivent des portraits de femmes.

Pour finir, qu’est-ce que tu peux nous dire de plus sur toi ?

J’adore danser donc la scène de danse n’était pas du tout chorégraphiée. C’est vital pour moi. Je sors danser tout le temps, j’adore me mettre en transe et danser pendant très longtemps, surtout sur de la musique techno. C’est peut-être un peu too much, mais quand je danse, je suis tellement pleine que je me dis parfois que je pourrais mourir et que je serais heureuse.

Propos recueillis par Louis Lepron au Festival de Cannes en 2022.