Mais pourquoi diable cette statue d’une femme à cornes enflamme le Texas ?

Mais pourquoi diable cette statue d’une femme à cornes enflamme le Texas ?

Image :

© Shahzia Sikander/Photo : Yasuno Matsui/Madison Square Park

photo de profil

Par Donnia Ghezlane-Lala

Publié le

Les cornes de la discorde. Les conservateurs en PLS.

Elle a créé la discorde et le chaos, et pourtant, ce n’est qu’une statue de femme à cornes lévitant avec ses membres-racines et sa jupe en mosaïques de fleurs. Mais ce symbole n’a pas plu aux Texan·e·s de la ville de Houston, bien qu’elle ait été très bien accueillie au Madison Square Park de New York l’année dernière. Prévue pour être installée sur le campus de l’université de Houston, au Cullen Family Plaza of Public Art, dans le cadre de l’exposition “Havah…to breathe air, life”, Witness est l’œuvre de Shahzia Sikander, qui a voulu, à travers cette figure, représenter la puissance féminine.

À voir aussi sur Konbini

La femme à cornes sculptée porte un col en dentelle qui renvoie à ceux de Ruth Bader Ginsburg, juge à la Cour suprême des États-Unis, décédée en 2020, qui a œuvré pour les droits des femmes, notamment concernant le droit à l’avortement. Mais qu’est-ce que les conservateur·rice·s texan·e·s reprochent donc à cette sculpture de cinq mètres de haut ? D’être “une idole satanique de l’avortement”, tout simplement, rapporte Artnews, car les cornes renverraient, selon leurs dires, au diable et aux démons. De son côté, l’artiste pakistanaise-états-unienne associe ces “tresses” au courage, loin de toute interprétation orthodoxe.

Cette controverse a été montée en épingle par le collectif chrétien anti-avortement Texas Right to Life à qui la référence à la juge défunte n’a pas plu et à qui les déclarations engagées de l’artiste n’ont pas plu non plus : ce sont “des images sataniques qui honorent l’avortement et commémorent la défunte juge de la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg”. “La désobéissance à Dieu ne devrait certainement pas être estimée par la société, et encore moins saluée par une statue. Au contraire, l’art doit refléter la vérité, la bonté et la beauté : trois valeurs intemporelles qui révèlent la nature de Dieu. L’art ne peut avoir de beauté sans vérité. L’art ne peut avoir de vérité sans bonté. Une statue honorant le sacrifice d’enfants n’a pas sa place au Texas”, a déclaré le groupe.

Shahzia Sikander s’était exprimée sur son œuvre, qui fait partie d’un triptyque dont seules deux œuvres, la statue Witness et le film Reckoning, ont voyagé jusqu’à l’université. Witness a été créée en réaction à la perte progressive du droit à l’avortement aux États-Unis, depuis la décision, en 2022, de la Cour suprême qui a annulé l’arrêt Roe v. Wade. L’artiste rend hommage à “l’esprit infatigable des femmes qui se sont battues collectivement pour le droit à leur propre corps au fil des générations”. “Cependant, le pouvoir durable appartient aux personnes qui s’engagent et restent dans la lutte pour l’égalité. C’est cet esprit et ce courage que je veux immortaliser.”

Demande de retrait et censure

Le groupe conservateur a donc demandé le retrait de cette œuvre à travers une pétition publiée sur son site depuis le 7 février et appelant les Texan·e·s à manifester lors de son inauguration le 28 février, nous apprend Hyperallergic. Alors que le diptyque devait être révélé cette semaine, ce bras de fer a connu un dénouement assez surprenant. La statue Witness a bien été installée mais le vernissage ainsi que la conférence de presse ont été annulés par l’université. Des collectifs chrétiens, dont Texas Right to Life, ont manifesté lors de sa révélation officielle.

Quant au film d’animation Reckoning, l’université dit “ne pas être en mesure de respecter la date d’installation du 28 février”. “L’université de Houston a répondu avec des FAQ sur son site web sans me consulter, affirmant que le travail était offensant pour certaines personnes”, regrette Shahzia Sikander. Auprès de The Art Newspaper, elle a également déploré la censure dont elle est la cible : “L’art devrait être une question de discours et non de censure. Honte à ceux qui font taire les artistes.” Le Madison Square Park a exprimé son soutien à l’artiste dans un post Instagram : “Nous défendons la voix de l’artiste dans notre parc, sur les campus universitaires et dans tous les espaces publics. L’art public peut inspirer un débat vigoureux sur des questions d’actualité, une nécessité vitale dans l’Amérique d’aujourd’hui. Nous remercions les visiteuses du parc de s’être engagées et de soutenir l’art public au Madison Square Park.”