Insectes hybrides et Christ censuré : 5 choses à savoir sur l’artiste Germaine Richier

Insectes hybrides et Christ censuré : 5 choses à savoir sur l’artiste Germaine Richier

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© Michel Sima

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Par Pauline Allione

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Retour sur le parcours d’une pionnière de la sculpture moderne.

Fascinée par les matériaux, les formes et les couleurs, Germaine Richier a donné vie à une œuvre sombre et originale. Première artiste femme à avoir été exposée (de son vivant !) au Musée national d’art moderne, Germaine Richier (1902-1959) est devenue une figure phare de la sculpture moderne.

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Pour ces raisons, le Centre Pompidou parisien rend hommage à la sculptrice avec une rétrospective monumentale visible jusqu’au 12 juin 2023, réunissant quelque 200 de ses sculptures, gravures et dessins. Retour sur l’œuvre radicale de Germaine Richier en cinq faits notables.

Elle s’est passionnée pour la sculpture dès l’âge de 12 ans

Née en 1902 à Grans, dans le Sud-Est de la France, Germaine Richier est issue d’une famille de viticulteur·rice·s et de minotier·ère·s. Elle vit dès 1904 à Castelnau-le-Lez, où elle passe le plus clair de son enfance. C’est devant les sculptures romanes du cloître Saint-Trophime à Arles, alors qu’elle n’a que 12 ans, qu’elle se prend de passion pour la sculpture et décide d’en faire son métier.

Germaine Richier, La Chauve-souris, 1946. (© Frédéric Jaulmes/Adagp, Paris 2022/Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole)

Elle intègre l’École supérieure des Beaux-Arts de Montpellier où elle apprend à faire des bustes en taillant directement dans la matière. En 1926, elle monte à Paris et devient l’élève du sculpteur Antoine Bourdelle jusqu’à la mort de ce dernier, trois ans plus tard. Elle sera d’ailleurs la seule élève particulière de l’artiste et réalisera dans son atelier des modelages, des moulages et des sculptures dans la pierre et le bois.

Ses œuvres sont rapidement remarquées et c’est au tour de Germaine Richier de former des élèves dans le même atelier parisien. En une vingtaine d’années seulement, la sculptrice s’impose comme une artiste radicale et majeure de son temps.

Elle a réalisé des sculptures d’insectes… féminins

Germaine Richier connaît d’abord le succès avec des portraits, des bustes et des nus qu’elle réalise dans les années 1920 et 1930. À son retour à Paris après un séjour de plusieurs années en Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, elle crée Le Crapaud (1940) qui initie une série de sculptures hybrides, à mi-chemin entre l’humain et l’animal, l’insecte ou le végétal. Son intérêt se porte surtout sur des insectes féminins à l’instar de la chauve-souris, de la sauterelle ou de la mante.

Michel Sima, Germaine Richier dans son atelier derrière L’Ouragane, Paris, vers 1954. (© Michel Sima/Bridgeman Images/Adagp, Paris 2023)

En 1945, elle crée L’Homme-forêt, petit, une sculpture faite de terre et de bois avant de réaliser L’Homme-forêt, grand, en bronze, un an plus tard. Pour autant, Germaine Richier ne délaissera jamais les têtes et figures humaines. Elle réalise en 1947 et 1948 L’Orage, une sculpture acclamée par la critique qui matérialise un point clé dans ses recherches sur l’humanité.

On la surnommait “l’Ouragane”

En 1948 et 1949, Germaine Richier crée L’Ouragane, une version féminine de L’Orage. La sculpture de bronze est à la fois une personnification de la nature et une référence à Pompéi et aux corps figés dans les cendres. Les ami·e·s intimes de l’artiste l’appellent dès lors “l’Ouragane”, surnom qui fait honneur à son tempérament et à son rapport au monde et à l’art, brûlant et explosif.

“Le matin, elle se jetait dans son atelier comme un être se jette dans la mer parce qu’il en a besoin. La matière sculpture était sa raison d’être, il n’y avait rien d’autre”, se souvient Dominique Rolin dans Télérama. “Germaine, c’était la sculpture avant tout. Directement. Avec emportement, et au fond autour d’un sujet unique”, rapporte la sculptrice Claude Mary.

Germaine Richier, La Mante religieuse, c. 1946. (© Galerie de la Béraudière/Adagp, Paris 2023)

Les œuvres L’Ouragane et L’Orage auront d’ailleurs droit à leur propre sépulture. En 1956, à l’occasion de sa rétrospective au Musée national d’art moderne, où elle est la première femme exposée, Germaine Richier fait tailler Le Tombeau de l’Orage et L’Ombre de l’Ouragane par Eugène Dodeigne. “Germaine Richier considère donc bien ses sculptures comme des êtres vivants, puisqu’elle leur sculpte leurs propres tombes”, analyse Ariane Coulondre, la commissaire de l’exposition consacrée à l’artiste au Centre Pompidou parisien.

Une sculpture du visage de l’artiste est exposée à Milan

Si Germaine Richier a réalisé de nombreux bustes et têtes humaines, il existe également une sculpture de son propre visage. C’est son ami, le sculpteur et peintre italien Marino Marini, qu’elle a l’habitude de fréquenter avec la communauté artistique et intellectuelle de Montparnasse, qui réalise son portrait.

Réalisé en bronze, celui-ci est visible à la Galleria d’Arte Moderna de Milan, détaille la revue d’art XXe siècle dans un numéro consacré à Marini. C’est d’ailleurs inspirée par le peintre et sculpteur que Germaine Richier introduit des touches de couleur dans ses œuvres dès les années 1950. L’Échiquier, grand, qui reprend les cinq pièces du jeu et visible au jardin des Tuileries, témoigne de ce virage vers la couleur.

Germaine Richier, L’Échiquier, grand, 1959, Tate Modern, Londres. (© Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais/Tate Photography/Adagp, Paris 2023)

Elle a réalisé un Christ qui a fait scandale

En 1950, Germaine Richier réalise le crucifix d’une nouvelle église sur le plateau d’Assy. Choisie pour “ranimer l’art chrétien”, la sculptrice propose alors de mêler le corps du Christ à la croix, dans un bronze saillant à l’état brut qui retranscrit autant la souffrance que la bienveillance.

“Je crois que ma conversation avec le Christ de terre, de bois et de conviction a donné un assez beau résultat. […] L’activité vaut mieux que la rêverie, personnellement je suis heureuse que les montagnes n’aient pas à me regarder d’un œil inquiet”, écrit-elle dans une lettre en 1950, quelques jours après l’inauguration de l’église.

Un an plus tard, un groupe de catholiques s’insurge de l’œuvre de Richier : il s’oppose à l’intervention des “artistes athées” dans l’art chrétien et demande que le crucifix soit retiré. Les catholiques obtiennent gain de cause quelques mois plus tard et le Christ de Germaine Richier est stocké dans la chapelle des Morts. Ce n’est qu’en 1969 que la sculpture reprend sa place au sein de l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce, derrière le maître-autel.

Germaine Richier, Le Diabolo, 1950, bronze. (© Centre Pompidou, MNAM-CCI/Service de la documentation photographique du MNAM/Dist. RMN-GP/Adagp, Paris)

L’exposition “Germaine Richier” est à voir au Centre Pompidou parisien jusqu’au 12 juin 2023.