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Il y a 25 ans, Nas lançait le premier supergroupe avec The Firm, entre alliance salvatrice et fiasco incontrôlé

Publié le

par Aurélien Chapuis

Avec un album très attendu et plutôt incompris, The Firm était l’alliance entre les deux côtes américaines en plein séisme mortuaire.

Il y a 25 ans, Nas lançait le premier supergroupe avec The Firm, entre alliance salvatrice et fiasco incontrôlé

En 2020, Nas annonçait un retour en force avec King’s Disease. Sur cet album, la plus grosse annonce était le morceau “Full Circle” qui invitait tout le groupe The Firm, pour la première fois depuis 1996. Oui, TOUT le groupe, avec Cormega. L’annonce fait l’effet d’une bombe dans le milieu du rap car The Firm, mais surtout Nas et Cormega, c’est une histoire compliquée, violente et tarabiscotée.

En effet, les deux rappeurs sont très proches au début des années 1990, Nas consacrant même son titre “One Love” à son pote Cormega, alors incarcéré, sur son album classique Illmatic. Produit par Q-Tip d’A Tribe Called Quest et reprenant un refrain légendaire de Whodini, “One Love” deviendra une fondation du rap de Nas, avec une narration puissante et une émotion palpable sur ce xylophone évocateur.

Cormega est comme un frère pour Nas et, musicalement, il est un modèle d’écriture et de technique. Il est en avance sur son temps et certains morceaux, comme “Testament”, commencent à tourner sur les mixtapes, lui apportant une aura de lyriciste de la rue. Alors que le quartier de Queensbridge devient un véritable bastion du rap avec l’essor de Mobb Deep et son entourage, Cormega semble être le génie électron libre qui pourrait les unifier tous.

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Une alliance informelle

À la sortie de prison de Cormega, Nas commence à travailler avec lui. S’ensuivra alors un morceau d’anthologie sur It Was Written, le deuxième album de Nas. “Affirmative Action”, avec sa mélodie entêtante à la guitare produite par les Trackmasters, est le titre fondateur de The Firm, un groupe informel avec Nas, reprenant le titre du film de Sydney Pollack avec Tom Cruise, sorti quelques années plutôt.

Cormega, AZ et Nas, 1996

Dans ce groupe, Nas invite son comparse AZ dont le couplet sur Illmatic lui a ouvert les frontières d’un premier album très costaud. Il convie aussi la rappeuse Foxy Brown découverte sur le freestyle géant “I Shot Ya” de LL Cool J (on voit d’ailleurs Cormega et Nas avec elle dans le clip à 3 minutes 10 pour les fanatiques) puis pour un tube qui lancera Jaÿ-Z (oui, il y avait un tréma à l’époque). Il prend aussi, dans cette équipe d’Avengers de New York, son gars sûr, son ami mais aussi celui qui va donc devenir sa Nemesis, Cormega.

Sur “Affirmative Action”, les couplets s’enchaînent sans pause ni refrain avec une force et une dextérité incroyables, laissant tout le monde en attente d’un album commun de ces Avengers du rap new-yorkais. “The Firm baby.”

“Affirmative Action” est devenu iconique en France car il aura son “Seine Saint-Denis Style Remix” avec NTM. Sur cette version, les couplets de Cormega et Foxy Brown sont remplacés par ceux de Kool Shen et JoeyStarr et ils ajoutent ensemble un refrain avec le fameux “Chacun sa millefa, chacun sa mafia, ça se passe comme ça”.

La guerre totale

Un an après, en 1997, le rap est en souffrance. Les stars du rap 2Pac puis Notorious B.I.G. sont assassinées en pleine rue dans une guerre sanglante entre les côtes Est et Ouest des États-Unis. C’est à cette période que Nas travaille avec Dr. Dre, fraîchement parti du crew extrême Death Row. Il l’invite déjà sur son album It Was Written en 1996 pour produire le morceau “Nas Is Coming”.

Sam Sneed, Nas et Dr.Dre, 1996

Sur la compilation qui lance son label Aftermath, Dr. Dre invite Nas sur le morceau “East Coast / West Coast Killas” dans une tentative de réconciliation avec aussi RBX, KRS One et B-Real de Cypress Hill. Pour l’occasion, cet ensemble d’artistes sera nommé Group Therapy, la thérapie de groupe en français, on ne peut pas être plus clair sur l’ambiance compliquée du moment. Quelques semaines après la sortie du clip, 2Pac se fait assassiner à Las Vegas. La tentative a échoué.

Les frères ennemis

Mais Nas veut continuer l’unification dans une alliance entre ses producteurs du moment : Dr. Dre et les Trackmasters. C’est dans cette ambiance de violence et de désolation que sort l’album de The Firm, entre rap de rue, inspirations mafieuses et extensions plus pop. Mais il y a un problème : c’est sans Cormega.

Steve Stoute, le manager et producteur de Nas, ne s’entend pas avec Cormega et pense que celui-ci peut détruire le projet par son attitude instable. Il est trop extrême pour le projet équilibriste qu’ils essaient de mener, loin des guerres fratricides.

Steve Stoute pousse Nas à le remplacer par un autre rappeur du Queensbridge, Nature. Il est plus tranquille, moins marqué, plus… nature (désolé). Cormega sera alors évincé de l’histoire, comme s’il n’avait jamais existé. En l’espace de quelques semaines, The Firm n’a plus la même saveur.

L’album de The Firm est une déception critique et commerciale. Bien produit et ambitieux, poussé par les singles “Phone Tap” et “Firm Biz”, il manque pourtant de cohérence et déçoit les fans de Nas pour sa direction trop pop, trop policée. Les rappeurs sont tous excellents, y compris la pièce rapportée, Nature. Mais ça ne suffit plus. Nas et Dr. Dre paient les pots cassés d’une période très difficile du rap américain où les fantômes de Biggie et 2pac planent sur tout. 

Le premier morceau de l’album après l’introduction devient alors d’une réalité implacable : “Firm Fiasco”. Dr. Dre abandonne carrément le navire en se focalisant sur 2001 et The Firm cesse d’exister presque instantanément. AZ continuera sa carrière solo avec quelques collaborations fructueuses avec Nas, Foxy Brown continuera un parcours semé d’embûches et de bons albums, Nature disparaîtra peu à peu dans la… nature (désolé).

Cormega s’en donne alors à cœur joie, faisant de la trahison son principal moteur. Nas et Cormega continueront à s’envoyer des piques pendant des années, jusqu’à couper Nas de plus en plus de sa base du Queensbridge.

Mega est un rappeur sans concession, toujours proche de la rue et ses travers. Empêtré dans des histoires de labels, il finit par proposer des albums forts et authentiques en totale indépendance les années suivantes, avec toujours de nombreuses attaques à son ex-meilleur ami du rap sans jamais vraiment le nommer. Nas y répondra régulièrement par morceaux interposés et ce différend autour de The Firm restera une des plus grandes guerres froides du rap moderne. 

L’effort de paix

Même si le temps a fait son œuvre, c’était totalement imprévu de retrouver le groupe The Firm en entier sur “Full Circle”, un morceau évolutif parlant de relations humaines, de couples et de cycles. Le titre est chargé d’une histoire forte bouclée avec la présence de Dr. Dre en surprise sur l’outro, comme pour boucler la boucle et terminer cette trajectoire manquée avec Cormega et toute l’équipe. Depuis, Nas et Cormega se sont retrouvés pour un autre morceau, “Glorious”, produit par Alchemist, 25 ans après leur coup d’épée dans l’eau. Tout n’est vraiment qu’un cycle.

Pour finir cette histoire folle entre Nas et Cormega, écoutez donc ce freestyle sur HOT97 chez Funkmaster Flex en 1996, quand les deux rappeurs étaient encore proches. L’alchimie et le niveau technique est incroyable.