Une immense porte fermée par un lourd verrou. Des prisonniers épuisés et émaciés qui ne cessent de remonter leurs pantalons trop larges pour eux. Nous sommes en 1937, en Union soviétique, au pic des Grandes Purges staliniennes. Les prisons du régime sont remplies d’hommes affamés et maltraités, dont le courrier à destination du monde extérieur est systématiquement brûlé. Un jour, l’un d’entre eux parvient néanmoins à faire sortir clandestinement une lettre, ou plutôt, un mot écrit en lettres de sang sur un bout de carton.
À voir aussi sur Konbini
Ce courrier de dénonciation un peu particulier parvient miraculeusement à un jeune procureur, Alexander Kornev (Aleksandr Kuznetsov), qui décide de se rendre à la prison de Bryansk pour exiger une visite de contrôle avec le détenu, un certain Stepniak. Voilà le point de départ de Deux Procureurs, nouveau film de l’Ukrainien Sergei Loznitsa en salles depuis le 5 novembre.
En un peu moins de deux heures, il retrace le long et pénible affrontement entre ce personnage intègre et idéaliste, et le système administratif qui cherche à tout prix à le décourager. Un cauchemar bureaucratique aux relents kafkaïens, fait d’attentes, de frustrations et de désillusions.

©Pyramide films
La Russie sous toutes ses coutures
Voilà une trentaine d’années que le prolifique Sergei Loznitsa raconte dans son œuvre l’histoire complexe et souvent violente de l’ancienne URSS. Invité régulier du festival de Cannes, il a récemment réalisé le très impressionnant Donbass (2018), fiction expérimentale et déroutante sur la guerre hybride de la région, mais aussi des documentaires à base d’images d’archives, comme Le Procès (2017), sur des procès staliniens, Babi Yar. Contexte (2021), sur les crimes de guerre commis pendant la Seconde Guerre mondiale, ou encore L’Invasion (2024), sur le quotidien en Ukraine depuis le début de la guerre.
Avec Deux Procureurs, sélectionné en compétition sur la Croisette, le cinéaste opère un retour très réussi à la fiction, et livre un thriller aussi sec qu’implacable sur l’enfer de la Terreur stalinienne. Avec toujours le même souci du détail historique, puisqu’il adapte le récit de Georgy Demidov, un scientifique dissident, emprisonné pendant 14 ans.
Cadres fixes et étouffants
Si l’on vous parle de thriller, attention : il ne faut pas pour autant vous attendre à Taken 3. Comme son personnage principal, il faut s’armer de patience pour apprécier Deux Procureurs, fait principalement de séquences d’attente interminable dans des pièces austères. Le film impressionne, dès ses premiers plans, par sa beauté et sa rigueur formelle.
Le directeur de la photographie, le Roumain Oleg Mutu, filme l’architecture de la prison comme un lieu froid et cauchemardesque, où les couloirs semblent se refermer sur les personnages. La caméra, elle, reste statique, les cadres fixes et étouffants reflétant l’immobilisme bureaucratique du régime stalinien. Sans mouvement ni distraction, le spectateur se retrouve lui aussi prisonnier d’un système dont personne ne peut sortir gagnant.

© Pyramide films
L’ironie est d’autant plus cruelle que Kornev, le jeune magistrat, est un pur produit de son pays, qui croit encore à l’efficacité du système dans lequel il a été éduqué. Le détenu Stepniak, quant à lui, est un ancien cadre du parti : tous les deux se retrouvent donc martyrisés par le régime dans lequel ils ont placé leur confiance. Le film ne nous dit pas, d’ailleurs, si le deuxième procureur du titre fait référence à Stepniak, ou au sombre procureur général, auquel Kornev se heurte dans la deuxième partie du récit, après une énième attente interminable.
Résonance actuelle

© Pyramide Films
Malgré son rythme exigeant, Deux Procureurs opère ainsi comme un thriller à infusion lente, ponctué de brèves irruptions absurdes et inquiétantes, et notamment de rencontres avec d’étranges personnages dans un train ou dans un escalier.
Un film troublant porté par la performance saisissante de l’acteur Aleksandr Kuznetsov, qui a quitté la Russie après l’invasion de l’Ukraine. À une époque où la liberté d’expression et les démocraties se voient de plus en plus fragilisées, impossible d’ailleurs de ne pas voir en Deux Procureurs un retentissement frappant avec la Russie contemporaine. Sergei Loznitsa le décrit lui-même comme « un film historique sur des problèmes récents » – à bon entendeur.
À découvrir en salles dès le 5 novembre.












