Au cours du Festival de Cannes, Konbini vous fait part de ses coups de cœur ou revient sur les plus gros événements de la sélection.
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Dossier 137, c’est quoi ?
Dominik Moll est un réalisateur chevronné de la Croisette depuis son premier long-métrage, Harry, un ami qui vous veut du bien, sélectionné en compétition officielle au début du nouveau millénaire. Cette année, il revient en quête de la Palme d’or avec Dossier 137, suite en quelque sorte spirituelle et surtout thématique de son exploration méthodique et intimiste d’affaires juridiques et policières très actuelles. Après les féminicides dans La Nuit du 12, César du Meilleur film en 2023, le cinéaste français revient sur le mouvement de protestation des Gilets jaunes et des affaires de violences, entre les forces de l’ordre et les manifestants, qui ont secoué l’Hexagone à partir de l’automne 2018.
Comme prisme d’analyse, Dominik Moll nous plonge dans le quotidien de Stéphanie, incarnée par Léa Drucker, enquêtrice de l’IGPN, aussi appelée la police des polices. Depuis plusieurs mois, son bureau croule sous les plaintes de manifestants blessés par les forces de l’ordre. Mais une affaire en particulier, le fameux dossier 137, retient l’attention de Stéphanie après qu’un adolescent ait été violemment touché par un tir de LBD. Divisée entre la souffrance de la famille du garçon et la pression de ses collègues, l’inspectrice va se lancer dans une enquête de longue haleine, qui va mettre ses nerfs, sa carrière et sa vie personnelle à rude épreuve.
Pourquoi c’est bien ?
En seulement quelques films, Dominik Moll s’est rapidement imposé comme un maestro du film d’enquête, verbeux, poignant et sous haute tension. Ne passons pas par quatre chemins pour vous assurer que Dossier 137 s’inscrit pleinement dans cet élan analytique, peut-être encore plus que les autre au vu de l’ampleur du mouvement des Gilets jaunes, encore très présent dans notre esprit, et qui touche toutes les franges de la France, que vous soyez provinciaux, issus de zones urbaines ou périurbaines ou même de la capitale.
Le traumatisme des violences policières, qui n’a cessé d’amplifier sous la présidence de Macron jusqu’à alerter des organismes européens et internationaux comme l’ONU et Amnesty International, est un sous-texte pesant et forcément clivant. Dans son film, Moll choisit (judicieusement) d’écarter d’abord toute forme d’émotion au profit de l’investigation méticuleuse et semée d’embûches de Stéphanie, en jouant la carte de la multiplication des points de vue. Il évite d’ailleurs soigneusement de dévoiler le témoignage le plus important d’entre tous, celui de la victime, jusqu’à un épilogue glaçant et, on peut le dire, révoltant.
Pour jouer la partition délicate de Stéphanie, en retenue et en zone grise, Dominik Moll a fait confiance à Léa Drucker, qui est tout simplement magistrale. À première vue, son rôle pourrait pourtant paraître plutôt austère et rudimentaire. Mais à nos yeux, elle joue peut-être ce qu’il y a de plus difficile au cinéma pour rendre son personnage crédible et surtout attachant : la résilience, la réserve, la neutralité que le poste de Stéphanie lui impose, constamment prise entre deux feux, forcées de fermer complètement ses émotions et son attachement, autant à l’égard de ses collègues que des plaignants.

© Haut et Court
On a déjà envie de lui donner le prix d’interprétation tant Léa Drucker nous a conquis, notamment lorsqu’elle explose enfin à travers un monologue bluffant, dans une scène où la sororité et la justice en prennent un coup. Comme les spectateurs à mesure que le film avance, Stéphanie ressent une rage vive et douloureuse qui sommeille au fond d’elle, sans jamais pouvoir l’expulser. Car elle doit rester avant tout une bonne collègue, une bonne mère, une bonne enquêtrice à qui l’on demande le dilemme de l’impossible : trancher entre sa passion et ses convictions.
Dominik Moll, avec son écriture au cordeau et toujours parfaitement équilibrée entre raison et empathie, l’a bien compris et fait de cette frustration une force et une émotion qui va vous traverser tout au long du film, avant de muter en rires jaunes voire en dégoût. On ressort de cette expérience intense avec une pulsion de colère et d’agacement, une envie d’hurler à l’injustice, de tout brûler, de continuer encore et encore à manifester au nom des Guillaume et tous les citoyens, dont l’engagement social, politique mais surtout légal a été freiné voire anéanti par des violences physiques et/ou verbales.
Le réalisateur propose un film enragé mais surtout enrageant, à la mise en scène chirurgicale et même, osons le dire, quelque part hithcockienne tant il mise davantage sur la gestion millimétrée de la tension et la frustration, plutôt que sur la violence explicite et choquante. Il évite même le jeu de la reconstitution facile et graphique en s’appuyant sur les réseaux sociaux comme X et TikTok, qui rassemblent au mieux ces dernières années des témoignages nécessaires et même capables de faire basculer une enquête comme dans le film; au pire en cour pénale à ciel ouvert, avec son lot de clichés et de déformation de la réalité. Heureusement, avec son cinéma entre fiction et documentaire de haute volée, Dominik Moll est là pour nous la rappeler en pleine face, avec une œuvre importante et courageuse.
Ce qu’on retient
L’actrice qui tire son épingle du jeu : Léa Drucker, exceptionnelle, une actrice qu’on avait peut-être à tort un peu laissé de côté depuis son César remporté en 2019.
La principale qualité : la rage et l’émotion immenses que procure un film pourtant très apaisé dans son exécution, mais où chaque aspect est maîtrisé à la perfection.
Le principal défaut : des personnages secondaires qui se font peut-être un peu trop écrasés par le charisme et l’importance de Stéphanie dans le récit.
Un film que vous aimerez si vous avez aimé : La Nuit du 12 de Dominik Moll, Polisse de Maïwenn, Dark Waters de Todd Haynes, Les Misérables de Ladj Ly.
Ça aurait pu s’appeler : La Nuit de Guillaume.
Ça sort en salle : le 19 novembre 2025.
La quote pour résumer le film : « Le réalisateur propose un film enragé mais surtout enrageant, à la mise en scène chirurgicale et même, osons le dire, quelque part hitcockienne tant il mise davantage sur la gestion millimétrée de la tension et la frustration plutôt que la violence explicite et choquante. »












