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Comment les blockbusters chinois et indiens ont trouvé leur place dans les salles de cinéma françaises

Comment les blockbusters chinois et indiens ont trouvé leur place dans les salles de cinéma françaises

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(© Heylight Pictures / Night ED Films)

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Par Nathanaël Bentura

Publié le

La sortie de Creation of the Gods I: Kingdom of Storms sur deux jours pile pour le Nouvel An chinois n’est qu’un exemple parmi d’autres récents qui montre un changement important.

Pendant des années, la France les a laissés de côté, ignorés, et parfois, il faut le dire, méprisés. Pourtant, les blockbusters venus de Chine ou d’Inde n’ont pas dit leur dernier mot. Si ces œuvres ont longtemps été en retard par rapport aux superproductions américaines ou européennes, la qualité de production est désormais au rendez-vous et devient assez excitante pour traverser les frontières de ces deux pays.

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Prochain titre en date, Creation of the Gods, un film chinois ultra-ambitieux, projeté exceptionnellement ces samedi 10 et dimanche 11 février au cinéma. Premier volet d’une trilogie dont le budget égale celui d’Avatar de James Cameron, le film de Wuershan a l’ambition visuelle d’un Seigneur des Anneaux et veut s’imposer comme un nouveau standard du blockbuster asiatique.

Une exploitation très particulière

Que ce soit en Chine ou en Inde, l’industrie cinématographique locale n’a pas l’habitude de compter sur les pays étrangers pour devenir rentable. À l’inverse de Hollywood, les films chinois et indiens ont d’abord été pensés pour les spectateurs du pays. C’est pourquoi ces films nous parviennent rarement. Certains distributeurs se battent pour trouver la manière la plus adaptée d’exploiter ces œuvres en France. Pour Creation of the Gods, c’est Boris Pugnet qui a accompagné la sortie du film pour le compte de Heylight Pictures.

La société, spécialisée dans la distribution de films chinois, s’est tournée vers une méthode de plus en plus populaire pour ce film-là : une exploitation sur deux jours uniquement. “L’intérêt de ce visa exceptionnel créé par le CNC, c’est qu’il ne déclenche pas la chronologie des médias, donc on peut très bien le vendre à une plateforme dans la foulée”, précise Boris Pugnet.

Car oui, en France, un film qui sort au cinéma ne peut pas être mis en ligne sur une plateforme de streaming avant au moins quinze mois. Et pour des films où l’exploitation en salle est fragile, cela peut être un bon compromis : le film sort pendant deux jours, permettant à tous ceux qui l’attendent de pouvoir le voir sur grand écran, avant qu’il soit proposé sur une plateforme, où il sera redécouvert par un public complètement différent.

Boris Pugnet ajoute :

“C’est une manière de créer un événement. Techniquement, les productions chinoises sont aujourd’hui au niveau des productions américaines, mais le public français n’y est pas encore habitué. Ces sorties sur deux jours, c’est une manière de faire connaissance et d’initier quelque chose chez le spectateur.”

Le but est de pouvoir, à terme, proposer des sorties plus classiques.

Du côté indien, la niche est, pour le moment, encore plus restreinte. Etienne Dubaille est à la tête de Night ED Films, le principal distributeur de films indiens en France. Pour lui, une sortie sur deux jours est impossible à mettre en place, il préfère l’autre visa exceptionnel du CNC, qui permet d’organiser trente séances seulement mais sans limite de temps. “Pour certains films, c’est préférable, car la plupart du temps, nous sortons ces films pour la communauté indienne de France uniquement.”

Mais parfois, le succès d’un film peut le prendre de court : “Si je vois que le film fait plus d’entrées que ce qu’on attendait, je prends un visa définitif, pour une sortie classique.” Le seul problème pour le distributeur est que l’Inde ne considère pas la France comme un marché intéressant et ne facilite pas toujours la tâche pour les distributeurs.

D’un public communautaire à une niche grandissante

Des séances exceptionnelles à destination des expatriés ou des spectateurs proches de la culture indienne ou chinoise, il y en a eu des tas ces vingt dernières années, c’était même la spécialité de Night ED Films. Mais avec le temps, le bouche-à-oreille a été de plus en plus important et les salles se sont remplies.

Pour Etienne Dubaille, les plateformes ont elles aussi joué un rôle décisif dans l’exploitation des films indiens.

“Pendant les deux ans du Covid-19, les films sortaient exclusivement sur les plateformes. Je me suis vite rendu compte que cela a décuplé leur intérêt. Lorsque les salles ont rouvert, les films qui n’auraient pas marché avant 2020 marchaient deux fois mieux. Les plateformes nous ont aidés à fédérer du monde autour de ce cinéma-là et sortir de la communauté.”

Et s’il y a bien un film dont la popularité a explosé bien au-delà de la communauté indienne, c’est RRR de S. S. Rajamouli. En France, l’exploitation du film a été mauvaise (5 000 entrées seulement), mais il a rapidement acquis un statut culte, aux États-Unis notamment.

D’après François Cau, journaliste spécialisé dans le cinéma indien, Netflix n’y est pas pour rien :

“Le phénomène ne s’est pas traduit en nombre d’entrées, mais le bouche-à-oreille autour de RRR a été colossal. Et vu que les deux derniers films du réalisateur étaient sur Netflix [La Légende de Baahubali et sa suite, ndlr], beaucoup les avaient vus et ont été surpris. Ils voulaient voir le nouveau film de ce réalisateur. Malheureusement, l’exploitation s’est mal faite, et il n’a pas eu le temps d’exister comme il aurait fallu.”

Même son de cloche du côté chinois, avec la sortie de The Wandering Earth sur Netflix en 2019, qui a permis à de nombreux spectateurs néophytes de découvrir ce que sont les grosses productions locales. À tel point que pendant plusieurs mois, une sortie cinéma de The Wandering Earth 2 a été envisagée par Heylight Pictures – avant de se tourner vers le visa du CNC qui autorise trente séances uniquement.

Un créneau à prendre pendant que le blockbuster américain s’essouffle

Si les blockbusters indiens et chinois sont autant appréciés par les spectateurs, c’est avant tout parce qu’ils paraissent novateurs quand on les compare à Hollywood, qui abreuve le monde de films à gros budget de plus en plus aseptisés et décevants, même pour les fans de la première heure. Les dernières productions Marvel ont quasiment toutes été des échecs à la fois critiques et commerciaux, tandis que les différentes grèves vont créer un trou dans la programmation des prochains mois. Pour les blockbusters des autres pays, c’est le moment rêvé pour espérer s’imposer.

“On ne parle pas de remplacer le cinéma américain”, préfère avertir Boris Pugnet, “mais de proposer quelque chose de différent. Ce sont des histoires inédites, avec un niveau de spectacle assez fort et un intérêt culturel marquant”. Le distributeur compte beaucoup sur la curiosité historique qu’ont les Français vis-à-vis du cinéma étranger :

“C’est un accès à la culture des deux plus grands pays du monde, l’intérêt est évident. La Chine et l’Inde sont des pays dont la culture pourrait dominer le monde. Ne pas s’y intéresser, c’est aussi fermer les yeux sur la marche du monde actuel.”

Par ailleurs, les spectateurs sont souvent ravis de découvrir ces films à la générosité extrême : “Quand je regarde Leo, RRR ou Captain Miller [trois des plus gros succès du cinéma indien en France ces deux dernières années], je ressens une émotion et une euphorie purement cinématographiques”, s’extasie François Cau, des étoiles dans les yeux.

“À côté, le cinéma américain est d’une tristesse ineffable”

Frais et jamais vu, le cinéma indien a fini par se tailler une place de choix dans le marché français. Leo, le film de Lokesh Kanagaraj sorti en 2023, a atteint 40 000 entrées, une prouesse. “Avoir ces chiffres sur un film de 2 heures et 30 minutes avec cette distribution très particulière, c’est réellement phénoménal”, ajoute le journaliste, qui précise :

“Il y a de plus en plus de gens intéressés en dehors du cercle restreint de la communauté indienne, c’est un fait indéniable, car dans ces films, on retrouve ce qu’on ne voit plus à Hollywood, un grand sens du spectaculaire et des scénarios toujours très premier degré.”

“Aujourd’hui, l’industrie chinoise a passé un nouveau jalon, car désormais, ils font aussi bien que les États-Unis”, explique David Serfass, historien spécialisé dans l’histoire de la Chine et grand cinéphile. Et si l’Inde a toujours été très friande de productions à très gros budget, la Chine s’y est mise assez tardivement, et la production de blockbusters coïncide avec la démultiplication du parc de salles de cinéma dans le pays.

Et Serfass de conclure :

“Aujourd’hui, la Chine est le pays avec le plus de salles de cinéma au monde, ce qui leur permet de produire des films avec le budget d’Avatar, comme Creation of the Gods. Dans les dix ou vingt prochaines années, le soft power de la Chine ne sera plus du tout le même, et il ne serait pas étonnant qu’il finisse par égaler celui des États-Unis.”