Cannes : pendant que les victimes réclament justice, les agresseurs présumés sont célébrés sur le tapis rouge

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Cannes : pendant que les victimes réclament justice, les agresseurs présumés sont célébrés sur le tapis rouge

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© Stefanie Rex/Getty Images

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Par Flavio Sillitti

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Shia LaBeouf, James Franco, Ezra Miller ou Kevin Spacey : le Festival de Cannes avait pourtant promis de s'engager contre les violences sexuelles cette année. C'est raté.

Voir Shia LaBeouf martyriser des mineurs en étant assis à côté de lui, c’est fait. Devoir l’applaudir quand le film est terminé, aussi. À Cannes, cette année, on a vu le documentaire Slauson Rec, du jeune Leo Lewis O’Neil, et c’était la projection la plus bizarre de notre vie. Le film, sélectionné en catégorie Cannes Classics cette année, documente la folle histoire de l’école de théâtre Slauson Rec menée par l’acteur entre 2018 et 2020. Qu’on se le dise : le documentaire est excellent (mentions pour le montage, l’écriture et la musique) mais soulève trop de questions, et prouve qu’à Cannes, les promesses ont bien du mal à être tenues.

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Pendant trois ans, Leo Lewis O’Neil, cinéaste lui-même débutant et membre de la troupe de Slauson Rec, a tourné des centaines d’heures d’images qui ont mené à un film de deux heures et demie présenté en avant-première à Cannes. Toutefois, le véritable sujet du film n’est pas tant l’effort artistique de la troupe, mais plutôt le comportement de plus en plus agressif et abusif de LaBeouf envers ces jeunes passionnés, obnubilés par l’exubérance de leur mentor, lui-même persuadé d’être un Dieu, comme il l’avoue dans le documentaire.

Si Slauson Rec semble à charge contre l’acteur, révélant des zones d’ombre impardonnables (on parle ici d’agressions physiques et psychologiques, parfois sur des mineurs, capturées par la caméra d’O’Neil), on ne peut s’empêcher de questionner la présence de LaBeouf sur la Croisette (il n’a aucun lien financier ou exécutif avec le film), et surtout l’accueil en grandes pompes que lui ont réservé Thierry Frémaux, président du Festival de Cannes, et ses équipes.

Lui-même semble perplexe et inconfortable, comme l’a prouvé sa façon de filer fissa de la salle après la projection du documentaire, après un câlin au réalisateur et des applaudissements un peu trop chaleureux pour un homme qui vient de se faire exposer de la sorte sur grand écran en plein Festival de Cannes. Avant d’avoir vu l’entièreté du film, LaBeouf partageait à Vanity Fair être totalement à l’aise avec le documentaire, indiquant que c’est même lui qui a fourni la caméra à Leo Lewis O’Neil.

« J’ai donné cette caméra à Leo et je l’ai encouragé à partager sa vision et son expérience personnelle sans montage. Je suis au courant de l’existence du documentaire et je soutiens pleinement sa diffusion. Même si mes méthodes d’enseignement peuvent sembler peu conventionnelles pour certains, je suis fier des résultats incroyables obtenus par ces enfants. Ensemble, nous avons transformé un cours de théâtre en une compagnie d’acteurs. »

Mais certains passages du film, et notamment une dernière scène aux airs de rédemption, donnent l’impression d’un coup de comm’ qui viendrait, avec un timing judicieux, montrer au monde à quel point LaBeouf a conscience d’avoir été une ordure, et d’avoir fait du mal aux gens autour de lui. La preuve en est, après la projection, sur Letterboxd, au milieu des retours plutôt frontaux (« C’était comme voir Memories of Murder en présence du tueur ») les accolades pleuvent : « Je voulais juste leur faire un câlin à tous, Shia y compris » ou encore « Voir Shia LaBeouf assumer ses conneries […] tout en étant dans la salle, ça prouve que dans les connards, il y en a […] qui se rendent compte et qui essaient d’embrasser leurs erreurs ».

Plutôt arrangeant pour l’acteur, à l’aube d’un procès qu’il ne va plus pouvoir éviter encore longtemps. Pour rappel, FKA twigs, chanteuse britannique et ex-compagne de l’acteur, attend encore de lui qu’il se présente à la barre pour répondre de ses actes, après plusieurs refus de coopérer — elle l’accuse de violences physiques, sexuelles et psychologiques au cours de leur relation, entre 2018 et 2020, soit parallèlement au tournage du documentaire, durant lequel il agresse physiquement des élèves en sachant pertinemment qu’une caméra est braquée sur lui. Imaginez-le à la maison.

Mais alors, la question du véritable propos du film se pose : ce documentaire, tout comme sa projection à Cannes, ne sont-elles pas une extension de la grande performance qu’il tente désespérément de mettre sur pied à travers Slauson Rec ? À bien des égards, après que les crédits de fin sont déroulés, le film (et l’horreur) continue : Shia est aux côtés de ses anciens élèves de Slauson Rec, pour la plupart brisés par ce que leur gourou leur a fait subir (comme ils en témoignent dans le film), applaudissant l’homme dont le « génie » semble encore valorisé par la grande famille du cinéma, envers et contre tout. Quoi qu’il en soit, et comme l’ont prouvé sa montée des marches, son photocall bling bling et les éloges de Thierry Frémaux, Shia LaBeouf est à la maison, bien au chaud, au Festival de Cannes.

Bien essayé, le Festival de Cannes

Tout commençait pourtant si bien pour le Festival de Cannes qui, à la suite de la récente publication du rapport Balanant sur les violences sexuelles dans le monde du cinéma, annonçait mettre ces questions au cœur de cette édition 2025, avec notamment des tables rondes en première semaine, et même une interdiction de tapis rouge pour l’acteur français Théo Navarro-Mussy, à l’affiche du film Dossier 137 de Dominik Moll, en compétition officielle cette année.

L’acteur est visé par une plainte de trois anciennes compagnes pour « viols, violences physiques et morales » dans la sphère privée, indique Télérama. Cette plainte a été classée sans suite en avril 2025 pour « infraction insuffisamment caractérisée » mais « les trois plaignantes ont indiqué leur intention de déposer un recours en se constituant partie civile », affirme Télérama. Mais si Théo Navarro-Mussy ne foule pas le tapis rouge de Cannes, c’est aussi pour pouvoir faire de la place à d’autres agresseurs présumés, qu’il semble moins intéressant (et moins bankable) d’exclure de la grand-messe du cinéma.

C’est ainsi qu’ailleurs sur la Croisette, dans l’antre luxueux de l’hôtel Carlton, un groupe d’ultra-riches se regroupe pour célébrer Kevin Spacey, récemment blanchi par la justice américaine et londonienne pour une dizaine d’accusations sexuelles, mais depuis visé par de nouvelles plaintes pour agression sexuelle, notamment par l’ancien acteur Ruari Cannon. C’est d’un prix pour l’ensemble de sa carrière que l’acteur d’American Beauty et House of Cards a été auréolé ce mardi 20 mai, par la fondation Better World Fund, indépendante du Festival de Cannes.

Et à chaque jour son agresseur présumé, comme on dit. Si ce n’est pas le Festival de Cannes qui a directement célébré Kevin Spacey, c’est bien lui qui a invité et salué la présence de James Franco sur la Croisette cette année, après les faits avérés d’exploitation sexuelle d’anciennes étudiantes de son école de théâtre, pour lesquels il a négocié un arrangement à l’amiable en 2021. C’est aussi le Festival de Cannes qui a accepté la montée des marches (expéditive, mais remarquée) d’Ezra Miller, embourbé depuis plusieurs années dans des histoires de détournement de mineurs. Vous l’aurez compris, la cancel culture (ou au moins la décence pour les victimes) n’est pas en Sélection Officielle cette année.