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Assistante de grands mangakas au Japon, Afro Lilo nous raconte son aventure

Assistante de grands mangakas au Japon, Afro Lilo nous raconte son aventure

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Par Mathieu Rocher

Publié le , modifié le

Cette jeune dessinatrice de 22 ans s’est installée à Tokyo pour épauler des mangakas confirmés.

Travailler pour Hajime Isayama ou Rumiko Takahashi, on est tous volontaires. Les plus téméraires avaleraient même toute leur collection de Demon Slayer ne serait-ce que pour avoir l’honneur d’apporter les cafés à quelques senseis (ne riez pas, vous connaissez forcément des gens qui feraient ça).

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Afro Lilo a fait beaucoup mieux.

Une histoire d’apprentissage

Depuis janvier dernier, cette dessinatrice de 23 ans est installée à Tokyo, où elle épaule des mangakas confirmés. La suite d’un parcours express où elle n’a négligé aucune étape. Après s’être fait la main sur les tarins XXL d’Astérix et Gaston Lagaffe quand elle était enfant, Afro Lilo a commencé à lire puis reproduire du Détective Conan ou du Naruto : “À la fin du collège, j’ai voulu savoir quelles étaient les vraies techniques japonaises. J’ai commencé à utiliser des plumes à dessin.”

Elle a également dévoré la série culte Le dessin de manga (douze tomes parus aux éditions Eyrolles) et, parce que sa ville de Bourges ne regorgeait pas de magasins d’art, elle a commandé en import du matériel japonais via une boutique toulousaine. Niveau de motivation : à bloc.

Pour mieux connaître les arcanes du monde de l’édition au Japon, sa référence sera Bakuman. (vingt volumes chez Kana), manga de génie qui raconte le quotidien de jeunes mangakas. Un véritable documentaire pour Afro Lilo, qui en apprend davantage sur la relation auteur-éditeur et sur le fonctionnement, par exemple, d’une table lumineuse.

Bac L en poche, elle postule ensuite à la Human Academy, école de dessin manga basée à Angoulême :

“J’ai envoyé un dossier et un portfolio. Ensuite, j’ai passé un test écrit, une analyse d’image d’un vieux manga et un test de dessin où on devait dessiner rapidement un employé qui posait pour nous. Ça s’est plutôt bien passé, puisque j’ai été prise.”

Elle s’épanouira ensuite dans des cours qui parferont sa technique traditionnelle plume-encre de Chine et lui feront aussi découvrir le dessin numérique. Son idée de départ ne change pas : “J’ai toujours dit que je voulais être mangaka et je n’ai pas dévié.”

Un happy départ

Et puis il y a les coups de chance. À l’occasion du Festival d’Angoulême, Afro Lilo assiste à la démonstration de “character design” donnée par Kenshiro Sakamoto. L’auteur de Buster Keel ! est, à l’époque, chargé du dessin pour le spin-off de Fairy Tail : La Grande Aventure de Happy (éditions Nobi Nobi !).

“Je lui ai montré mes dessins”, rembobine Afro Lilo. “Il m’a fait des commentaires précis et plutôt encourageants. Donc quand, quelques mois plus tard, il est devenu prof à la Human Academy, j’ai été très heureuse.” Les cours s’achèvent en 2021, Afro Lilo effectue un stage à distance en tant qu’assistante de mangaka, puis obtient son diplôme. Alors que le Japon est fermé pour cause de fièvre pangoline, elle s’occupe dans la restauration rapide. Puis vient LA décision : Tokyo 2023.

Avant son départ, et parce qu’elle est prévoyante, Afro Lilo commence à chercher du travail. Mais ce n’est qu’une fois sur place qu’elle postule réellement à plusieurs annonces. Sa maîtrise du japonais l’aide grandement, et un mois plus tard, Sakamoto sensei la contacte.

(© Senchiro Sakamoto/KANA)

Sous l’eau, le mangaka travaille sur trois séries en même temps (dont Toah’s Ark, commandée par l’éditeur français Kana), qui le contraignent à travailler 7 jours sur 7. Afro Lilo arrive donc au bon moment : “Il avait des travaux assez simples à réaliser sur ses séries. Même si c’était répétitif, il fallait bien que quelqu’un s’y colle. Moi, j’ai surtout été honorée de pouvoir travailler pour lui.”

Au Japon, les assistants sont directement recrutés par les mangakas et non par les maisons d’édition. Charge à eux de les payer. Elle précise :

“Mais souvent, les maisons d’édition versent un peu plus d’argent à leurs mangakas car elles savent que le travail demandera d’embaucher des assistants. Et puis, avec la notoriété, ils peuvent se constituer une équipe de 5 ou 6 assistants, comme Eichiro Oda.”

On vérifiera quand on le rencontrera.

Visite d’atelier

Après un premier appartement dans l’est de Tokyo, Afro Lilo migre vers le sud de la ville, près du quartier de Shinagawa. Pour les deux foyers, la même exigence : une pièce dédiée à son dessin. En tant que débutante, elle s’occupe de trois tâches principales : nettoyer les pages, appliquer les aplats de noirs et mettre les trames.

On explique : nettoyer une page, c’est vérifier autour de chaque case qu’il n’y a pas un trait qui déborde. Elle détaille : “En technique traditionnelle, on passe souvent un coup de correcteur blanc. Mais en numérique, il faut gérer les différents calques et vérifier, par exemple, que le calque avec le dessin de brouillon n’apparaît pas.”

Et la jeune assistante de poursuivre la leçon : “Quand ils ont terminé d’encrer les contours de leurs dessins, les mangakas ajoutent des croix dans les zones qu’ils veulent remplies en noir, comme les cheveux.”

Enfin, le tramage est une opération qui permet d’ajouter des nuances de gris : “En traditionnelle, on découpe à la main des feuilles collantes et on place les éléments sur le dessin comme des gommettes. Sur ordinateur, on ajoute un calque avec un pourcentage de points qui grisent plus ou moins la zone.”

(© Senchiro Sakamoto/KANA)

Des tâches assez faciles et parfois rébarbatives, mais qui n’ont pas rebuté Afro Lilo. Très humble, elle affirme : “Sans ça, le manga n’est pas fini. Alors, pour moi, ça reste gratifiant.”

En une année au Japon, Afro Lilo a vécu une partie de son rêve, mais aussi la précarité du métier. Toah’s Ark n’a pas été renouvelé et Sakamoto sensei ne peut donc plus faire appel à elle pour le moment. “C’est dommage, il paye bien”, expose-t-elle. “Environ 1 100 yens de l’heure [7 euros, ndlr], c’est proche du salaire moyen.”

Pas grave, la jeune femme devient experte de la plateforme Ganmo, où l’on trouve deux types d’annonces : des travaux à rendre à une date fixe où l’on aménage ses horaires comme l’on veut, ou une activité en même temps que les mangakas. “Être assistante, c’est être flexible”, convient-elle. “Par exemple, je travaille pour une mangaka qui était jeune maman, donc je m’adaptais aux heures de biberon.”

Signe qu’elle travaille bien, les missions qu’on lui donne sont de plus en plus complexes :

“En ce moment, on me demande de dessiner des décors d’une série shojo. Au Japon, assistant, c’est aussi considéré comme un emploi formateur, le mangaka a souvent à cœur de transmettre. C’est un super suite à mes études.”

Alors que son Visa arrive à échéance en janvier, la jeune femme va devoir revenir en France pour un temps, mais elle continuera à travailler à distance avec le Japon, avant de, pourquoi pas, revenir et signer ses propres œuvres. La grande aventure de Happy Afro Lilo.