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Étudiants mexicains disparus : une enquête indépendante dément la version des autorités

Publié le

par Théo Chapuis

Près d'un an après la disparition de 43 étudiants au Mexique, une enquête indépendante vient mettre à mal la version officielle de cet enlèvement de masse. Le mystère est pourtant loin d'être résolu.

Une peinture murale à Mexico pour le souvenir des 43 disparus de l'école d'Ayotzinapa. On peut lire "#43 voix", "Justice pour Ayotzinapa" et "Ni pardon, ni oubli" (Crédits image : ISABEL SANGINÉS/SOMOSELMEDIO.ORG)

Lorsque 43 étudiants disparaissaient il y a près d'un an au Mexique, les autorités bouclaient vite leur enquête : ils ont été incinérés dans une décharge par des mafieux locaux. Mais l'embrouillamini qui caractérise les conclusions de l'investigation est révélateur de l'état de corruption du pays.

Voilà ce que l'on sait : le 26 septembre 2014, des étudiants de l'école normale d'Ayotzinapa se saisissaient de plusieurs autobus à Iguala, dans l'État de Guerrero, afin de manifester. Or ils sont interceptés par des policiers, qui ouvrent le feu, tuent trois individus et en blessent plusieurs autres.

La suite est floue, mais voilà la version officielle : les forces de l'ordre d'Iguala les embarquent avant de les livrer à des narcotrafiquants locaux, les Guerreros Unidos ("Guerriers Unis"). Ces derniers soupçonnent les étudiants d'appartenir à une bande rivale : Los Rojos. Selon le procureur, qui cite les aveux d'un membre du cartel, le destin des étudiants est scellé lorsque les trafiquants de drogue décident de les tuer, puis de faire disparaître les corps en les brûlant pendant quatorze heures, avant que leurs cendres ne soient dispersées dans une rivière.

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Cette version, adoubée par le parquet mexicain, est aujourd'hui sérieusement battue en brèche par une commission d'enquête indépendante qui a présenté ses conclusions devant la presse du pays dimanche 6 septembre. Première secousse : il n'y a "pas de preuve" que les 43 étudiants aient été incinérés. Mandaté par la commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH), leur rapport de 500 pages pointe de nombreuses inexactitudes dans l'enquête du parquet.

Une incinération imaginaire

Selon José Torero, professeur de l’université australienne de Queensland et membre du collège d'enquêteurs, il n'y a aucune trace de l'incinération des 43 corps là où le brasier aurait dû prendre place. Alors que 30 tonnes de bois, 13 tonnes de pneus et 13 tonnes de diesel auraient été nécessaires à réduire les cadavres en cendres, seules des traces de petits feux ont pu être observées sur place. Pire : selon Torero, il n'y a pas de trace de feu correspondant "ne serait-ce qu’à l’incinération d’un seul corps".

De plus, selon l'enquête des autorités mexicaines, l'incinération des corps aurait duré quatorze heures. Une incohérence de plus selon le rapport de la CIDH qui prétend de son côté qu'un tel brasier aurait dû brûler soixante heures pour faire son office – et altérer visiblement la végétation alentour. Sans noter qu'on n'a retrouvé là de traces ADN que d'un seul des étudiants portés disparus, "sur la base de restes dans un sac retrouvé dans la rivière", selon Le Monde qui relaye l'AFP.

Aussi, les policiers locaux à la solde des Guerreros Unidos auraient livré les étudiants aux narcotrafiquants car ils les soupçonnaient de faire partie de la bande rivale Los Rojos ; or les recherches de la CIDH concluent autre chose : selon la commission, cela fait bien plus longtemps que la police fédérale et l'armée avaient ces étudiants à l'œil. Provenant d'une école dont le militantisme de gauche est connu, on les aurait interceptés avant leur manifestation à dessein : les étudiants auraient pu être attaqués car ils auraient pu se servir d'un autobus habituellement destiné à faire voyager de l'héroïne clandestinement.

Les policiers d'Iguala "auteurs directs"

En somme, c'est bien le pouvoir mexicain qui est pointé du doigt dans la responsabilité de cet enlèvement de masse. Comme le note le journal espagnol El Pais, les forces de police d'Iguala sont ici pointées comme "auteurs directs" de la disparition des étudiants. Le rapport de la CIDH estime également que la police fédérale et l'armée sont impliquées à différentes étapes de l'attaque :

Aucune force de l'État, qui avait pourtant connaissance des faits [...] et a été tenu au courant du niveau d'agression et de violations des droits de l'homme, n'a agi en protection des élèves.

Pourtant, à l'issue de leur travail sur cette disparition de masse, les enquêteurs regrettent "ne pouvoir apporter aux familles, au gouvernement, à la société mexicaine et au monde entier une conclusion définitive sur ce qui est arrivé aux 43 étudiants disparus".

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L'année dernière, quelques jours après l'indignation que soulevait l'enlèvement des jeunes Mexicains, l'armée et la gendarmerie prenaient le contrôle de la ville d'Iguala et arrêtaient 22 policiers locaux soupçonnés d'avoir participé au rapt. Des fosses communes découvertes non loin de la ville dans laquelle 38 cadavres étaient retrouvés étaient alors exhumées, orientant l'enquête dans cette direction – avant que les recherches n'infirment ces soupçons : ce n'étaient pas les corps des étudiants.

Un pays ravagé par les cartels et la corruption

Selon RFI, durant les huit dernières années, 400 fosses communes et 4 000 cadavres ont été retrouvés à travers le Mexique. Si certains autochtones disent que leur pays s'est converti en une "immense tombe clandestine", ces macabres découvertes prouvent en tout cas que le Mexique est en proie aux tragiques conséquences de la corruption, de la drogue et du crime organisé.

Peu après la publication du travail des enquêteurs indépendants, le président du Mexique Enrique Peña Nieto a tenu à "remercier" les recherches des spécialistes, indiquant sur Twitter que leurs instructions seraient prises en compte et promettant que le gouvernement "continuera à faire des efforts pour la primauté du droit et la protection des droits de l'homme".

De son côté, la procureure du Mexique Arely Gomez a annoncé qu'elle commanderait une nouvelle analyse médico-légale du conteneur à déchets où les corps auraient été incinérés selon l'enquête officielle. Cependant, elle a refusé de répondre aux questions des journalistes qui portaient sur le rôle explicite des autorités fédérales.

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