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Le Périgourdin joysad a tout pour devenir un grand nom du rap français

Après avoir tout explosé sur Instagram, le jeune artiste se lance à la conquête du game avec des morceaux rafraîchissants.

Le rap est probablement la musique qui s’est le mieux adaptée aux nouvelles plateformes à disposition des artistes. Que ce soit sur TikTok ou Instagram, nombre de nouveaux talents y éclosent aujourd’hui, directement jugés par une audience importante. C’est le cas notamment de Tsew the Kid, dont on vous parlait il y a quelques mois, mais aussi de joysad. Nathan Fernandez de son vrai nom, le jeune rappeur en provenance de Périgueux a fait ses preuves lors des concours "1minute2rap", au point d’être repéré par les maisons de disques et d’être considéré aujourd’hui comme un artiste à grand potentiel.

Mais loin de lui l’idée de se reposer sur ses acquis. Le jeune homme a continué de charbonner de son côté pour mettre à profit l’engouement et la popularité naissante qui ont accompagné ses premiers pas. S’il ne dispose aujourd’hui que de quelques morceaux officiels, un premier projet ne devrait pas tarder à sortir et ainsi ériger joysad au rang des profils les plus attractifs des années à venir dans le rap français. Il revient aujourd’hui avec le clip de "Coup d’avance", dans lequel il démontre l’étendue de ses progrès. Rencontre avec un artiste humble, mais déterminé, qui va beaucoup faire parler de lui.

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Konbini | Qui es-tu ?

joysad | Je suis Nathan Fernandez, aka joysad. Sans majuscule, il faut rester modeste.

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Où et quand es-tu né ?

Le 18 octobre 2000. J’ai 19 ans. Je suis né à l’hôpital Francheville de Périgueux, à savoir le chef-lieu de la Dordogne. Quel honneur.

C’est compliqué le rap, quand on vient de Périgueux ?

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Ouais, tu es vite catégorisé comme "campagnard". Il faut s’en sortir avec, mais il ne faut surtout pas le renier. Je continue dans cette démarche et ça a l’air de plaire, le fait que je ne mente pas.

Il y a beaucoup de gens qui s’intéressent au rap dans ta ville ?

Il y en a pas mal, en vérité, mais tout le monde fait ses trucs dans son coin. Le problème, c’est qu’on n’a rien pour enregistrer et que personne ne s’y connaît. J’ai fréquenté des ingés son qui savaient faire leur musique, disons, mais ça n’avait rien à voir avec les mix rap d’aujourd’hui.

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© Hugo Carlier

Quand et comment est-ce que tu as commencé la musique ?

Depuis toujours ou presque. Les "free type beats" sur YouTube, c’est la base. C’est la bonne école, quand tu n’y connais rien, c’est vraiment "le rap pour les nuls". J’ai essayé de ne pas copier les gens, mais de toute façon, je ne peux pas trop, vu que je n’écoute pas de musique.

T’entends quoi par "je n’écoute pas de musique" ?

Je n’ai aucune musique dans mon téléphone. C’est chelou, mais je n’aime pas écouter de la musique tout seul. Avec des potes ou en soirée, ouais, mais jamais seul.

Tes potes te le disaient vraiment quand tu faisais des sons "claqués au sol" ?

Yes. Surtout l’un de mes potes, Thibaut. Quand je pensais avoir fait le texte de l’année, il me disait que c’était de la grosse merde. Il faut des potes comme ça. Il y a un son de Lomepal et Orelsan qui parle de ça justement, mais le pote en question, il n’aime pas le rap, en plus. Donc son avis est toujours honnête et assez tranchant. Tout le monde devrait avoir son Thibaut [rires].

Comment tu as bossé le clip d'"Hiver" ?

Des heures et des heures de galère. Je remercie Ahmed, qui faisait ma doublure, qui avait fait un frisage et une coloration pour être comme moi [rires]. Quinze heures de tournage d’affilée, c’était rude. Mais le résultat est vraiment cool, ça exploite bien le côté bipolaire du nom. On ne voulait pas le faire sur le premier clip, comme c’était un freestyle, donc on a misé sur le second. On m’a toujours dit que j’étais un clown, alors je voulais m’en servir. Je peux être très heureux comme très triste. Je suis peut-être un peu lunatique.

Tu as l’air très à l’aise dans cet exercice.

C’est le théâtre, ça m’a aidé. J’en ai fait pendant six ans, parce que je t’avoue que dans mon petit collège Jean Moulin, il n’y avait pas beaucoup d’ateliers d’art. J’ai fait ça, plutôt que de jouer au ping-pong le soir. Ça m’a grave aidé, même dans les relations sociales et tout. Ça m’a sorti des embrouilles des fois, les gens me comprennent mieux. Comme dit Orelsan, "la meilleure façon de sortir d’une embrouille, c’est de poser des questions". Avant j’étais plus du genre à courir ou me taper. Maintenant, j’ai l’impression de mieux réfléchir, de me canaliser.

Qu’est-ce que tu faisais avant ?

J’étais éducateur spécialisé. Je taffais dans un foyer dédié aux personnes adultes handicapées. Je kiffais grave ce métier. C’était prenant, je voulais faire ça depuis des années. L’école, ça me faisait chier. Là, je me sentais utile. J’aidais des gens qui avaient été privés d’une partie de leur autonomie. Leur rendre ce qu’ils méritent, sans trop leur donner. On nous parlait de "juste distance" lors des formations, moi, je préférais parler de "juste proximité".

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Quelles sont tes influences musicales ?

Je suis un 2000, donc mes influences sont plutôt celles de mon reuf. B2O, Rohff, PNL… Avec mon beau-père, c’était IAM, Suprême NTM, Ministère A.M.E.R., Secteur Ä, Wu-Tang Clan… Mon beau-père, c’était une encyclopédie du rap. Il a suivi toute l’évolution en France, même avant que ça arrive. Je comprends qu’il n’arrive plus à écouter Skyrock [rires].

Tu as eu l’occasion d’y aller à Skyrock, d’ailleurs.

Ouais, de ouf. Merci Marwa Loud ! Elle a été grave accueillante, alors qu’on était hyper en retard. J’ai abordé le truc sans trop de pression. Ça fait peur à mon entourage d’ailleurs, que je ne sois pas stressé. On a fait un Zénith en première partie, 9 000 personnes. C’était tranquille.

Sur le freestyle de Planète Rap, tu as proposé quelque chose d’assez mélancolique et musical au début et une deuxième partie bien plus nerveuse. Comment tu décrirais ton univers artistique ?

On voulait montrer qu’on pouvait faire les deux et que c’est ce qu’il y aura sur mon premier projet. On peut dire que ce sera déclassé et borderline. Ça passe par tous les genres, en restant sur cette base un peu folle et amusante. Il y aura vraiment des bails sombres aussi. Je peux très bien faire une phase d’ego trip et dans le même texte, parler de mon reuf qui est décédé ou des conneries comme ça. Ça vient peut-être du freestyle ça, d’ailleurs.

On dit souvent que c’est la meilleure école, le freestyle.

Ouais, parce que tu apprends plein de trucs techniques. On te balance une prod' que tu ne connais pas forcément et tu kickes dessus, mais ça ne t’apprend pas à devenir artiste. Tu t’en rends compte quand tu vas au studio. Les premières fois, je faisais des prises de son d’une minute, ils me disaient : "Wesh, tu peux couper !" Puis à Paname, j’ai découvert plein de trucs, genre Auto-Tune. J’ai arrêté de le diaboliser, parce qu’avant j’étais anti Auto-Tune, mais c’est vraiment un bel outil.

Tu te prépares avant d’aller au studio ?

Que dalle. Je fais sur le moment. J’écoute des prod', puis j’écris après, mais souvent la première étape est plus longue que la seconde. Je suis un lion en cage.

Qu’est-ce que ça t’a apporté, Instagram ?

C’est surtout pour les rappeurs français. Les Cainris ne l’utilisent pas trop, j’ai l’impression, à part pour la promo. C’est un peu le "Clairefontaine du rap". Ça permet de se confronter aux autres. Ça m’a donné la dalle de mettre des branlées à 300 personnes tous les mois. Quand je finissais premier, j’étais très content. C’est une vraie compétition. Direct, tu te retrouves confronté au public et ce sont souvent des publics durs.

C’est à force de me poncer aux commentaires négatifs des gens que j’arrive à faire du bon rap aujourd’hui. C’est à force d’échouer : pendant trois mois d’affilée j’ai fini deuxième des concours "1minute2rap". Dès que j’ai gagné, je n’ai plus perdu. Après ma première victoire, je me suis arrêté un mois, je suis revenu et j’ai gagné. Après ma deuxième victoire, je me suis arrêté deux mois, je suis revenu et j’ai gagné.

Tu utilises TikTok ?

Pas directement, mais on a mis des freestyles d’Insta dessus. Ça cartonne. C’est un truc de ouf, le nombre de likes et de vues que ça rapporte, alors que c’était ma première vidéo et qu’il y avait zéro abonné. Mais pour le coup, on s’est lancé sur Triller. C’est une application pour faire des montages. Gambi, il fait tous ses trucs promo avec ça.

Tu es signé sur quel label ?

Sur Because Music. C’est là-bas que je me suis senti le plus rassuré. J’ai trouvé que, globalement, il y avait une ambiance effroyablement écrasante chez les majors. Tu as l’impression qu’on te racle les semelles pour te piquer des billets, quoi. Because, ils ont beau gérer des artistes comme Daft Punk ou Christine and the Queens, ils vont quand même t’accueillir comme il se doit. C’est plus familial.

Maintenant que tu es dedans, quel regard tu portes sur l’industrie musicale ?

Je me suis trouvé un manager, il me fait des comptes rendus [rires]. Ça m’intéresse grave, maintenant que je comprends mieux. La vérité, c’est que c’est beaucoup plus galère que ce que je pensais. J’ai changé ma définition de vivre du rap. Je pensais que c’était vivre du stream et de la musique, mais en fait c’est surtout vivre de tout ce qu’il y a autour du rap. Il faut savoir faire d’autres choses autour et gérer son image, c’est hyper important.

Tu dis : "Je n’ai rien trouvé pour me différencier, à part mes veuch." Tu le penses vraiment ?

Franchement, ouais. J’ai commencé par des petits freestyles où j’avais les cheveux attachés et pas trop longs, ça marchait tranquille. Dès que j’ai commencé à les avoir longs et à les lâcher, à avoir une petite moustache, ça a cartonné. C’est un truc de ouf, je ne comprenais pas, mais ça parlait. Quand tu commentes, tu peux dire "Moha La Squale", "Pépito"… ce que tu veux, tu commentes quand même. C’est con hein, mais quand je suis arrivé avec un jogging jaune pétant et des lunettes rouges extravagantes, ça marchait davantage. Les gens ont besoin d’être choqués, la plupart vont me voir défiler sur les réseaux sociaux, il faut attirer l’œil. Faire un format court et percutant.

Selon toi, quels sont tes axes de progression ?

Le million à chaque clip, faire grossir le truc. Ça ne devrait pas tarder, normalement.

Donc tu es assez optimiste, quand même ?

Optimiste oui, mais sans être trop confiant, parce que je n’oublie pas que je suis un petit toubab qui vient de Périgueux.

C’est important d’être humble, selon toi ?

Oui, surtout quand tu es un petit toubab qui vient de Périgueux. Sinon, tu te fais remettre à ta place encore plus salement. Il vaut mieux rire de soi qu’essayer de prouver que tu es un bonhomme. Il y a d’autres méthodes qui me vont mieux pour montrer que je ne suis pas un petit campagnard de merde. J’aurais très bien pu jouer un personnage qui débarque en Merco noire avec ses copains et des kalachs pour casser un appart. Quand je ferai un clip avec Kaaris, peut-être [rires], mais ce n’est pas nécessaire, surtout quand on vient de chez nous.

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Quelles seraient les meilleures conditions pour écouter ta musique ?

J’aime bien en sortant du studio, sans écouteurs, sans casque, sans enceinte, juste sur le téléphone. C’est le meilleur moyen pour voir si la mise à plat n’est pas mal. C’est là que je me dis : "Ah, je n’entends pas ça", "j’entends trop ça".

Si tu devais convaincre les gens d’écouter ta musique, tu leur dirais quoi ?

J’essaie de faire ce que font tes dix rappeurs préférés.

Tes futurs projets ?

Un EP qui s’appelle Fernandez, mon nom de famille. Je me suis dit que ça ferait plaisir à papy. Ce sera une carte de visite, un gros EP de dix sons dans un délire assez freestyle. Il est fini depuis longtemps. Je suis déjà dans l’après, là.

Ce sera quoi l’après ?

C’est déjà une autre manière d’écrire, avec un fil conducteur. J’aimerais créer quelque chose de sensé. Un album, avec une idée derrière. On fait des sons, en ce moment, que je trouve déjà plus évolués que sur l’EP. Il y a un côté ambiance, back, que je n’avais pas forcément avant. Je me suis vraiment entraîné. J’en ai débité de la merde dans des micros pour arriver à trouver des tonalités, des ambiances, des mélodies, des toplines… C’est plus précis, je me perds moins dans mes idées.

Le mot de la fin ?

Merci Konbini !

Par Guillaume Narduzzi, publié le 10/04/2020