Entretien : Reda Kateb raconte son passage derrière la caméra

C'est un Reda Kateb détendu et souriant que nous avons retrouvé à Cannes, où il est venu présenter son premier film, Pitchoune. Entre les doutes de l'écriture, la joie du tournage et la découverte d'un nouveau métier, l'acteur s'est confié sur ses premiers pas de réalisateur.

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Reda Kateb et Philippe Rebbot dans Pitchoune, le premier court métrage de Reda Kateb

Six ans après avoir foulé le tapis rouge pour la première fois aux côtés de Jacques Audiard, Reda Kateb était de retour sous le soleil de la Côte d'Azur, à l'occasion du 68ème festival de Cannes. Mais cette fois, c'est en tant que cinéaste qu'il était invité pour défendre son premier film, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs dans la section courts métrages.

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Dans Pitchoune, Reda Kateb raconte l'histoire de deux frères spécialisés dans les animations pour enfants. Tour à tour déguisés en clown ou en cowboy, ils s'occupent des petits devenus encombrants pour les parents pendant des évènements, comme le salon du camping où se déroule l'action de ce court métrage. Le premier frère (Philippe Rebbot), est toujours très positif, tandis que le second (Reda Kateb lui-même), commence à être usé par cette vie d'acteur sans reconnaissance.

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Pour son premier film, l'acteur et réalisateur s'est très largement inspiré de sa propre expérience et de ses années de galère, qui tranchent aujourd'hui avec le succès qu'il rencontre. Une manière pour Reda Kateb de porter un regard tendre sur son ancienne vie, et d'amorcer son rêve de réalisation avec panache.

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Konbini | Est-ce que tu te souviens du moment où tu t'es dit que tu avais envie de réaliser un film ?

Reda Kateb | Il y a eu deux déclics. Lorsque j'étais animateur au salon du camping-car, je me suis vraiment dit qu'il y avait un contexte, un monde dans lequel il y avait une histoire à raconter, un monde un peu décalé. Il y a une certaine vulgarité dans le fait d'être animateur et clown dans cet endroit-là, et en même temps il y a quelque chose de très touchant chez les gens qui préparent leurs vacances en camping-car.

Il y avait aussi quelque chose dans les regards que les gens posaient sur moi en tant que clown, quand je prenais ma pause en train de fumer ma clope. Des regards parfois amusés, moqueurs ou compatissants. C'est vraiment une situation d'acteur sans reconnaissance pour le coup, d'être animateur dans ce genre de truc. Ça c'était le premier déclic.

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Et le deuxième, ça a été ma rencontre avec Philippe Rebbot. Quand on a joué ensemble dans Hippocrate, c'est là que j'ai imaginé l'histoire des deux frères, vraiment pour jouer avec lui, et pour que l'on fasse ce film ensemble.

K | Tu as donc écrit le rôle pour lui ?

Oui absolument, en pensant à nous deux, à lui et moi et puis à l'envie aussi de m'offrir un rôle dans une autre couleur que les choses dans lesquelles les autres m'envisagent.

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K | C'était une évidence pour toi, de jouer dans ton propre film ?

Oui, pour cette histoire-là. Après ça ne veut pas dire que si un jour je fais un autre film je jouerai dedans, mais pour ça j'avais très envie d'être partie prenante, d'être des deux côtés de la caméra.

K | C'était symbolique pour toi de parler un peu de ces années de galère, où tu n'étais pas reconnu ?

Le film a un côté flash-back dans ma vie d'il y a douze ans, où je me repose dans cette situation des choix, des choix de vie. Il se trouve que moi, à un moment, je me suis dit : "Si ça ne marche pas de faire ce métier d'acteur, je ferai autre chose." Il y a des manières différentes de réagir à des pannes ou à des empêchements. Pour le personnage de Philippe Rebbot, ce n'est pas possible d'envisager autre chose. C'est ça ou rien.

Reda Kateb au micro de Konbini lors du Festival de Cannes - Crédit Image : Louis Lepron

Reda Kateb au micro de Konbini lors du Festival de Cannes - Crédit Image : Louis Lepron

K | Finalement ce sont les deux facettes : le toi qui va plus loin et le toi qui renonce.

Oui, car on a tous des manières différentes de réagir à la panne. Au début on est tous les deux en panne : moi je suis un peu immobile, paralysé par cette panne, et lui si la camionnette ne marche pas, il suffit de demander à des gens de pousser, donc finalement ça avance, ce n'est pas grave... Tout cela reflète des tempéraments, des manières de fonctionner.

"Ce cliché du vertige de la page blanche, je l'ai vraiment"

K | Qu'est-ce que ça t'a fait de contrôler toute une œuvre pour la première fois ?

Au début ça m'a fait très peur. En gros, je me demandais si le sac serait là comme accessoire pour l'acteur, j'étais à la limite de me demander s'il y aurait à manger à la cantine. Puis devoir sans cesse répondre à des questions de décor, de point de vue, de découpage, de toutes ces choses-là... Et en même temps dès que la machine s'est lancée, je me suis retrouvé comme un poisson dans l'eau, et les choses s'harmonisaient et prenaient sens avec beaucoup de joie. C'était important pour moi que l'équipe soit heureuse, que ça circule bien, que les gens aient aussi l'impression de faire leur propre film.

D'ailleurs je me suis aperçu en tant qu'acteur qu'il n'y a rien de tel pour donner le meilleur de soi-même que lorsqu'on a l'impression de s'approprier les films qu'on fait. Donc plutôt que de demander aux gens de donner telle ou telle chose, je leur disais : "Lâche ton imaginaire, et laisse-toi aller." Avec Philippe, comme on joue ensemble, il y a des choses sur lesquelles je le dirigeais et d'autres que j'ai découvertes sur les rushs. J'ai voulu donner beaucoup de confiance et considérer le tournage comme une écriture du film. C'est-à-dire considérer le scénario comme première base, une boussole, et ensuite laisser le film s'écrire pendant le tournage. Je crois beaucoup à ça quand je joue dans les films aussi.

K | Du coup, quand as-tu commencé à écrire le script ?

J'ai écrit la première version un an avant le tournage. Il y a presque deux ans maintenant.

K | Au niveau de l'écriture, comment ça s'est passé ? 

C'est une chose sur laquelle j'ai plus de difficultés. Ce cliché du vertige de la page blanche, je l'ai vraiment, ainsi que le souci de pouvoir écrire quelque chose qui va intéresser les gens. J'ai une timidité plus grande que lorsque j'incarne les histoires des autres. Du coup il m'a fallu un long temps de maturation. Au début c'était : "J'ai envie de faire l'histoire de deux frères au salon du camping-car" et après ça a été : "Il faudrait un enjeu fort entre les deux, quel pourrait être cet enjeu ?"

Puis le temps est passé, beaucoup de tournages aussi... Quand on joue on n'est pas vraiment dans une énergie d'écriture, en tout cas moi à la fin d'une journée de tournage, je n'arrive pas à prendre mon texte et commencer à rêver à un autre projet. Il fallait que l'espace se fasse et que l'histoire se décante un peu en moi avant de pouvoir la coucher sur le papier. Mais après elle s'est déposée très vite puisque j'ai écrit la première version en un week-end.

K | Ça a duré combien de jours le tournage ?

Dix jours, donc c'est pas mal pour un court. Dès le premier jour j'étais vraiment libéré. La veille du premier jour j'étais très tendu.

K | Il y a beaucoup de scènes avec des enfants, ça s'est passé comment avec eux ? 

J'avais déjà été animateur donc je savais comment ça fonctionnait. J'ai essayé d'inventer une méthode dans laquelle les enfants ne seraient pas acteurs, mais vivraient vraiment le truc. Du coup à l'étape du casting, au lieu de leur faire passer des essais, on a fait des espèces de mini fêtes en après-midi, et on les a filmés in situ. Après c'était l'idée de trouver un groupe, de trouver des caractères, et surtout de voir les enfants qui oublient la caméra. Des enfants qui se laissent vraiment aller là-dedans.

On a fait plusieurs séances, 3 ou 4. Le jour du tournage, on s'est préparé à l'avance Philippe et moi, on a reçu les enfants en costume ; on les a maquillés et préparés dans le décor, pour qu'il n'y ait pas de coupure entre la vie et le film. On a tourné à deux caméras pour choper le maximum de choses. Autant sur le reste il y avait vraiment un découpage, un sens du pourquoi à l'épaule, au sted' ou à la caméra sur pied ; autant là j'ai dit à mon chef op : "On va à la pêche !" Je voulais que les enfants ne se lassent pas, donc on a fonctionné comme dans un jeu. Avec les enfants, ça passe ou ça casse. Un enfant qui cherche vraiment à séduire la caméra ou qui a conscience qu'il joue, ça sonne faux. Et je ne voulais absolument pas ça.

K | Donc la scène de danse à la fin du court métrage, c'est du spontané ?

Oui, les enfants ont cru que c'était une fête, à la fin ils demandaient pourquoi c'était fini (rires). Ils demandaient à leur parents quand est-ce qu'ils reviendraient à ma fête !

"Sur ce tournage, ça a été de la joie du début à la fin"

K | Est-ce que tu aurais envisagé porter cette histoire sur un long format ?

Non. Pour moi, il y avait matière à conter une histoire sur cette durée-là. C'est comme écrire un roman ou une nouvelle. J'avais vraiment envie d'être dans un format court. Il y a trop de courts métrages qui se font avec l'idée de faire un long derrière et moi j'ai voulu le faire pour le faire. Si un jour j'ai envie de faire un long ce sera une autre histoire, mais j'aurai le temps d'y réfléchir. Ça me donne envie, mais je n'ai rien sous le bras pour le moment.

K | Pendant le tournage, tu as eu des réflexes appris au contact des réalisateurs avec lesquels tu as travaillé ?

Oui. D'être dans une énergie tenue, à la fois fiévreuse et qui respire en même temps, dans laquelle les gens n'ont pas peur de donner des idées, même si elles sont à côté, dans laquelle chaque heure est importante mais constitue aussi une heure de plaisir... C'était important pour moi que les gens soient heureux de leur journée, encore plus parce que c'est un court et que l'équipe n'était pas payée. Je pense que le film s'imprime de tout ce qu'il y a autour, de la manière dont il est fait.

K | Est-ce que c'était un rêve de réaliser un film pour toi ?

Oui, c'était un rêve que j'avais mis en sourdine pendant un moment d'une part à cause de cette timidité avec l'écriture, de l'autre à cause de mon rythme d'acteur ; j'étais embarqué dans un rythme assez frénétique qui ne laisse pas beaucoup de place pour imaginer d'autres histoires que les histoires qu'on a à jouer. Mais j'en avais très envie. Tout s'est accéléré quand mes producteurs ont dit : "Banco, on le fait" et que la machine a commencé à se mettre en route. Je ne pouvais plus reculer et dire : "Oh non, je suis timide." Il fallait y aller et c'est tant mieux, parce que ça a débloqué quelque chose.

K | Quel est ton meilleur souvenir de tournage ?

Sur ce tournage ça a été de la joie du début à la fin. Mais si je devais garder un souvenir, je pense que ce serait la fin du tournage, parce que c'était fait quoi ! On a fini par la dernière scène du film, on courait un peu après la lumière car le jour était en train de tomber. Il y avait un peu de magie à ce moment-là.

K | Tu as demandé à Ryan Gosling, membre du groupe Dead Man's Bone, un de ses morceaux pour le générique de fin ?

Oui, j'ai toujours imaginé cette fin avec cette musique.

K | D'ailleurs, tu écoutais ce qu'il faisait, avant ça ? 

J'ai découvert sa musique après l'avoir rencontré, mais j'ai adoré cette chanson de crooner assez douce, avec le chœur des enfants derrière qui est comme un écho de toute cette après-midi et de tout ce que ces types ont vécu avec ces enfants... ça faisait vraiment sens pour moi. Et puis j'aime les plans de deux personnages qui partent sur une route, qui vont sortir du champs et continuer leur histoire pendant qu'on reste posé là. J'aime les fins ouvertes.

Propos recueillis avec Louis Lepron.

Par Constance Bloch, publié le 03/06/2015

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