AccueilFood

On a mangé des gyozas, au Japon, avec la plus vieille DJ du monde

Publié le , modifié le

Par Léa Gorius

Un petit repas avec la DJ-cheffe la plus connue de Tokyo, mais pas que.

On a mangé des gyozas, au Japon, avec la plus vieille DJ du monde

© Sumirock

Tokyo. Sumiko Iwamuro, 87 ans, est la plus vieille DJ du monde. Aujourd’hui, cette Japonaise mixe de la techno dans le quartier le plus chaud de Tokyo, mais pendant près de 70 ans, elle a travaillé dans le restaurant de gyozas que son père a ouvert après la Seconde Guerre mondiale. Konbini l’a rencontrée.

1m45, baskets aux pieds et téléphone connecté à Instagram : Sumiko Iwamuro, ne ressemble à aucune autre octogénaire. Dans un Anglais fluide, celle qui se fait appeler DJ Sumirock nous guide à travers le dédale de rues de Takadanobaba, quartier fourmilière de Tokyo, jusqu’à son restaurant. Gyoza-sou Muro est l’exemple parfait de la petite cantine japonaise. Dans l’entrée, une dizaine de places au comptoir font face aux cuisiniers. Sur les murs : les articles de presse qui parlent de Sumiko côtoient les photos jaunies de son père, un Japonais au costume élégant.

Parce que ce restaurant, c’est lui, son père, Tanoshi Iwamuro, qui l’a ouvert au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Alors batteur d’un groupe de jazz, quand la guerre éclate, ce mélomane est vite forcé d’abandonner sa musique aux influences américaines : compliqué pour un Japonais de jouer la musique de l’ennemi… Alors après la guerre et le départ des GI, il décide d’ouvrir son restaurant. On est en 1954 et sa décision est motivée par son amour pour la “bonne nourriture” comme l’explique Sumiko, assise au comptoir presque 70 ans plus tard.

Interdit aux jeunes filles

À voir aussi sur Konbini

À peine entrée dans son restaurant, la Japonaise hurle notre commande aux trois membres de sa famille qui s’affairent derrière le comptoir : ce soir, ce sera gyozas à l’ail et au fromage, riz sauté, poulet frit et palourdes aux haricots rouges. En sorte le meilleur du menu que Sumiko connaît comme sa poche : normal, elle a travaillé ici toute sa vie.

Quand son père ouvre Gyoza-sou Muro, Sumiko, l’aînée de la famille, est déjà âgée de 19 ans : “c’était il y a presque 70 ans, mais c’est comme si c’était hier”, explique la Japonaise, nostalgique. Le petit restaurant familial est situé dans le même quartier vrombissant qu’aujourd’hui, et à l’époque, Sumiko doit convaincre son père de la laisser y travailler.

“Il détestait l’idée qu’une jeune femme traîne dans le quartier et le restaurant en soirée. Il y avait trop de clients ivres, ce n’était pas un endroit pour une jeune fille à l’époque”, explique Sumiko, aujourd’hui figure historique du quartier. Mais au bout de quelques mois de négociation, son père l’autorise finalement à passer derrière le comptoir : c’est le début d’une longue carrière pour la jeune Tokyoïte.

Un menu quinquagénaire

Quelques années plus tard, à la mort de son père, Sumiko devient la propriétaire du restaurant. Si, à l’époque, il est rare pour une femme célibataire d’hériter d’un business, son père n’a que faire des conventions et il lui lègue la cantine familiale. “Il m’aimait beaucoup et savait que j’étais très travailleuse”, résume la patronne, un sourire aux lèvres. Alors, pendant de longues années, elle met un point d’honneur à ce que Gyoza-sou Muro reste dans le clan Iwamuro.

Mais un AVC force l’octogénaire à passer le flambeau en janvier dernier. Après une vie de travail où les jours de congé se font rares, son corps tire la sonnette d’alarme. Aujourd’hui, c’est son neveu Kenji qui gère le restaurant avec l’aide de son frère Masashi et de sa femme Ruriko. Grâce à une famille unie, le menu du Gyoza-sou Muro reste à ce jour fidèle à celui de son père, écrit il y a 50 ans : “on a de la chance, on s’entend bien dans la famille. Parfois, on se chamaille, mais ça ne dure jamais très longtemps”.

© Sumirock

Des gyozas à la techno

Sumiko est particulièrement proche de son neveu Kenji : c’est lui qui m’achète mes vêtements de scène, mes chapeaux ou mes lunettes”, explique, rieuse, la DJ. Car aujourd’hui, si son karaage à la croûte cannelée et ses palourdes “à la Iwamuro” ravissent chaque soir de nombreux habitués, l’aînée de la famille est connue par-delà le Japon pour sa seconde carrière tardive : le DJing.

Il y a vingt ans, c’est un Français qui fait découvrir la techno à Sumiko. Alors âgée de presque 70 ans, la Japonaise qui a grandi bercée par le jazz de son père tombe amoureuse de la musique électro au cours des techno gyoza parties”, des soirées organisées après le service au Gyoza-sou Muro : “J’aimais le jazz et la musique classique, mais c’était la première fois que j’écoutais de la techno et j’ai adoré”.

Elle décide alors d’apprendre à mixer et, après trois ans de cours de DJing, DJ Sumirock officie désormais derrière les platines. Elle se produit plusieurs fois par mois au DecaBarZ, un célèbre club du quartier festif de Kabukicho, tenu par Adrien Le Danois, ce Français qui lui a fait découvrir la techno et est aujourd’hui le manager de DJ Sumirock.

“Tout le monde devient vieux”

Sumiko en est consciente : une femme de son âge aux platines, ça sort de l’ordinaire : “Certains disent que je suis une chasseuse d’hommes”, s’amuse la DJ. Mais au final, ce que les gens disent, je m’en fiche pas mal.” Après des shows à Paris, New York ou en Nouvelle-Zélande, sa carrière est couronnée par le Guinness World Records en 2018. DJ Sumirock devient officiellement la DJ la plus âgée du monde à 83 ans. Un exploit dont elle refuse de se vanter : “Tout le monde devient vieux…”

Pour ce qui est de ses projets futurs, Sumiko reste évasive : “Mon futur est assez court”, ironise la Japonaise, toujours au comptoir. Depuis son hospitalisation, elle a décidé de lever le pied. Cette pause forcée a été brutale mais révélatrice : “Je me demande pourquoi je n’ai pas fait ça avant”, avoue, un peu honteuse, la Tokyoïte.

Aujourd’hui, Sumiko Iwamuro a pris sa retraite du restaurant. Elle y passe toutefois de temps en temps pour saluer sa famille et, entre deux DJ sets, elle se rend dans les clubs de jazz du tout Tokyo, sans doute pour entretenir son lien si spécial avec la musique de son père.