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Comment un mouvement politique italien a failli bannir les pâtes d’Italie

Publié le

par François Faribeault

Dans les années 1930, certains clamaient que les pâtes rendaient les gens bêtes et qu’il fallait arrêter d’en manger pour que l’Italie retrouve sa grandeur.

Comment un mouvement politique italien a failli bannir les pâtes d’Italie

Pas la peine de le répéter, mais je le fais quand même : les pâtes sont et resteront pour l’éternité le meilleur plat inventé par l’humanité. Accompagnées d’une sauce, de légumes, de viande ou de beaucoup trop de beurre, les pâtes demeurent premium et salvatrices, surtout en fin de soirée. Mais pendant l’entre-deux-guerres, un mouvement politique italien a souhaité que les pâtes soient bannies d’Italie. Hop, plus de coquillettes au petit-déjeuner ! C’est complètement fou, non ? Eh bien je vous raconte cette histoire de façon al dente.

Remplacer les fusilli par le basmati

Un beau jour de novembre 1930 à Milan, un certain Filippo Tommaso Marinetti, écrivain, poète et chef de son parti politique, le Mouvement futuriste, lance dans un discours enflammé que les pâtes sont un aliment du passé, aucunement nutritif, qui rend les gens brutaux, lents et pessimistes. En conclusion, elles devraient être bannies du beau pays qu’est l’Italie et pourquoi pas remplacées par des pilules nutritives, poudres et compléments alimentaires artificiels. Mais en attendant que les scientifiques inventent de tels procédés, Marinetti propose de remplacer les pâtes par le riz.

Personnellement, si j’avais vécu en 1930 en Italie, j’aurais lâché des tweets moqueurs à plus de 10k fav. Mais le plus fou dans cette histoire n’est pas cette rocambolesque annonce ni les réactions qui ont suivi, mais le fait qu’il ait existé un lien entre ce Mouvement futuriste et le régime fasciste de Benito Mussolini. “L’abolition des pâtes va libérer l’Italie de l’importation onéreuse de blé et promouvoir l’industrie italienne du riz”, clamait alors Filippo Tommaso Marinetti.

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Pour comprendre comment est né ce projet farfelu et farfalle, ainsi que ce lien très chelou avec Mussolini, reprenons depuis le début.

En 1909, Marinetti lance son mouvement par son Manifeste du Futurisme et, déjà, il y tacle les pâtes tout en faisant l’apologie des technologies futures, permettant de faire de l’Italie un pays plus autonome et fort, rivalisant avec les autres grandes nations. Dès le départ, ce mouvement se veut donc nationaliste, tout comme les idées de Mussolini. Résultat, à l’aube de la Première guerre mondiale, le Fasci Politici Futuristi et le Fasci di Combattimento forment une alliance genre Avengers, mais qui pue quand même un peu l’extrême droite.

Petit bon d’une bonne dizaine d’années, dans les années 1920, où l’administration de Mussolini trouve le pays trop dépendant de l’importation de blé et commence à promouvoir les bienfaits du riz. Elle déclare même une journée nationale du riz (le 1er novembre) pour habituer la population aux petits grains blancs. Marinetti n’a rien à voir avec cette démarche et continue à égoutter son riz complet de son côté.

Alors, au moment où Marinetti part en guerre ouverte contre les nouilles, les Italiens ont déjà quelques connaissances de ce qu’est un mouvement antipâte. Après son discours de 1930, Marinetti s’entoure de scientifiques, de chefs et mêmes d’écrivains afin de consolider sa position. Le Mouvement futuriste sort le Manifeste de la cuisine futuriste, où il est écrit, attention accrochez-vous, que les pâtes sont une “absurde religion de la gastronomie italienne”. Ce livre propose en plus des recettes futuristes, pour remplacer les pâtes par des produits qui rendent intelligents et beaux.

Tortellini trop cuites, le mouvement perd de la vitesse

Hélas, comme une casserole dont l’eau déborde car personne ne prend la peine de surveiller les pâtes, le Mouvement futuriste perd en saveur au cours des années 1930. La Grande Dépression fait des ravages, et l’influence de Adolf Hitler grandit en Europe, soulevant alors les premières rumeurs d’une future nouvelle guerre mondiale. Les Italiens se désintéressent alors de ce genre de débat futile pour se concentrer sur le simple fait de manger de bons plats à pas cher. Les pâtes reviennent en trending topic.

Pendant que le peuple italien se focalise sur ses propres problèmes, le Mouvement futuriste se fait attaquer par le fascisme. En 1937, Hitler s’en prend à l’art moderne, le décrivant de “dégénéré”, antinationaliste et intrinsèquement juif. Marinetti, artiste dans l’âme, condamne ces accusations dans son journal, l’Artecrazia, mais cela lui joue un tour puisque Mussolini souhaitant faire ami-ami avec Hitler, le parti fasciste lui tombe dessus. Le journal futuriste Artecrazia met la clé sous la porte et tout lien entre le Mouvement futuriste et le fascisme disparaît.

S’ensuit le début de la Seconde Guerre mondiale. Marinetti et son mouvement tombent dans l’oubli, et l’écrivain meurt d’une crise cardiaque en décembre 1944, quelques mois avant les décès de Mussolini et Hitler.

Fin de l’histoire, les pâtes restent la ressource apportant son aura à l’Italie, et jamais personne ne touchera à ce trésor national pour les décennies à suivre.