Drôle et maligne, Teenage Bounty Hunters tente de réconcilier religion et féminisme

Drôle et maligne, Teenage Bounty Hunters tente de réconcilier religion et féminisme

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©Netflix

La rencontre entre Buffy et Clueless.

Il est conseillé d’avoir vu les 7 premiers épisodes de Teenage Bounty Hunters avant de lire cette critique, qui contient des spoilers.

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L’avantage avec Netflix, c’est que quand elle annule un bon teen drama (tristesse de voir I Am Not Okay with This rejoindre le cimetière des séries), un autre pousse quasi instantanément vu la cadence de mise en ligne des nouveautés. En cette fin d’été, voici donc venir deux outsideuses : Sterling (Maddie Phillips) et Blair Wesley (Anjelica Bette Fellini).

Âgées de 16 ans, ces sœurs jumelles du genre turbulentes se découvrent une passion pour le métier de… chasseur·se de primes, après être tombées par hasard sur l’un d’eux, Bowser Simmons (Kadeem Hardison). L’homme renfrogné accepte de leur apprendre les ficelles du métier, mais elles doivent garder le secret sur leurs activités. Et jouer aux lycéennes parfaites le jour dans leur école catholique et auprès de leur famille.

Créée par Kathleen Jordan et produite par Jenji Kohan (assez impliquée pour écrire l’épisode 9), Teenage Bounty Hunters s’inscrit immédiatement dans la lignée des séries de la fin des années 1990, portées par des personnages féminins badass. Elles n’ont pas de super-pouvoir, mais impossible de ne pas penser à une certaine Tueuse de vampires dans la façon dont les deux sœurs bottent le cul de ceux et celles qui essaient d’échapper à la justice, ainsi que dans leur langage adolescent et l’humour volontairement “stupide” et ultraréférencé, inspiré de Clueless et La Revanche d’une blonde.  

L’originalité de Teenage Bounty Hunters ne repose pas tant sur la mission secrète des deux sœurs – quoi qu’on ne croise pas souvent des ados de 16 ans chasseuses de primes ! – que sur le choix de l’endroit et du milieu social. La plupart des séries qui mêlent personnages féminins, action et humour mettent en scène des jeunes femmes blanches de la classe moyenne américaine. Bon, ici, elles sont encore blanches (on attend toujours ce spin-off de Buffy, annoncé en 2018, avec une Tueuse afro-américaine), mais elles vivent à Atlanta, en Géorgie, dans le sud des États-Unis, et au sein d’une famille chrétienne et aisée. Autant dire que les sujets comme les armes à feu, la contraception ou le sexe avant le mariage sont légèrement touchy. Et pourtant, dès les premières minutes, la série donne le ton : tous ces sujets seront abordés, et pas qu’un peu.

On découvre Sterling, jolie blonde qu’on imagine bien avec une ceinture de chasteté, convaincre son petit ami à coups de versets réinterprétés que faire l’amour avant le mariage est une chose acceptée par Dieu. Et c’est elle et non pas sa sœur Blair, censée être la plus rebelle des deux et la moins impliquée dans les activités extrascolaires évangéliques, qui aura la première des relations sexuelles. On comprend bien le dessein honorable de la série, même s’il n’est pas toujours très subtil : retourner les clichés et prendre les attentes à revers pour s’éloigner d’une pensée manichéenne ou binaire.

L’impossible réconciliation

La plupart des séries adolescentes mettent en scène des familles progressistes et qui ne vivent pas dans le sud des États-Unis, particulièrement religieux ou attaché au port d’armes. Il est donc plutôt intéressant de découvrir de jeunes héroïnes grandir dans ce milieu conservateur et réfléchir à leur foi et leurs convictions dans notre société actuelle. Sterling, la plus fervente, s’interroge ainsi sur les interdits sexuels ou sur l’attraction pour une personne du même sexe, remettant en cause non pas l’essence de la religion catholique (basée selon elle sur l’altruisme et l’écoute) mais sur l’interprétation faussée et anachronique qu’en fait l’Église et ses ouailles.

C’est tout l’argumentaire de la série, qui souhaite démontrer que le problème ne réside pas dans les écrits catholiques, mais dans leur application, qui vire trop souvent à l’intolérance et dans la façon de privilégier un texte ou un apôtre plus strict qu’un autre. “Je déteste l’apôtre Paul”, avoue ainsi Sterling à une April mi-choquée, mi-amusée. Voir ces deux-là se rapprocher contre toute attente est une jolie surprise qui fait avancer les représentations.

Ce n’est pas tous les jours qu’une série ou une histoire met en scène une relation amoureuse entre deux femmes catholiques. Or, il est important de montrer que cela existe. Ce n’est évidemment pas simple d’être catholique et lesbienne (les horribles camps de conversion existant encore de nos jours dans certains pays sont malheureusement là pour le prouver), mais au final, April et Sterling craignent non pas une hypothétique punition de Dieu, qui les a créées à son image, mais bien celle de leurs camarades et parents. “Pourquoi j’entends encore des ‘pédé’ quatre fois par jour au lycée si c’est si accepté ?”, demande April à Sterling, qui souhaite vivre leur relation au grand jour.

L’enfer, c’est les autres

En abordant des sujets tabous, qui ont probablement fait bondir le Parents Television Council*, avec un point de vue progressiste, Kathleen Jordan tente de réconcilier religion et modernisme. Un épisode est ainsi centré sur un homme qui a frappé une prostituée, sur une femme noire strip-teaseuse, Nemesis de Bowser, que nos deux chasseuses de primes admirent. Elles se rendent dans un club où elle performe et restent ébahies devant ces pole danseuses qui assument si bien leurs corps et en retirent du pouvoir. Il est aussi question de masturbation féminine, Sterling réalisant qu’elle n’a jamais eu d’orgasme avec son ex-petit ami, en partie car elle ne connaît pas son corps. Une storyline qui fait écho à celle d’Aimee dans Sex Education.

Un autre épisode, “This Must Be How Dumb Kids Feel”, met en scène une activiste noire qui décapite les statues de généraux confédérés omniprésentes dans le Sud et partout aux États-Unis. Blair, la rebelle, la soutient immédiatement tandis que son love interest noir, Myles Evans (Miles Taylor) a un avis différent et intéressant sur la question. Personne n’est parfait dans Teenage Bounty Hunters. Tout en essayant de ménager la chèvre et le chou, la série explore donc plutôt bien ces questionnements et ne manque pas de rappeler à ses héroïnes qu’elles évoluent dans un milieu conservateur mais aussi privilégié.

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Pour le reste, la structure classique des épisodes évoque les débuts de Buffy avec son monstre de la semaine remplacé ici par le·la criminel·le de la semaine (enfin de l’épisode), saupoudré de scènes au lycée et d’embrouilles familiales. La façon dont la série met en scène les dialogues télépathiques entre Sterling et Blair, pour montrer leur complicité de jumelles et de sœurs, est un peu datée (elle évoque les plans fisheye de Malcolm ou Parker Lewis), mais c’est vrai que la série emprunte aussi visuellement, notamment dans ses scènes d’action et de course-poursuite, aux comics, un peu comme un Kick-Ass en moins violent. Pour souligner le lien entre elles, on préfère les moments toujours mal choisis pendant lesquels Blair et Sterling s’épanchent sans retenue sur la beauté de leur relation sororale, devant un Bowser consterné.

L’humour reste le point fort des jumelles et de la série, tout comme leur coup de pied du gauche ! On a envie de suivre pour une deuxième saison les aventures de ces jeunes femmes en pleine construction, doublées de chasseuses de primes en herbe, aussi gênantes qu’hilarantes.

*Groupe de défense censeur et chrétien aux États-Unis, qui fait pression sur les diffuseurs quand un programme leur paraît choquant pour la jeunesse.