De Sex Education à The Mandalorian, comment les séries abordent le handicap

De Sex Education à The Mandalorian, comment les séries abordent le handicap

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©Netflix/ABC/BBC

Avec l’aide de personnes concernées, nous avons décrypté six séries qui abordent la question du handicap.

Si les séries télé prennent de plus en plus en compte la diversité de nos sociétés, créant des personnages racisés ou LGBTQIA+, le handicap semble toujours tenu à l’écart. En France, le constat est sans appel, avec seulement 0,7 % de personnes handicapées à la télévision en 2019, selon le dernier rapport du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Outre-Atlantique, l’association FilmDis a étudié la représentation des personnes handicapées dans 250 séries entre 2019 et 2020. Résultat : sur 1 198 personnages avec un handicap, 90 % d’entre eux étaient incarnés par des comédiens valides. Cette problématique cause beaucoup de tort à la communauté, comme l’explique Sabrina Helimi, social media manager dans le milieu de l’audiovisuel et elle-même porteuse d’un handicap :

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“Être en situation de handicap n’est pas une ‘fonction’ que l’on peut mimer. Chaque rôle donné à une personne valide est un rôle retiré à un acteur handicapé. Il est essentiel de donner aux principaux concernés le droit de se raconter. Mais comment voulez-vous que les choses changent si personne ne nous laisse entrer ?”

Quelques séries parviennent tout de même à tirer leur épingle du jeu, comme Skam, diffusée sur France.tv Slash. Dans sa cinquième saison, la série française pour ados mettait en avant des comédiens sourds. Mais les progrès sont davantage visibles dans la sphère anglophone, avec des représentations souvent plus justes. Alors que la seconde et dernière saison de Special a débarqué sur Netflix le 20 mai dernier, et avec l’aide de fans de séries concernés par le sujet, nous avons analysé six représentations, qu’elles soient problématiques ou au contraire porteuses d’espoir pour la diversité à la télévision.

#1. Special

Sur la forme, la série est inédite. Créée, écrite et incarnée par Ryan O’Connell, lui-même atteint de paralysie cérébrale et gay, Special raconte son quotidien, avec un humour décapant. La réalisatrice et scénariste américaine handicapée Ashley Eakin a beaucoup apprécié la série pour sa diversité : “Les personnages handicapés sont majoritairement des hommes blancs, hétérosexuels et cisgenres. Nous devons penser en termes intersectionnels, en pensant à toutes les formes d’oppression. Nous avons besoin de séries comme Special, qui a tellement résonné pour moi. Je cite régulièrement la scène d’ouverture du tout premier épisode, avec un enfant qui hurle de peur en voyant Ryan O’Connell, comme étant tristement drôle mais vraiment représentative d’un quotidien avec un handicap. Ce type de représentation montre que même si nous sommes différents, nous n’en sommes pas moins humains.”

© Netflix

#2. The Mandalorian

Et non, il n’y a pas que Bébé Yoda dans la vie ! Si la série dérivée de la franchise Star Wars agite régulièrement les réseaux sociaux, The Mandalorian peut également être citée pour son intégration du handicap. Dans sa deuxième saison, l’équipe de tournage a engagé l’acteur et consultant sourd Troy Kotsur pour créer une langue des signes unique pour le peuple des Tusken. “Sur le plateau, l’un des membres connaissait la langue des signes et a encouragé la production à recruter une personne sourde pour la développer”, raconte le comédien. “Cela prouve l’importance de donner des cours de langue des signes à des personnes valides, pour qu’elles puissent devenir nos alliées dans la société.”

Adrien Débart est un étudiant de 24 ans en fauteuil roulant, militant antivalidiste et surtout fan absolu de Star Wars. Pour lui, le travail de Troy Kotsur est un “super beau message parce qu’avant la série, les Tusken étaient montrés comme une espèce de pillards sans cœur. Grâce à cette langue des signes, The Mandalorian parvient à leur faire atteindre une certaine humanité”.

©Disney+

#3. Years and Years

En 2019, le créateur anglais Russell T. Davies (Queer as Folk, It’s a Sin) bouleversait le monde des séries avec l’une des plus belles productions de ces dernières années. Dans cette dystopie ultra-réaliste autour d’une famille britannique, se trouve Rosie Lyons, merveilleusement incarnée par la comédienne handicapée Ruth Madeley. Si, au départ, le personnage n’était pas écrit pour être en fauteuil roulant, Russell T. Davies a modifié le rôle après le casting de l’actrice. Un personnage marquant pour Redwane Telha, rédacteur en chef de l’Instant M sur France Inter et créateur du podcast Redwane :

“Elle casse tous les clichés que l’on associe trop souvent aux personnes handicapées, comme étant de petites choses fragiles. Au contraire, Rosie est une femme active, qui a des enfants, une vie sentimentale et sexuelle, et un vrai engagement politique. La série évoque notamment sa précarité en tant que femme handicapée, un sujet rarement soulevé par la fiction.”

Sabrina Helimi estime également que la série fait figure d’exception. “En 28 ans et un nombre incalculable de séries, je me suis reconnue dans une seule d’entre elles : Years and Years. On y voit pendant seulement quelques secondes un personnage à qui il manque un avant-bras, comme moi. C’était bref, mais je me souviens d’avoir eu un grand sourire niais parce que c’était la première fois que je voyais quelqu’un avec le même handicap que moi dans une fiction. C’est vous dire à quel point on manque de représentation !”

#4. Desperate Housewives

C’est l’une des bandes de meufs les plus badass de l’histoire des séries : les femmes au foyer de Wisteria Lane ont durablement marqué le petit écran dans les années 2000. Problème : la représentation du handicap y est catastrophique, estime Béatrice, cofondatrice de l’association handi-féministe Les Dévalideuses et malentendante : “Quand le personnage de Carlos Solis perd la vue, sa cécité est utilisée comme un ressort comique des plus grossiers. Dans la même veine, lorsque Orson Hodge a un accident qui le laisse paralysé, son tempérament habituellement agréable laisse place à la colère. Et bien sûr, à chaque fois, les scénaristes s’arrangent pour que le handicap disparaisse par magie, comme si l’idée même de laisser vivre un personnage handicapé était trop cruelle.”

©ABC

La trentenaire analyse ces trames scénaristiques problématiques par le fait que le handicap reste “un sujet effrayant, presque tabou pour les personnes valides”.

“Il renvoie à des peurs profondes : celle de ne plus maîtriser son corps, de perdre son indépendance ou d’être marginalisé. Mais pour les personnes concernées, cette représentation a un impact énorme. En ce qui me concerne, les personnes malentendantes sont particulièrement sous-représentées dans les séries et cela ne m’a pas aidée à accepter mon handicap lorsque j’étais plus jeune. Ce n’est que récemment que j’ai admis l’idée de porter des prothèses auditives par exemple. Se voir à l’écran, dans toute notre diversité, c’est donc se donner plus de chances de s’accepter et d’être accepté. C’est ouvrir le champ des possibles.”

#5. This Is Us

La série actuelle la plus lacrymale du petit écran, centrée autour d’une famille américaine sur plusieurs générations, a également abordé la question avec le personnage de Jack, interprété par le comédien aveugle Blake Stadnik. Le fils de Kate et Toby mène “une vie normale, comme une majorité de personnes en situation de handicap”, estime Sabrina Helimi. “J’ai beaucoup aimé la façon dont This Is Us a intégré ce personnage : à aucun moment, on est pris de pitié pour lui.”

De son côté, Carrie Sandahl, professeure d’art et de culture autour du handicap à l’université d’Illinois à Chicago, émet davantage de réserves : “Même si je trouve que Blake Stadnik apporte une certaine authenticité à son rôle, sa trame narrative s’aligne beaucoup trop sur le cliché habituel du personnage qui apprend des ‘leçons de vie’ aux personnes valides.”

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#6. Sex Education

Si Sex Education a permis à beaucoup de sériephiles de désacraliser le rapport à la sexualité, sur la question du handicap, ça coince un peu plus. Dans la deuxième saison de la série Netflix, l’acteur en fauteuil roulant George Robinson faisait son entrée en tant qu’Isaac. Adrien Débart regrette que le personnage ait été introduit pour devenir “un personnage détestable à la fin de la saison. Déjà qu’on nous donne rarement des rôles dans les séries, alors s’ils sont tous destinés à être haïs par le public, on va malheureusement droit dans le mur ! Malgré tout, il faut que les gens puissent se rendre compte du validisme et de ce qu’on subit au quotidien, je reste sincèrement convaincu que les séries télé peuvent permettre cela”.

©Netflix