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Soupe, tarte, purée : 5 artistes qui auraient soutenu les écologistes aspergeant des tableaux

Publié le

par Donnia Ghezlane-Lala

De Rosa Bonheur à Sally Gabori, en passant par Claude Monet, on a tenté d’imaginer ce qu’auraient pensé ces artistes des actions de Just Stop Oil et Letzte Generation.

Soupe, tarte, purée : 5 artistes qui auraient soutenu les écologistes aspergeant des tableaux

© Mornington Island Art, Queensland/The Estate of Sally Gabori ; © Édouard-Louis Dubufe/RMN–Grand Palais (Château de Versailles)/photo : Gérard Blot ; © Underwood & Underwood/Library of Congress/Corbis/VCG via Getty Images

Face aux nombreux actes de vandalisme commis par des activistes écologistes de Just Stop Oil et de Letzte Generation, peu d’artistes prennent la parole. On entend les musées gronder, les ministres sommant les institutions de se préparer à la menace du lancer de purée, les internautes s’insurger que tout cela soit bien vain…

Au lieu de rouspéter face à un Van Gogh bien protégé sous son verre massif, au lieu de se plaindre d’une jeunesse qui tente d’éveiller les consciences sur l’exploitation pétrolière et gazière, on s’est demandé quel·le·s artistes engagé·e·s – mort·e·s ou vivant·e·s – auraient vu d’un bon œil de telles actions.

Rosa Bonheur

Rosa Bonheur a mené une vie en toute liberté et indépendance. Cette artiste du XIXe siècle, résolument moderne, est particulièrement connue pour ses tableaux représentant la faune et la flore de notre planète. D’ailleurs, si vous voulez découvrir son travail, faites un tour au musée d’Orsay qui consacre en ce moment une rétrospective autour de son œuvre.

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George Achille-Fould, Rosa Bonheur dans son atelier, 1893. (© Mairie de Bordeaux, musée des Beaux-Arts, photo : L. Gauthier)

La grande peintre n’avait peur de rien et cohabitait donc, tout naturellement, avec des animaux sauvages : “un lion et une lionne, un cerf, un mouton sauvage, une gazelle, des chevaux” et même “un lionceau qu’elle laissait courir en liberté et avec lequel elle jouait souvent”, nous rapportions-vous dans un article consacré à sa vie.

Mais d’où lui venait cette passion ? De son enfance, évidemment. Quand elle était petite, Rosa Bonheur avait des difficultés pour apprendre à lire. Pour vaincre cette lacune, sa mère lui enseignait les lettres de l’alphabet à travers des dessins d’animaux. C’est ainsi que son imagination s’est cristallisée autour de ces êtres vivants qui deviendront plus tard le cœur de son travail.

Rosa Bonheur, Deux lapins, 1840, huile sur toile, Bordeaux, musée des Beaux-Arts, legs de François Auguste Hippolyte Peyrol, 1930. (© Mairie de Bordeaux, musée des Beaux-Arts/photo : F. Deval)

Ce respect de la nature et cette fascination pour la faune lui ont valu un franc succès ; c’est grâce à la vente d’un tableau représentant des chevaux que Rosa Bonheur devint la première femme propriétaire “grâce au seul fruit de son travail”. En Seine-et-Marne, à Thomery, elle acquiert suite à ce succès le château de By, qui porte aujourd’hui son nom, et dans lequel elle termina sa vie.

Grande figure éco-féministe et queer, l’artiste croyait dur comme fer que les animaux étaient dotés d’une âme et d’une individualité propre, et qu’il fallait veiller à leur préservation. Nous n’avons aucun doute quant au fait qu’elle aurait soutenu les actions comme celles de Just Stop Oil et d’autres associations environnementales si elle avait vécu au XXIe siècle.

Sally Gabori

Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori, de son nom complet, est une figure de l’écologie décoloniale. Attachée à sa terre natale, l’île Bentinck, cette artiste issue des peuples premiers australiens n’a cessé de la représenter dans des peintures abstraites, dès le début de sa carrière artistique tardive, entamée à plus de 80 ans.

Sally Gabori, centre d’art et d’artisanat de l’île Mornington, 2008-2012. (© Inge Cooper/The Estate of Sally Gabori)

En ce moment exposée à la Fondation Cartier, elle peignait son amour pour son île, ses paysages verts, ses plages et son ciel bleu, ainsi que les lieux emblématiques de la lutte de son peuple kaiadilt déraciné. Ses grands formats mêlent un camaïeu de couleurs variées, allant du noir au rouge.

Les Kaiadilts font partie des peuples indigènes qui ont dû quitter leur île suite à un cyclone et un raz-de-marée survenus en 1948. Cet événement obligea Gabori à quitter son île chérie. Elle se retrouva sur l’île Mornington, où des missionnaires presbytériens commencèrent leur assimilation des peuples premiers. On séparait les enfants de leurs parents, on leur interdisait de parler leur langue, le kayardild, et cet enfer dura plusieurs décennies pour la peintre et son peuple exilé.

Sally Gabori, Dibirdibi Country, 2008, National Gallery of Victoria, Melbourne, Australie, acquisition, NGV Supporters of Indigenous Art, 2010. (© The Estate of Sally Gabori/National Gallery of Victoria)

Marquée par ces années, Sally Gabori intégrera plus tard toutes ces problématiques et tous ses traumatismes à son art. Sa peinture rend hommage aux sien·ne·s et expose sa culture, menacée de disparaître. C’est sûrement cette volonté de rendre visible son peuple qui la poussa à réaliser des tableaux aux formats monumentaux, allant jusqu’à six mètres de hauteur.

Et il nous semble évident que Sally Gabori, si elle était encore de ce monde, aurait soutenu l’écologie moderne, décoloniale et les actions de Just Stop Oil et Letzte Generation. Elle aurait probablement souhaité l’arrêt de l’exploration gazière et pétrolière, qui exploite les ressources de pays fragilisés, anciennement colonisés, dont les territoires de son propre peuple.

Claude Monet

Ça devrait couler de source pour tout le monde. Il est clair que Claude Monet n’aurait émis aucun mauvais jugement sur les revendications des écologistes qui aspergent des tableaux. Il suffit de jeter un coup d’œil à ses œuvres verdoyantes et de visiter sa maison de Giverny pour comprendre à quel point la nature lui était chère.

Claude Monet, Le Pont japonais, harmonie verte, Les Nymphéas, 1899. (© Musée d’Orsay, Paris)

Les Meules, Les Nymphéas, Les Peupliers… Le père de l’impressionnisme était un fin passionné de la flore, et un observateur aguerri de la végétation puisqu’il travaillait par séries chaque motif de paysages, de manière obsessionnelle. Qu’y a-t-il à dire de moi ? Que peut-il y avoir à dire, je vous le demande, d’un homme que rien au monde n’intéresse que sa peinture – et aussi son jardin et ses fleurs ?”, disait le grand peintre.

S’il est parisien de naissance, très vite l’artiste débusque chaque coin d’herbe en périphérie et fuit l’Île-de-France pour peindre. Imaginez à quoi auraient ressemblé les peintures de Monet s’il avait vécu à notre époque. Ses champs seraient cramés, ses couleurs seraient grises, les horizons seraient masqués par la pollution et il n’aurait pas pu dessiner durant des heures dans son jardin avec son beau costume en plein été, à cause de la fournaise qui battrait son plein dehors.

Claude Monet chillant dans son jardin, à Giverny. (© Underwood & Underwood/Library of Congress/Corbis/VCG via Getty Images)

Pour admirer de plus près les œuvres de Claude Monet, rendez-vous dans la Salle des Nymphéas du musée de l’Orangerie.

Georgia O’Keeffe

Georgia O’Keeffe est née dans les terres du Wisconsin et a passé la majeure partie de sa vie d’artiste à New York. Ne voulant plus subir les impératifs de sa vie mondaine, la peintre états-unienne a préféré finir ses jours au beau milieu de grands espaces, dans son ranch du Nouveau-Mexique, État d’adoption qu’elle découvrit dans les années 1930 et dont elle tomba follement amoureuse.

Ses toiles révèlent l’amour qu’elle portait aux différents paysages qui ont marqué sa vie, des “plaines verdoyantes du nord des États-Unis” à “l’aridité des déserts du sud”, nous décrivions-vous lors d’une rétrospective au Centre Pompidou. S’intéressant à l’histoire des Premières nations, à leur culture et à leur approche du monde, il est très probable que Georgia O’Keeffe se serait opposée à tout projet d’exploration gazière et pétrolière menaçant leurs terres, à l’instar de Just Stop Oil et de Letzte Generation.

Elle était une artiste attachée à la spiritualité et non au matérialisme. Sa fascination et son respect pour la nature l’ont menée à peindre des ciels, des déserts, des plaines, des montagnes, et à en défendre la protection. Alors qu’elle souffrait de malvoyance à la fin de sa vie, Georgia O’Keeffe aurait probablement préféré que sa dernière vision du monde soit un paysage bien préservé.

Banksy

Dans nombre de ses œuvres, Banksy dénonce la pollution, que ce soit au Pays de Galles, en dessinant un enfant avalant des flocons qui se révèlent être des cendres émanant d’une poubelle incendiée, ou en parodiant les Nymphéas de Monet, avec quelques caddies et cônes de chantier contaminant la mare.

Banksy, Show Me the Monet, 2005.

Le street artiste anonyme n’a que son mépris à offrir au capitalisme et au consumérisme salissant l’environnement. Dans ses fresques, l’artiste britannique appuie très clairement le fait que la pollution menace les générations futures. Et dans d’autres, comme La Fille au ballon autodétruite, il assoie sa détestation du monde de l’art contemporain, lui qui n’a jamais voulu exposer dans des musées ou vendre une seule de ses œuvres, qu’il considère éphémères et publiques.

Son refus de l’autorité des musées, son irrévérence artistique et son engagement écologique nous poussent à croire qu’il ne s’émouvrait pas une seule seconde de voir un peu de purée jetée à un Van Gogh ou une tarte lancée à La Joconde.