Exégèse sur une phrase qui n’aurait pas dû passer inaperçue : « Ça n’aurait aucun sens que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent un rapport. »
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Je ne m’explique toujours pas que le débat public soit tombé si bas : le président de la République a pu parler de Jean-Louis Borloo et de lui-même comme de « deux mâles blancs qui ne vivent pas dans ces quartiers », au moment de la remise du fameux rapport sur la banlieue commandité auprès de l’ancien ministre et il ne se serait rien passé ? Rien. Ni scandale, ni indignation. Ce silence, cette béance me sidère.
Car tout est sidérant dans ces quelques mots : leur violence inouïe, la vision animale de l’homme qu’elle renvoie et l’image indigène des quartiers populaires qu’elle charrie. En moins de vingt mots, cela rabote tout, de l’idée républicaine au féminisme en passant par l’anticolonialisme. Le pire reste la tranquillité avec laquelle cela est asséné, sans vouloir ni même avoir conscience de choquer.
Quand Nicolas Sarkozy a parlé de nettoyer les quartiers au Kärcher, nous avons hurlé ; lorsqu’il a cité « l’homme africain qui n’était pas encore entré dans l’histoire », nous avons eu des haut-le-cœur. Et lorsque Manuel Valls s’est engouffré dans cette brèche en utilisant le terme « d’apartheid » pour ces mêmes quartiers, nous nous sommes sentis blessés. Et là, rien.
Le président de la République, garant de l’unité de la nation, parle de lui-même comme d’un primate de race blanche ne pouvant comprendre les primates d’autres races qui sont ses concitoyens et nul n’interroge son lien à la citoyenneté, à l’égalité des hommes et des femmes. N’étant pas lui-même « racisé », selon l’expression qui consacre la faillite de deux cents ans de luttes universalistes, il ne pourrait appréhender la situation vécue par une minorité ethnique. N’étant pas davantage issu d’un quartier populaire, il n’aurait pas de légitimité à régler la question de l’égalité territoriale.
Et surtout, président de la République, il n’aurait pas vocation à garantir à tous les Français, quelles que soient leur origine, leur croyance, leur lieu de résidence, une égalité de destin ! Cette phrase sonne comme un renoncement à régler la question de la diversité autant que comme une gifle à tous ces Français de seconde zone qui ont pu se sentir outragés par tant de légèreté. Triste régression de la langue et de la fonction.
Emmanuel Macron a été banquier et ministre de l’Économie. Il a dit à maintes reprises que quelques groupes industriels ou personnes faisaient la richesse d’un pays. Le corollaire de cette vision financiarisée de la société est que ce qui ne rapporte pas ne compte pas. Loin d’être un lapsus, il s’agit d’une doctrine. Elle est économique. La banlieue serait un poids, une charge, un fardeau. Il ajoute que de là où il est, il ne la voit pas. D’ailleurs, on ne saurait lui en faire le reproche, puisqu’il n’en est pas issu. Il est d’un monde : celui des dirigeants. Il serait né dirigeant comme d’autres naissent riches ou pauvres. C’est un état de fait. Ce n’est ni bien ni mal, c’est ainsi que marche le monde d’Emmanuel Macron.
Le plus triste, le tragique de l’affaire, finalement, ce n’est pas tant l’outrance maladroite et désinvolte de cette phrase que notre indolence. Nous sommes atones et atomisés.
Il est navrant de ne pas percevoir dans ces quelques paroles, jetées au milieu d’une conférence, la relégation d’un pan entier de la population française, qui plus est la plus précaire, qui nous concerne tous.
On me parlera d’une regrettable méprise au sujet de la parole présidentielle. Je pense plutôt qu’il s’agit d’un mépris impardonnable de la part du chef de l’État.












