Se défoncer au GBL, c’est jouer à la roulette russe

Se défoncer au GBL, c’est jouer à la roulette russe

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Par Laura Bartoux

Publié le

C’est la nouvelle mode pour se défoncer : le GBL, un solvant industriel qui donne l’impression d’être ivre, mais sans la gueule de bois. Problème : mal dosée ou consommée avec un verre d’alcool, cette drogue peut provoquer un coma… voire entraîner la mort.

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“Tu veux du G ?” Alors que la soirée bat son plein, entre deux verres, on me propose de prendre du “G”. Je pense tout de suite au GHB, “la drogue du violeur”. Cette jeune fille aux apparences douces et fragiles voudrait-elle profiter de moi ? Je refuse, mais j’observe.

La petite bande s’est en fait procuré du GBL (gamma-butyrolactone) : ce solvant décapant cousin du GHB est utilisé pour nettoyer les jantes des voitures. Certains sortent des pipettes graduées remplies de liquide qu’ils diluent dans un soda, d’autres utilisent un bouchon de bouteille. Quelques minutes après l’avoir bu cul sec, ils sont déchaînés, comme s’ils venaient d’ingérer l’équivalent de 5 ou 6 verres.

Si le GBL est la drogue prisée des soirées, ce n’est pas pour l’amour du tuning, mais plutôt pour ses effets… sans effets, comme me l’explique Juliette :

“Quand tu prends une dose de 1 millilitre, tu as comme l’impression de planer ! Ça ressemble aux effets de l’alcool avec une dose en plus d’euphorie… mais le lendemain, tu as zéro gueule de bois. Tu te réveilles comme une fleur !”

10 à 15 minutes après l’absorption, le “G” s’introduit dans le sang et le foie sous forme de GHB. C’est parti pour deux heures d’euphorie, de désinhibition et un sentiment de bien-être total. On aime tout le monde. “C’est très attractif, les effets montent rapidement et surtout, c’est pas cher. Pour 20 euros, tu as une centaine de doses.”

Juliette s’est procuré des doses via un dealer, mais beaucoup achètent directement sur Internet. “On m’a dit qu’il y avait des sites lituaniens sur lesquels tu pouvais te procurer des bidons et te faire ensuite directement livrer chez toi.” OK, donc l’idée est de se bourrer pour pas cher, sans avoir les effets d’une gueule de bois le lendemain, avec 1 millilitre de solvant lituanien…

“Il n’y a pas de droit à l’erreur avec cette drogue”

Mon estomac et moi ne comprenons toujours pas comment on peut avaler du solvant, mais je saisis déjà mieux l’intérêt des pipettes. Cette drogue est très difficile à doser : 1 millilitre de trop peut vous plonger dans le coma. Et avec le cocktail GBL + alcool, c’est encore pire.

“Il n’y a pas de droit à l’erreur avec cette drogue, il suffit d’un petit dérapage, et ça peut devenir très grave : il faut toujours être conscient de la dose que tu prends et à quelle heure, tu peux vite sombrer dans un état comateux.”

C’est ce que l’on appelle le “G-hole”, un bref coma qui touche de 80 à 100 % des consommateurs.

Le 10 mars dernier, au cours d’une soirée au Petit Bain, situé à Paris, deux jeunes hommes alcoolisés boivent dans des bouteilles qui ne leur appartiennent pas. Ils sombrent rapidement dans le coma, et l’un d’eux ne se réveillera pas. Les bouteilles d’eau abandonnées contenaient du GBL. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), il y a eu 211 cas d’intoxication entre 2005 et 2011, dont un décès. Depuis, le phénomène a pris de l’ampleur : désormais, entre 50 et 100 comas dus au GBL sont enregistrés dans les hôpitaux parisiens chaque année.

Éduquer le consommateur plutôt que le traquer

Cette drogue n’est pas nouvelle en France. Connue depuis de nombreuses années par la communauté gay, elle s’étend désormais à toutes les soirées, et sa consommation dépasse même les dancefloors.

Ce boom touche principalement les jeunes de 17 à 25 ans, qui consomment sans s’informer des risques. Une banalisation qui a de quoi inquiéter. Face à une situation qu’il ne peut gérer seul, le Collectif action nuit (un think tank qui regroupe des professionnels du secteur) a publié un communiqué pour demander de l’aide aux pouvoirs publics. L’un de ses membres, Christophe Vix-Gras, explique à Libération :

“On est face à un vrai problème de santé publique. Cibler les discothèques est un combat d’arrière-garde. La consommation des drogues, récréatives ou pas, ne se limite pas à nos lieux.”

Le préfet de Paris veut limiter la vente du GBL sur Internet, ce qui paraît franchement compliqué, voire impossible. Interrogé par Libération, Frédéric Bladou, de l’association Aides, s’insurge : “Les pouvoirs publics sont complètement à côté de la plaque sur le GBL.” Six établissements parisiens ont fait l’objet d’une fermeture depuis le début de l’année après des accidents dus à cette drogue. Selon lui, cette démarche est “dangereuse”, la bonne réponse à apporter étant la prévention et la sensibilisation, plutôt que la répression :

“C’est le personnel de l’établissement qui a alerté les secours. Organiser une chasse aux clubs risque de pousser les jeunes à consommer ailleurs, dans des parcs ou chez des copains. Et là, il n’y aura plus de barman ou d’agent de sécurité pour leur venir en aide.”

Sans surprise, la vente de cette drogue est interdite, et est passible de trois ans de prison et d’une amende de 45 000 euros.