Le gouvernement américain utilise-t-il des drones militaires pour surveiller sa population civile ?

Le gouvernement américain utilise-t-il des drones militaires pour surveiller sa population civile ?

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Par Thibault Prévost

Publié le

Des vidéos exhumées d’Internet montrent des images captées par des drones militaires américains, utilisés pour surveiller la côte de la Floride. Incident isolé ou programme d’espionnage ?

Est-il vraiment possible que le gouvernement des États-Unis ait laissé traîner des streams de drones de surveillance militaire, volant au-dessus du territoire américain pour espionner les populations civiles, en accès public sur un obscur site Internet ? C’est en tout cas la question que se posait Motherboard, le 5 mai dernier, après avoir rapporté l’existence de plusieurs de ces flux vidéos, initialement découverts par le journaliste d’investigation Kenneth Lipp.
Les premières interrogations sont d’ordre technique : fake ou véritable fuite ? Livestream ou flux préenregistré ? Selon Scott Swanson, ex-opérateur de drones Predator (le modèle utilisé au Moyen-Orient par l’armée US) interrogé par Motherboard, la vidéo est sans doute originale et “les graphismes évoquent un flux Predator amélioré, mais pourrait provenir de n’importe quel système moderne [électro-optique ou infrarouge].” Pour Kenneth Lipp et Sean Gallagher, journaliste chez Ars Technica, les flux ne sont pas en direct et auraient été filmés en février dernier.
Pourquoi doit-on s’en soucier ? Imaginez une seconde que votre gouvernement utilise secrètement sur son territoire des drones de surveillance militaire, habituellement utilisés dans des théâtres de conflits (Irak, Afghanistan, Somalie, etc.) pour repérer des cibles et les éliminer à coups de “frappes chirurgicales”… Oui, ça doit faire un drôle d’effet, comme l’explique Kenneth Lipp sur son blog lorsqu’il se retrouve à pister des jet-skieurs de Floride sur son écran d’ordinateur.

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Plateforme de démonstration de produits

La plateforme découverte par Lipp, qui rassemble les différentes vidéos de drones et proclame joyeusement “Welcome to FMV!” (pour “full motion video”), est ornée des logos de trois agences : le National Reconnaissance Office (NRO), qui gère la flotte de satellites espions américains ; une installation particulière du NRO, qui contrôle ces satellites ; enfin, le Washington Innovation Center of the Combat Information Center, dont on ne connaît pas trop les activités. Selon les recherches de Lipp et Gallagher, le site relativement obscur (pas référencé sur Google, donc difficile d’accès sans connaître l’adresse IP au préalable) sert de plateforme de démonstration de produits pour les fournisseurs du Pentagone.
Quant à l’absence de sécurité pour accéder au site, les développeurs ont probablement pensé qu’elle était superfétatoire, personne en dehors des initiés n’ayant de raison d’aller le visiter – “la sécurité par l’obscurité”, résume Gallagher. C’était sans compter sur un journaliste spécialisé et Shodan, ce très utile (et très flippant) moteur de recherche de machines connectées et vulnérables. Le choix de la côte de la Floride s’explique quant à lui par la proximité immédiate de la base d’Eglin, l’un des plus importants sites de test de l’Air Force.
Selon les conclusions de Lipp, voilà donc ce que l’on sait : dans le cadre d’une présentation de produit par l’un de ses fournisseurs, l’armée de l’air américaine a fait voler au moins un drone automatisé, Ranger1, probablement de type Predator, au-dessus de son territoire, en utilisant des plaisanciers et leurs bateaux comme mannequins d’entraînement, histoire de tester les capacités de reconnaissance et d’identification du drone. Sachant qu’un Predator vole à 7 kilomètres d’altitude et que les bateaux de plaisance sont parfaitement identifiables sur la vidéo, le zoom semble plutôt pas mal fonctionner. Le tout dans la plus grande opacité. Question corollaire : sachant que les États-Unis possèdent environ 10 000 drones de reconnaissance (dont 139 Predator en 2015, selon Forecast International), combien d’entre eux sont subrepticement en train d’épier les populations civiles ?