L’échelle Macron de la win

L’échelle Macron de la win

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Par Konbini

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Voilàààà, c’est finiiii.” Jean-Louis Aubert s’égosille dans ton crâne. Cette fois il n’y a plus de doute : c’en est vraiment terminé de François Hollande à l’Élysée – et donc de toi. Tu contemples pensif ton bureau vidé, où le portrait officiel du président a été précocement décroché, pour ne pas froisser les futurs nouveaux occupants. Et un huissier (les messieurs-dames avec un gros collier à la Flavor Flav qui gardent les couloirs de l’Élysée) te tire de ta rêverie pour te demander, avec une politesse légèrement agacée, s’il peut récupérer ton téléphone portable de fonction et à quelle heure tu comptes, enfin, libérer les lieux.

Pas le temps pour la mélancolie. La mélancolie, il faut être plusieurs, il faut au moins pouvoir imaginer un public de gens susceptibles de te plaindre. Compte là-dessus, tiens ! Déjà, c’était pas évident dans les soirées, quand tu étais en poste. “Et alors vous faites quoi dans la vie ? – Euh… je travaille en politique – [plissement d’yeux soupçonneux] Ah bon, pour qui ? Et là, évidemment, plus tu essaies de changer de sujet, plus tout le monde veut savoir. Et quand tu finis par bredouiller en-fait-je-travaille-pour-françois-hollande, la tempête commence. “Ah ! [sourire mi-poli mi-compréhensif]. Ça ne doit pas être facile tous les jours. Mais en fait, vous n’aviez rien préparé avant d’arriver au pouvoir ? Et Trierweiler, elle était méchante ? Et Leonarda, il s’est passé quoi ? Mais Valls quand même ! Et Julie Gayet, tu la croises aussi parfois ?” #NotePourPlusTard : ne plus mentionner mon employeur.

Alors, on t’a expliqué que maintenant qu’il n’était plus en poste, ton président, il allait devenir cool slash vintage comme Jacques Chirac, mais bon, tu as beau regarder attentivement dans la rue, il n’y a pas encore de hipster en débardeur échancré jusqu’à la ceinture brodé MOI PRÉSIDENT en lettres dorées. Bref, la réhabilitation attendra. Et toi, tu évites de dire que ben oui, comme tout le monde dans pareille situation, tu cherches du travail, parce que si tu te faisais tatouer à chaque fois qu’on te répond par une blague sur l’inversion de la courbe du chômage, tu ressemblerais à un sosie de Swagg Man (autre figure oubliée des années Hollande).

Et puis il y a le pire dans tout ça. Le nouveau président, c’est ton ancien collègue. Ton. Ancien. Collègue.

Au début, tu n’as pas vu le coup venir, tu l’as regardé annoncer sa candidature, comme tout le monde, moitié surpris, moitié narquois, puis tu as expliqué autour de toi, avec le petit sourire suffisant de l’expert en politique, à chaque étape de son ascension, que ça ne pouvait pas marcher. Et là, maintenant que tu traverses les couloirs de l’Élysée une dernière fois – “jusqu’à la prochaine !”, fanfaronnes-tu sans trop y croire auprès du personnel –, tu te sens envahi par l’énormité de la situation, en proie à un amer mélange de jalousie et d’abattement. Merde, on a le même âge à quelques mois près.”

Ah, on l’a voulu, le renouvellement générationnel, des élus plus jeunes, plus dynamiques! Mais bon sang, un président de moins de 40 ans ! Être gouverné par des gens plus vieux que soi, c’est comme être dans une relation monogame classique : tout le monde s’en plaint, mais finalement, c’est quand même rassurant, reposant, on est content, le soir, de trouver quelqu’un quand on rentre chez soi, et de voir à la télévision un président de 60, allez, même de 50 ans. Qui t’envoie subliminalement le message qu’à 30 ans et des poussières, tu as encore le droit de glander, de prendre une année sabbatique, de trop faire la fête. Mais là, fini de rire. Avec son nouveau patron trentenaire, la France se fait zuckerbergiser dans les grandes largeurs (“Que faisais-tu à 24 ans, quand Zuckerberg créait Facebook ?”). Fini l’ascenseur professionnel indexé à la courbe – lente – de la pyramide des âges, au revoir le droit à la bienheureuse et adulescente insouciance !

Parce que Mister President, tout le monde comprend, même sans doctorat de calcul mental, qu’il n’a pas dû respecter les 35 heures, ni épuiser tous ses congés payés, pour arriver si jeune, si haut. Côté storytelling, on est plus proche du Loup de Wall Street que d’un reportage de Mediapart sur la décroissance. “La forme, c’est le fond qui remonte à la surface”, paraît-il. Eh bien, là, pas besoin de faire de la spéléologie pour comprendre le message que veulent faire passer les médias quasi unanimes, en faisant le panégyrique énamouré du yuppie-président. ENFIN, la France va se mettre au travail, les chômeurs accepter ce qu’on leur propose comme job, les “assistés”, abandonner leur canapé, et tout le monde, devenir entrepreneur. D’ailleurs ça tombe bien, c’est grosso modo son programme. The best things in life are free/but you can leave them to the birds and bees.”

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Alors comprenez bien le changement d’époque, vous les jeunes slackers, électeurs mal dégrisés de Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon, ou pire encore sur l’échelle de la compétitivité. Prenez exemple sur notre commandant en chef. Fini de bayer aux corneilles, d’utiliser Internet au bureau pour aller voir des sites idiots, de passer 15 minutes à trouver le bon angle pour votre selfie à oreilles de chien. Bonjour le CAC (40), au revoir les (LOL) cats. Pour vous mettre à niveau, je vous suggère de vous mesurer désormais à l’échelle Macron de la win™. Avant lui, l’âge moyen des présidents français était de 59 ans ; à 39 ans, il fait donc 1,5 fois mieux. Appliquons désormais ce ratio à tout pour éliminer le temps inutile de nos vies. Si je compte bien, ça veut dire passer le bac à 12 ans, par exemple. Allez, en marche !