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"Tout le monde savait" pour Harvey Weinstein : culture du silence ou complicité ?

Parallèlement à l’accumulation des témoignages dénonçant les violences sexuelles supposées du producteur américain Harvey Weinstein, le fait que "tout le monde" était au courant a beaucoup interpellé. Serait-ce le résultat d’une "culture du silence", comme d’anciens collaborateurs du producteur l’ont avancé ?

Depuis la publication d’une enquête du New York Times parue ce 5 octobre, les témoignages pleuvent contre Harvey Weinstein, puissant producteur américain accusé de multiples harcèlements, d’agressions sexuelles et de viols. Les femmes qui ont dénoncé ces violences supposées ont raconté des rencontres dans sa chambre d’hôtel sous prétexte d’un rendez-vous professionnel avec lui.

Une fois seules avec lui, les victimes présumées expliquent avoir subi des demandes répétées et insistantes de massages, des exhibitions et agressions sexuelles, voire des viols. L’homme les aurait ainsi pressées d’accepter ses "propositions" si elles voulaient obtenir un rôle dans les films qu’il produisait.

Ce mode opératoire se retrouve dans tous les témoignages des actrices publiés dans le New York Times et le New Yorker ce 10 octobre. Ronan Farrow (le fils de Mia Farrow et Woody Allen) livre dans ce dernier les résultats de dix mois d’enquête et d’interviews de victimes présumées d’Harvey Weinstein. Il explique que 13 femmes au total lui ont confié avoir été harcelées ou agressées sexuellement par le producteur entre les années 1990 et 2015.

Un enregistrement obtenu en 2015, lorsque la police enquêtait sur la plainte de la mannequin Ambra Battilana Gutierrez à son encontre, laisse par ailleurs entendre un aveu d’Harvey Weinstein, lequel admet lui avoir touché les seins et avoir l’habitude de faire ce genre de choses.

Culture du silence ou complicité ?

L’enquête souligne que cette habitude aurait été largement connue dans le milieu : 16 ex-cadres et assistant·e·s de la Weinstein Company ont indiqué à Ronan Farrow avoir assisté à des "avances sexuelles non consenties et des attouchements" dans le cadre professionnel, ou en avoir eu vent. Beaucoup d’autres personnes ont déclaré au journaliste qu’il y avait en place un véritable schéma de rencontres présentées comme professionnelles, et les 16 témoins ont reconnu que le comportement du producteur était "largement connu chez Miramax et à la Weinstein Company".

Certain·e·s employé·e·s auraient même été utilisé·e·s par Harvey Weinstein pour attirer les victimes présumées dans sa chambre d’hôtel. Des personnes travaillant avec lui auraient bien essayé de s’opposer à ces agissements de prédateur sexuel, mais ses associés les auraient menacées de représailles.

Et pour celles, peu nombreuses, désirant quand même aller plus loin, Weinstein et ses associés auraient usé de "clauses de confidentialité, de pots-de-vin et de menaces juridiques". La réponse habituelle qu’auraient donnée les ressources humaines de la société face aux plaintes d’employé·e·s ? "C’est sa compagnie. Si ça ne te plaît pas, tu peux partir." Le producteur a ainsi été protégé pendant plus de vingt ans, sévissant en toute impunité.

Finalement, aucune de ces 16 personnes n’a quitté la Weinstein Company à cause de ce qu’elles savaient et/ou avaient vu, même si le journaliste dit qu’elles sont nombreuses à culpabiliser : "Elles ont parlé de ce qu’elles pensent être une culture du silence à propos des agressions sexuelles au sein de Miramax et de la Weinstein Company, et plus largement dans l’industrie du divertissement." Emma de Caunes a affirmé pour sa part :

"Je sais que tout le monde − je dis bien tout le monde − à Hollywood sait ce qu’il se passe. Il ne se cache même pas vraiment. […] Tout le monde a trop peur pour dire quoi que ce soit."

L’article du New York Times parle, lui, plutôt de collaboration au sein de la compagnie : il indique que l’entourage du producteur aurait organisé les rencontres, préparé les chambres d’hôtel et accompagné les jeunes femmes jusqu’à lui. Après cet événement traumatisant, certain·e·s auraient ensuite trouvé des agents et des emplois aux victimes, en plus de les enjoindre à se "taire".

Pourtant, tout cela a bien dépassé le cadre de l’entreprise : toujours comme cet article le rapporte, le comédien Seth MacFarlane avait déclenché l’hilarité générale en 2013 lorsqu’il avait annoncé les nommées pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle. "Félicitations, vous cinq n’avez désormais plus à faire semblant d’être attirées par Harvey Weinstein", avait-il alors déclaré. Il s’agissait d’un tel secret de polichinelle que le nom du producteur a même fait l’objet d’une blague explicite dans la série comique 30 Rock.

"Dire 'tout le monde savait' est une violence supplémentaire pour les victimes"

"Harvey Weinstein est le cas typique du prédateur sexuel qui abuse de son pouvoir", comme l’a expliqué Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d’Osez le féminisme, sur France Inter ce 11 octobre. Elle précise que si les nombreuses jeunes femmes n’ont pas parlé avant, c’est "parce que l’emprise, parce que le traumatisme, parce que la peur, parce que l’omerta". Et insiste sur la responsabilité des autres. De celles et ceux qui savaient mais n’ont rien dit, qui ont laissé l’agresseur continuer ses exactions en toute impunité, acteurs et actrices de la culture du viol.

Selon Libération, cette expression désigne "un environnement qui tend à banaliser, excuser, minimiser le viol et les violences sexuelles par des mots ou des sous-entendus, dans la vie de tous les jours, les médias, la culture, voire la politique". Et maintient les victimes d’agressions sexuelles dans le silence et la honte, comme Raphaëlle Rémy-Leleu l’a expliqué au sujet des victimes supposées de Weinstein :

"Le fait même de dire aujourd’hui 'tout le monde savait', ça renforce les mécanismes de silence forcément. Tout le monde savait, donc pourquoi est-ce aux victimes, aux personnes qui ont été les plus touchées, aux personnes qui sont traumatisées de parler si tout le monde savait ? Il y aurait dû y avoir des personnes assez courageuses pour réaliser, des personnes qui auraient dû aussi se détacher de l’intérêt financier, de leur intérêt professionnel.

'Tout le monde savait', finalement, c’est une violence supplémentaire pour toutes les victimes et les potentielles victimes, parce que si tout le monde sait, ça veut dire que tout le monde fait le choix de vous murer dans le silence et dans la violence."

Et ce silence existe aux yeux de la porte-parole "partout où il y a des structures de pouvoir qui construisent l’impunité", ce qui explique par exemple qu’une femme sur cinq soit victime de harcèlement sexuel dans le cadre de son travail. En effet, ce genre de comportement de prédateur ritualisé se retrouve dans tous les milieux, au point qu’il est difficile de comptabiliser toutes les affaires sorties dans la presse ou les médias.

Il y a par exemple cette enquête récente des Inrockuptibles, révélant le sexisme et les agressions sexuelles dans le milieu du vin français, l’affaire Denis Baupin bien sûr, ou bien au-delà de nos frontières le harcèlement sexuel dans le milieu de la musique qu’a dénoncé la chanteuse canadienne Grimes, sans oublier les multiples affaires de harcèlement sexuel qui ont secoué la Silicon Valley ou celles qui ont notamment conduit au licenciement de 20 salariés d’Uber.

Qui ne dit mot consent ?

Il n’est plus à prouver que ces agressions sexuelles au travail relèvent bien d’un même problème systémique de société. Et si, dans le cas d’Harvey Weinstein, l’affaire a fini par sortir grâce au grand courage des victimes et "parce qu’il y a un intérêt médiatique à dénoncer cet agresseur" selon Raphaëlle Rémy-Leleu, "quid des centaines de millions d’agresseurs à travers le monde dont le nom ne fera jamais la une des journaux", interroge-t-elle. Avant de souligner "un problème de tolérance sociale envers les agresseurs" − évident dans l’affaire Weinstein.

Si de nombreuses victimes présumées sont sorties du silence et de la honte, et que l’impunité de cet agresseur supposé est a priori terminée, beaucoup d’anciens collègues du producteur restent encore bruyamment silencieux. Le Guardian a ainsi rapporté avoir essayé, en vain, de contacter 26 grands acteurs et réalisateurs qui ont travaillé avec Harvey Weinstein (et qui ne prennent donc a priori plus beaucoup de risques en parlant).

Et pour cause : plusieurs acteurs sont aujourd’hui accusés par certaines femmes d’avoir couvert les agissements du producteur. Harvey Weinstein lui-même est bien conscient de ce qui lui a permis de rester en place : le même site rapporte qu’avant d’être viré de sa compagnie, il aurait envoyé un mail aux cadres haut placé·e·s des studios, chaînes et agences de talent en leur demandant de lui écrire des déclarations de soutien.

Il aurait expliqué : "Ne me laissez pas me faire virer. Si l’industrie me soutient, j’ai tout ce qu’il me faut." Il est sûr que si le secteur ne l’avait pas soutenu aussi longtemps, le producteur n’aurait en effet sûrement pas eu autant de pouvoir sur les actrices ou ses jeunes assistant·e·s.

De l'"urgence à agir partout dans le monde sur les violences masculines"

Désormais, la loi du silence a été brisée, la honte change enfin de camp, et l’affaire Weinstein pourrait constituer un tournant décisif en matière de harcèlement sexuel à Hollywood. Mais comme Variety le souligne, ce tournant est à relativiser : "À moins que tout le monde ne coopère et que les hommes ne s’engagent fermement à changer le fonctionnement de Hollywood, les connards gagneront."

Pour le Hollywood Reporter, il faut aussi contrer les rapports de force en établissant une réelle égalité salariale :

"Tant que les femmes ne seront pas correctement représentées devant et derrière les caméras ainsi que dans les bureaux de direction − et les statistiques sont peu réjouissantes −, Hollywood ne se guérira pas vraiment de cette maladie en particulier."

D’autant que cette "maladie" dépasse les frontières de Hollywood et du cinéma. Pour Raphaëlle Rémy-Leleu, le problème étant sociétal, la solution doit l’être également. En plus d’arrêter de remettre la parole des victimes en cause, de les aider à briser la loi du silence et de s’assurer que les agresseurs soient punis, il faut selon elle voir "comment on arrive à parler plus tôt, et pas uniquement les victimes, mais les personnes qui savent, comment on arrive vraiment à prévenir et à punir ces agressions" :

"Au-delà de ces affaires médiatiques, il y a une urgence à agir partout dans le monde sur les violences masculines, sur les femmes qui sont agressées sexuellement, violées, harcelées […]. Il faut que l’on réalise l’ampleur des violences."

Et les pouvoirs publics ont un grand rôle à jouer : fin septembre, Osez le féminisme était justement signataire d’une tribune dans Mediapart dénonçant le contenu des ordonnances réformant le Code du travail. Le collectif Ordonnances non merci se constituait alors pour dénoncer l’abandon des femmes victimes de harcèlement sexuel au travail.