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On a demandé à un testeur de jeux vidéo si c’était vraiment un métier de rêve

Publié le , modifié le

Par Pierre Bazin

Pourquoi payer pour jouer quand on peut être payé pour jouer ?

On a demandé à un testeur de jeux vidéo si c’était vraiment un métier de rêve

Young bearded man in headphones looking at computer monitor and playing in computer game alone in dark room

Il y a des métiers qu’on peut qualifier “de rêve”. Astronaute, pompier, vétérinaire ou encore comédien : ces jobs passionnants fascinent les enfants de tout âge depuis des lustres. Or, depuis un certain nombre d’années, les nouvelles générations découvrent des opportunités inédites. Si les classiques restent toujours d’actualité, on peut rêver de faire des métiers bien différents de nos aïeux : youtubeur, streamer, e-sportif ou encore… testeur de jeux vidéo.

Quel jeune gamer n’a jamais rêvé de faire de son boulot ce qui occupe la grande partie de ses dimanches après-midi ? Être payé pour jouer, être payé pour donner son avis sur un jeu, être au cœur de la création vidéoludique avec comme outil de travail une manette… Je dois l’avouer, j’y ai moi-même longuement songé.

Alors, forcément, quand on entend qu’il existe des testeurs de jeux vidéo qui sont rémunérés pour jouer toute la journée, on a envie de dire banco. En quête de réponses, de rêve ou qui reflètent peut-être la triste réalité, on est directement allés demander à un vétéran du métier de nous raconter tout cela.

“On ne dit pas aux développeurs quoi faire”

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Sofiane Draa est dans l’industrie du jeu vidéo depuis une bonne dizaine d’années. Le métier de testeur professionnel, il le connaît parfaitement. Il a non seulement exercé ce métier mais il a également dirigé des équipes de testeurs.

Sofiane Draa aux Jeux Made in France.

Mais d’abord, de quoi on parle ? Il faut déjà différencier le QA (Quality Assurancetesting des tests que font, par exemple, les journalistes et médias spécialisés en jeu vidéo. Ces derniers s’apparentent bien plus à des critiques, aussi appelées reviews, et se font quand le jeu est terminé et sur le point de sortir pour le grand public.

Lors du développement d’un jeu vidéo, le QA testing est une étape aussi essentielle qu’omniprésente dans le processus. Aux antipodes des critiques, le testeur professionnel doit justement se détacher entièrement de tout jugement moral ou subjectif. “Il ne faut jamais se mettre en travers du processus créatif”, explique Sofiane. “On n’est pas là pour dire aux game designers quoi faire, ou même ce qui va plaire ou déplaire aux joueurs.”

Quand on est QA Tester, on fait principalement appel à ses qualités d’analyse, de patience, mais aussi de recul. Un jeu vidéo a un cahier des charges, des exigences à respecter. Ces dernières peuvent aussi bien concerner le design général que d’infimes éléments de gameplay. L’expérience rendue d’un jeu doit correspondre aux attentes des joueurs et surtout à ce qui a été promis par les développeurs.

Alors, quand on sait tout le retard que peut accumuler le développement d’un jeu vidéo lorsque des bugs surgissent, on comprend vite que le rôle du testeur est chargé de responsabilités. Si les testeurs dans l’industrie sont souvent sur différents projets en même temps, certains gros jeux style triple A (Assassin’s Creed, God of War, etc.) demandent des équipes dédiées.

“Sur un développement d’un gros jeu sur quatre, cinq ans, on va reporter des dizaines de milliers de bugs.”

À mesure que les jeux se complexifient, s’enrichissent et aussi que les joueurs ont des exigences (et des spectres de comparaison) plus grands, les problèmes et obstacles s’accumulent. Les testeurs sont là pour faire en sorte qu’ils soient repérés, identifiés et traités rapidement avant qu’ils n’enrayent trop le processus global.

Si les bugs graphiques marquent (traumatisent) les joueurs, ils ne sont qu’une partie émergée de l’iceberg.

Un trop gros bug et c’est tout une partie du développement qui peut être impactée et donc subir un lourd retard. “Les testeurs font toujours leur boulot au maximum mais parfois, il faut hiérarchiser les problèmes sur lesquels les développeurs vont devoir agir en priorité”, illustre Sofiane.

Il y a alors de multiples arbitrages à faire entre les équipes de développeurs, de testing, la direction et même les investisseurs. “Ce n’est la partie du travail que je préfère”, concède Sofiane.

“On joue au savant fou pour trouver les bugs”

Un testeur de jeux, comme son nom l’indique, teste et donc joue. Mais si la perspective est idyllique, il serait quelque peu mensonger de réduire sa journée de travail à d’interminables sessions de jeux vidéo. Le contrôle d’assurance qualité sous-entend aussi l’élaboration de protocoles détaillés pour rendre efficace chaque session de testing.

Lorsqu’un bug est repéré, c’est tout une méthodologie qui est appliquée. D’abord, pour l’identifier précisément : quel est le bug ? Comment apparaît-il ? Sous quelles conditions ? Ensuite, pour produire un rapport concis et efficace dont les développeurs prendront connaissance pour corriger ces bugs.

“Évidemment, pendant que les développeurs corrigent les bugs, on ne se tourne pas les pouces en attendant !”

Les corrections de bugs peuvent prendre plusieurs semaines, “parfois un mois !” précise Sofiane. Au-delà des protocoles mis en place, les équipes de test vont pouvoir prendre des initiatives avec des phases de “tests exploratoires”.

Clairement “une des parties les plus amusantes” du travail de testeur, selon Sofiane. Il s’agit de parcourir plus librement le jeu pour tester des conditions de jeu différentes en s’éloignant un peu des feuilles de route habituelles.

Dans un jeu vidéo, un joueur a pleine liberté de ses mouvements. C’est d’autant plus vrai dans les jeux en open-world.

“On a beau essayer de tout anticiper, on ne peut pas être exhaustif. Mais il faut maximiser la découverte de défauts face une infinité de scénarios possibles dans les comportements d’un joueur.”

Alors Sofiane explique qu’il faut parfois jouer au “savant fou” pour dénicher les fonctionnalités imparfaites d’un jeu. Par exemple, on pense souvent à des combinaisons de touches qui pourraient faire buguer la console, mais même à ce sujet, il faut aller plus loin et se mettre dans la peau d’un joueur. “Potentiellement, on peut s’asseoir sur la manette pour répéter une erreur de manipulation commune”, explique Sofiane.

Pour bien “casser” un jeu, il ne faut pas s’éparpiller. “On essaye de rester cohérent, mais techniquement, il y a des gens qui ont testé le fonctionnement de consoles à différentes pressions atmosphériques”, illustre Sofiane. Pour faire dérailler un jeu, il faut en connaître ses moindres recoins, mais toujours avec la volonté de l’améliorer.

Mais alors, comment devient-on testeur de jeux ?

Le parcours de Sofiane, comme celui de beaucoup de personnes de sa génération dans l’industrie vidéoludique, est un peu atypique. Alors qu’il faisait des études en sciences politiques, il décroche un stage dans un studio français spécialisé dans les premiers jeux mobiles du marché – il y a de cela quinze ans.

“Sur le papier, je trouvais géniale, évidemment, l’idée de jouer à un jeu pendant le travail. Mais j’ai vite compris qu’il s’agissait aussi d’un ‘vrai travail’ avec toutes les contraintes que cela implique.”

Le métier de testing, Sofiane le découvre par la pratique en entreprise. Après avoir terminé ses études, il revient vite dans le secteur du jeu vidéo, toujours dans les métiers de test. Dans sa carrière, Sofiane Draa a pu diriger des équipes et même voir de gros jeux vidéo naître de quelques miettes, jusqu’à leur sortie finale.

“Aujourd’hui, il y a beaucoup d’opportunités pour ceux qui veulent devenir testeurs.”

Sofiane Draa sait que son cas est aujourd’hui plus difficilement réitérable, car l’industrie vidéoludique s’est considérablement spécialisée et professionnalisée. Mais c’est aussi un marché en pleine croissance qui porte des projets toujours plus grands… qui doivent être testés.

D’autant que le métier de QA Tester a des milliers d’embranchements et de spécialisations possibles. Il y a le hardware (les configurations de PC, les consoles) comme le software (les jeux, les logiciels) à tester.

Il est très rare qu’un gros studio de jeux vidéo n’ait pas une équipe interne dédiée à l’assurance qualité. “Je crois que Valve n’en a pas, mais c’est presque l’exception qui confirme la règle, précise Sofiane. Néanmoins, au vu de la quantité de travail, beaucoup de ces tâches sont externalisées à d’autres entreprises spécialisées dans le testing, et même spécialisées dans un certain type de testing.

Aujourd’hui, Sofiane Draa enseigne à ISART Digital. Il y est même devenu responsable pédagogique puisque l’école a récemment intégré les métiers du QA Testing dans ses programmes dédiés au jeu vidéo. “Après avoir implanté ces notions de testing, on a vu une nette amélioration sur les projets de fin d’études des élèves”, assure Sofiane.

Alors, métier de rêve ou pas ? “C’est absolument passionnant si vous êtes intéressé par le medium, par le jeu vidéo au sens large, quel qu’il soit”, assure Sofiane. “Évidemment, ce n’est pas que jouer toute la journée, mais quand c’est le cas, c’est forcément plaisant !”