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L’œil du footix : “Regarder le match Suisse-Brésil en tant que Suisse-Brésilienne, c’est l’enfer”

Publié le

par Anna Carolina Assuncao

"Je n’ai jamais été autant tiraillée de toute ma vie."

L’œil du footix : “Regarder le match Suisse-Brésil en tant que Suisse-Brésilienne, c’est l’enfer”

Photo by Nigel Keene / ProSportsImages / DPPI via AFP

Hello, je m’appelle Anna Carolina (aka. “AC”, oui comme la clim’ en anglais) et je ne regarde jamais le foot à part quand je suis au Brésil avec ma famille autour d’un bon barbecue (et ça remonte à longtemps, croyez-moi).

Cette semaine, exceptionnellement, j’ai regardé le match Suisse-Brésil. Mais bien sûr ! Étant brésilienne et suisse, comment pouvais-je louper une telle occasion ? Ce n’est que la troisième fois de l’histoire de la Coupe du monde que mes deux pays d’origine s’affrontent.

Avoir deux nationalités, c’est cool, mais ça l’est un peu moins quand il faut “choisir” une équipe lorsque tes deux pays s’affrontent. Même si j’ai un T-shirt avec un drapeau moitié-moitié (une croix Suisse avec les couleurs du Brésil), c’est quand même compliqué d’être pour deux équipes simultanément. Mettez-vous à ma place : ça voudrait dire être super contente, indépendamment de l’équipe qui gagne. Bizarre, non ? L’objectif, c’est quand même d’être pour une équipe et contre une autre, à mon sens.

Du coup, j’ai décidé de suivre mon cœur. J’avoue qu’il battait pour le Brésil plutôt que pour la Suisse. En même temps, c’est normal, le foot fait partie de la culture brésilienne, c’est quasiment une religion. On est le pays qui a le plus gagné de Coupes du monde. En revanche, je pense que je profite du contexte pour basculer d’une équipe à l’autre. Par exemple, si je regardais un match de hockey sur glace, à choisir entre la Suisse et le Brésil, je choisirais la Suisse ! Oui, car c’est notre sport national en Suisse, pour celles et ceux qui ne savaient pas. Bref, revenons-en au match.

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Je me connecte sur mon ordinateur et, n’étant pas une experte de foot, je me concentre sur les observations des commentateurs.

“Est-ce que c’est la Suisse qui est bonne ou le Brésil qui est mauvais ?”

Franchement, ce commentaire était vachement tragicomique et m’a donné envie de me tordre de rire tout en pleurant. Plus sérieusement, c’est vrai que pour quelqu’un qui ne s’y connaît pas bien en foot — comme moi — ce genre de commentaire influence complètement la façon de voir le jeu. Eh oui ! Les commentateurs partent du principe que la Suisse n’a aucune chance. Et si, par magie, la Suisse explosait le Brésil comme le match 7-1 entre l’Allemagne et le Brésil en 2014 ? Je commence à me demander si la Suisse n’est pas influencée par la vibration négative des gens qui ne croient pas en elle. J’avoue que ce commentaire a partagé mon cœur en deux.

“Wegner ! Non, pardon, Widmer !”

Une autre chose que j’ai remarquée, c’est que les commentateurs se trompaient toujours dans les noms des joueurs suisses et pas dans ceux des Brésiliens. Au contraire, j’ai été agréablement surprise par leur prononciation exemplaire lorsqu’ils disaient “Marquinhos” et “Seleçao”. Franchement, je ne m’attendais pas à ce qu’ils prononcent le “ã” (moi, je dois carrément l’enlever de mon nom de famille pour ne pas embrouiller les autres). Globalement, j’ai senti qu’il y avait une condescendance générale envers la Suisse. Même si j’étais pour le Brésil, j’avoue que je me sentais très tiraillée. Je me sentais un peu comme une mère qui voudrait s’assurer que ses deux enfants soient traités de la même façon.

Pause, mon ordinateur bugge

Je reviens 20 minutes plus tard et le match est toujours le même. L’enthousiasme des commentateurs aussi. Même Foot Mercato l’a dit dans un article : “En première période, on s’est pas mal ennuyés, il faut l’avouer”. Je suis d’accord.

Xhaka reprend son souffle et joue pas mal dans le bloc adverse. Franchement, le Brésil a l’air un peu mou. Est-ce que la Suisse va réussir à marquer un but ? J’avoue que pendant une fraction de seconde, j’étais du côté des Suisses. D’un coup, je me souviens que je suis pour le Brésil. Je n’en peux plus, de cette division interne.

“Les Suisses gardent leur sang-froid, mais peuvent se lâcher un peu plus”

J’avoue que cette phrase m’a donné envie de secouer l’équipe suisse et de leur dire “c’est bon, on sait que vous êtes organisés et que vous avez le sang froid ! Mais là, lâcheeeeeeeeez vous !” Ça a éveillé en moi le clash que j’ai entre mes deux cultures. Étant née en Suisse, je ne m’identifie pas avec les stéréotypes d’une personne suisse organisée avec du sang froid. Bien au contraire, je ne me sens pas particulièrement organisée et je considère avoir beaucoup (beaucoup) de sang chaud (si on reste dans les stéréotypes, bien évidemment).

Goooooooooaaaaaaaaaaaaalllllllll !!!!!

En deux temps, trois mouvements, le Brésil se chauffe et se met à l’attaque. Et BAM, le Brésil marque son premier but avec Vinicius et il tire une grimace. Je suis trop contente pour le Brésil. C’est l’équipe que j’ai choisie, après tout ! Mais bon, la grimace de Vinicius qui se moque de la Suisse n’était pas nécessaire (mes pauvres Suisses, quand même). Ah, et ben non. Pour finir, le but a été annulé par le VAR ! Retour à la case départ.

Gros zoom sur Ronaldo. J’avoue que je ne l’ai pas reconnu. Est-ce qu’il est fier de ce match ou il s’ennuie ?

Le Brésil devient de plus en plus agressif. Et GoooOAAOOooOOOAAAooooooLLLLLL pour le Brésil !!!!!!!! 

BAM, goal de Casimiro. Cette fois, c’est un vrai. C’est presque la fin du match. Je suis trop contente, mais en même temps je m’y attendais (comme tout le monde) . Par contre, dès que la caméra filme les Suisses, mon cœur se serre (encore une fois). Ils avaient tous l’air tristounet. Je check Instagram et je vois que touuuute ma famille et mes amis brésiliens sont trop contents. Alors que du côté suisse, je ne vois presque pas de stories. Je ne sais pas si ça a à voir avec le fait que les Suisses sont moins fervents du foot ou parce qu’ils présentaient leur défaite.

C’est la fin du jeu. J’avoue que je reste sur un sentiment très mitigé et partagé. J’ai envie de sourire et de pleurer à la fois. J’ai senti que ce match n’était pas qu’un match, mais une session de psychanalyse sur mon identité helvético-brésilienne.