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Every Thing Will Be Fine : quand la création se nourrit du réel

Publié le

par Constance Bloch

Every Thing Will Be Fine : quand la création se nourrit du réel

Se nourrir du réel

Spécialement écrit par le scénariste norvégien Bjorn-Olaf Johannessen pour Wim Wenders, Every Thing Will Be Fine traite de l’exploitation de la vie réelle par des artistes à travers leurs œuvres, et les conflits personnels qui peuvent en découler.
La première chose qui m’a attiré en lisant le scénario, c’est le thème de la culpabilité, explique Wim Wenders dans une déclaration officielle, bien que l’enjeu du récit ne soit pas tant de savoir si cet homme est coupable de quoi que ce soit qui pourrait être lié à l’accident, que d’interroger la culpabilité qui est au cœur de toute création d’un écrivain ou d’un cinéaste qui “exploite” la vie réelle.”
Est-il légitime d’utiliser à des fins personnelles les expériences ou les souffrances d’autrui pour les transformer en art, en histoire, en film ? Dans le long métrage, c’est l’experience traumatique de l’accident qui pousse le héros à devenir un meilleur écrivain. Cet évènement débloque quelque chose qui lui permet d’évoluer en l’utilisant dans son travail. Comme l’affirme Wim Wenders :

Quelle responsabilité avons-nous quand nous prenons possession de l’expérience d’autres personnes et de cette manière ? Bien qu’elle soit fondamentale, cette question est rarement posée au cinéma.


La création se nourrit inexorablement du vécu. Du nôtre, de celui d’autrui, des histoires qui nous sont contées et de faits qui nous poussent à nous poser des questions, à comprendre ou simplement à extérioriser des choses qui nous hantent. “Cela m’arrive avec chaque film que je tourne, avec chaque œuvre que j’écris. On ne peut pas se nourrir exclusivement de ses propres experiences“, confie le réalisateur allemand. Il poursuit :

On se nourrit en permanence de conversations que l’on a avec des amis, des proches ou des connaissances. Jusqu’au bout du monde commence avec le personnage joué par Jeanne Moreau qui a été inspiré par ma tante aveugle. Quand j’étais enfant, j’étais très préoccupé par cette question : que ressent-on quand on est aveugle ?

Il en va de même pour le poignant Nick’s movie, pour lequel Wim Wenders se rend à New York chez le réalisateur Nicholas Ray en 1979. Atteint d’un cancer dont il mourra, ce dernier souhaite faire un dernier film avec son ami. Un cas de conscience quotidien pour le cinéaste :

Dans Nick’s movie, la question était de savoir si l’on pouvait faire un film sur la souffrance et sur la mort d’un autre homme. Quand et où faut-il s’arrêter ? Jusqu’où est-il permis d’aller ? Bien que Nicholas Ray, qui se mourait d’un cancer, fût prêt à l’affronter et insistât pour que nous le fissions, le problème se présentait à moi chaque jour : suis-je autorisé à transformer cela en fiction ?

Le malheur, vecteur de création ?

Il doit s’affronter non seulement aux affres de la création, à la quête incessante de reconnaissance qu’exige son talent, mais aussi aux difficultés que rencontre tout homme cherchant à subvenir à ses besoins, tentant de subsister dans une société souvent hostile.
Il frôle ou tombe dans la folie, il tente de se suicider – et parfois y parvient –, il est détruit par la drogue ou l’alcool, il est mélancolique, plongé dans la misère, incompris, rejeté… Autant de traits récurrents qui dessinent au fil des siècles le profil de l’écrivain malheureux, mais également, pourrait-on dire, par contagion, celui de tout écrivain.

Si l’écrivain de Wim Wenders tombe effectivement après le drame dans des dérives borderline, elles ne sont qu’une passade. Le personnage est fait de nuances. “C’est quelqu’un d’introverti. C’est un créatif, un écrivain donc un homme plutôt mystérieux. Il y a souvent, dans la vie et le travail des artistes, des choses que l’on ignore, précise le réalisateur. Pour moi, ils ont tous quelque chose de mystérieux car ils sont tellement renfermés et seuls lorsqu’il s’agit de leur travail. Il garde pour lui la plupart des choses qui lui arrivent et les analyse dans ses livres.
L’art peut donc servir d’exutoire, de remède ou de thérapie dont jaillit parfois une œuvre merveilleuse. “Je dirais qu’en ce qui concerne ses scrupules sur le rapport entre réalité et création, Tomas est mon alter ego“, explique Wim Wenders. À travers un long métrage soigné et maitrisé, le réalisateur pose des questions sur le processus de création dont les réponses, restées en suspens, nous poussent à sonder notre propre morale.

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