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Slowthai, Lil Yachty, Yung Lean : Comment le rap devient la musique la plus large d’esprit… jusqu’à ne plus être du rap

Slowthai, Lil Yachty, Yung Lean : Comment le rap devient la musique la plus large d’esprit… jusqu’à ne plus être du rap

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George Muncey/Youtube/Year0001/Juan Pablo Serrano Arenas

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Par Flavio Sillitti

Publié le

De plus en plus de rappeurs le prouvent : leur art s’exprime aussi en dehors des kicks et des punchlines.

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C’est un fait : le monde de la musique devient de plus en plus hybride. Diviser nos artistes préféré·es selon les catégories musicales traditionnelles devient un vrai casse-tête, et ce n’est pas plus mal. Au sein d’un seul et même album, les influences peuvent se multiplier et les artistes n’ont plus peur d’expérimenter avec les genres. Un phénomène pour lequel la sphère hip-hop n’est pas en reste.

Ces dernières années, on a eu droit à un retour de la house nineties sur le Honestly, Nevermind de Drake, voire de la dance sur le tube “Fade Up” de Hamza et SCH et un improbable délire rumba sur le Johnny de Janeiro de Sadek. Dans un autre registre, des nouvelles pointures comme les Américaines Doechii ou Baby Tate imposent leur versatilité dès leurs toutes premières sorties avec des titres qui ne se limitent à aucun genre singulier, mêlant les codes hip-hop à ceux d’un esprit punk ou R’n’B bien marqués.

Mais aujourd’hui, des artistes osent carrément le virage à 180 degrés en délaissant les codes hip-hop pour s’émanciper dans des genres opposés : la psyché-rock pour Lil Yachty, le glamrock satiné pour Yung Lean et le punk survitaminé chez Slowthai.

Réinventions

Lil Yachty et le virage psyché-rock

Quand Lil Yachty débarque sous les radars en 2016, alors âgé de 18 ans, ses succès “1 NIGHT “ ou l’inévitable “Broccoli” affichent une musique rap à la fois bouncy et trap, à l’humour grinçant et coloré. Rapidement propulsé au rang de star du hip-hop, le rappeur originaire d’Atlanta écrème son art et divise son registre entre un côté mélodieux aux accents pop et un hip-hop plus classique sur ses mixtapes Lil Boat.

Si son album Nothin’ 2 Prove en 2019 recevait un accueil en demi-teinte, plusieurs médias pointaient néanmoins le fait que Yachty était devenu meilleur en chant qu’en rap. Discret depuis ce disque, à l’exception de certaines mixtapes en guise de lettre d’amour pour le rap classique qui l’a bercé (Michigan Boy Boat et Birthday Mix 6), l’artiste revient présenter son premier album en quatre ans avec Let’s Start Here. Une sortie psyché-rock que personne n’attendait vraiment, avec un casting d’invité·e·s dans l’air du temps : du fascinant Teezo Touchdown à la prolifique Foushée, en passant par les jeunes sensations Justine Skye et Daniel Caesar, sans oublier l’intervention remarquable de Diana Gordon sur tout le long.

Expérimental et rempli d’influences, Let’s Start Here s’éloigne de tout ce que Lil Yachty avait pu proposer par le passé. Le titre introductif intitulé “The Black Seminole.” annonce d’ailleurs la couleur d’entrée de jeu : celle-ci portera les teintes d’un bon Pink Floyd, le goût kaléidoscopique d’un Tame Impala, la froideur d’un Yves Tumor et le spleen enfumé d’un Mac DeMarco.

Le reste du disque offre la même dose de surprise, avec des élans intéressants de pop distordue sur “Pretty”, un esprit funk enivrant sur “Running Out of Time” et un post-punk bien trempé sur “I’ve Officially Lost Vision!!!!”. Et si Let’s Start Here n’est pas un objet psyché-rock qui révolutionnera le registre, Lil Yachty gagne notre respect pour rappeler combien les “genres musicaux” sont des concepts éculés et à quel point l’industrie doit se le rentrer dans le crâne.

Slowthai et le virage punk

Largué comme un astéroïde sur la scène rap britannique depuis 2017, l’enfant terrible Slowthai n’a depuis jamais arrêté de nous gâter. Reconnu par ses pairs avec le très politique “Nothing Great About Britain” en 2019, il diversifiait sa discographie avec “Tyron” deux ans plus tard. Un disque nuancé de ballades hip-hop plus sages, dont le “Feel Away” en featuring avec James Blake et Mount Kimbie nous fait encore frissonner aujourd’hui.

À côté de ses sorties solos, on a pu voir Slowthai s’aventurer dans un registre punk à guitare, à l’image de son apparition sur l’album R.Y.C. du producteur Mura Masa, avec le jouissif “Deal Wiv It” qui semble sorti tout droit d’une B.O. de Trainspotting. Aujourd’hui, le Britannique commence à dévoiler son nouvel album UGLY, acronyme de “U Gotta Love Yourself” (“Tu dois t’aimer toi-même” en français) et confirme un tournant prévisible et bien dosé en punk-rock.

Pour s’assurer de réussir sa métamorphose punk, Slowthai s’entoure des meilleurs. On retrouve ainsi la patte du producteur Dan Carey (initiateur du label Speedy Wunderground, à l’œuvre sur plusieurs sorties de Kae Tempest, Black Midi ou Fontaines D.C.), mais aussi Taylor Skye (moitié du groupe Jockstrap, en pleine montée dans le genre glitch et noise) ou Sega Bodega (le génie derrière certains sons de Shygirl ou Caroline Polacheck). Une team de rêve pour un album qui, d’après les deux premiers singles “Selfish” et “Feel Good”, n’annonce que du bon.

Yung Lean (aka Jonatan Leandoer96) et le virage glamrock

Si on vous dit “Ginseng Trip 2002”, ça ne vous dit rien ? Sorti en 2013, le titre cumule plus de 82 millions de vues sur YouTube et a même décroché la place du titre le plus populaire sur TikTok en 2022, neuf ans après sa sortie. L’auteur de ce banger, c’est le Suédois Yung Lean, pionnier du genre cloud rap aujourd’hui omniprésent dans le monde, caractérisé par des structures planantes et aériennes — pensez aux débuts de PNL ou à Jorrdee chez nous en France.

Au fil des années, Yung Lean a toujours su surprendre avec des réinventions étonnantes en rap, passant du hip-hop semi-parodique de ses débuts à un côté sombre sur “Stranger” en 2017, pour proposer un hybride hyperpop/rap plus moderne que jamais avec son récent “Stardust”. Si chacune des facettes de son rap mérite qu’on s’y attarde, Yung Lean cache également un side project plutôt étonnant, à travers lequel s’exprime toute sa créativité : Jonatan Leandoer96.

Ce projet initié en 2016, dont le nom est tiré de son vrai blase et de son année de naissance, a déjà donné lieu à plusieurs disques, dont un ovni d’emo-folk étrangement convaincant intitulé Blodhundar & Lullabies. Il y a quelques jours, Yung Lean dégainait une nouvelle sortie sous l’alias Jonatan Leandoer96 : Sugar World, un album en huit titres de pop-rock satinée mégalomane, truffé de fausses notes et de grosses sections de violoncelle ultra-drama, le tout saupoudré d’une identité délicieusement kitsch, aux costumes trois-pièces satinés et au charisme exubérant : la version glamrock de Yung Lean dont on ne soupçonnait même pas la possibilité.

Une tendance pas si nouvelle

Mais croire que les artistes rap qui évoluent dans d’autres registres est un phénomène nouveau serait un peu réducteur. Si on retrace la carrière de Mac Miller, par exemple, on s’aperçoit qu’il a sorti en 2012 une pépite inconnue de jazz sous l’alter ego de Larry Lovestein & The Velvet Revival. Autre exemple plus connu du grand public : Lauryn Hill, qui a fait ses preuves à l’international autant comme vocaliste de renom que comme kickeuse respectée, en solo ou au sein du groupe The Fugees.

En 2015, c’est le visionnaire Kid Cudi — en avance sur son temps, comme d’hab — qui proposait avec Speedin’ Bullet 2 Heaven, un album de 90 minutes de rock. Pas de synthés, pas de beats électroniques, juste de la guitare, des grosses batteries, et un esprit rock alternatif très clair. Pourtant, malgré ce détour assumé, l’album sera catégorisé “rap” un peu partout, et, aujourd’hui encore, les plateformes de streaming le décrivent comme tel.

La critique, visiblement mal préparée à ce que Scott Mescudi (de son vrai nom) ne s’écarte de son carcan rap, a largement dénigré l’album, qui finira dans les oubliettes, malgré quelques instants bien construits de fièvre à guitare. Au moment de sa sortie, Cudi partageait déjà son ressenti face au caractère alternatif de son disque : “Dans 5 ans, vous pourrez mesurer l’impact de cet album. Je l’ai fait pour les gosses qui sont chez eux à rêver de pondre quelque chose de créativement courageux. […] Les gens détesteront toujours ce qu’ils ne comprennent pas. Peu importe ce que tu fais. Donc crois en toi et vois ce qu’il se passe.”

Le piège du rap

L’exemple de Kid Cudi le prouve, on ne s’émancipe que trop difficilement du label “rap”. La preuve : si on lance une station Apple Music à partir du récent morceau “Selfish” de Slowthai, résolument punk-rock, ce sont des noms purement rap comme Playboi Carti ou Gunna qui arrivent. Même quand leur musique prend des directions clairement différentes, que ce soit en termes de sonorités ou d’esthétique, il est encore compliqué pour les artistes rap de dépasser cette image et ces préconceptions liées au monde hip-hop.

Un constat qui pousse également à lier ce phénomène à une réelle problématique de ségrégation, qui va limiter les artistes racisé·e·s aux catégories R’n’B et rap/hip-hop, tandis que les artistes blanc·he·s auront un laissez-passer entre les différents genres pop, rock, country, metal, alternatif — bref, tous les autres. Si on prend les Grammy Awards comme terrain d’observation, par exemple, deux situations opposées pointent le même problème.

En 2021, Justin Bieber estimait que l’Académie des Grammies avait fauté en catégorisant son album “Changes” en catégories pop, alors qu’il revendiquait le caractère R’n’B de son album. L’année précédente, c’était Tyler, The Creator qui remportait le Grammy Award pour le Meilleur album de rap avec son audacieux Igor, suscitant chez l’artiste un sentiment partagé.

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“D’un côté, je suis très reconnaissant que ce que je fasse soit reconnu dans un monde comme celui-ci, mais d’un autre côté, ça craint qu’à chaque fois que quelqu’un qui me ressemble essaye de faire une musique qui casse les codes, ça tombe dans une catégorie “rap” ou “musique urbaine”. […] Pourquoi on ne peut pas juste être en pop ?” avait confié Tyler, The Creator en salle de presse, quelques minutes après avoir reçu son Grammy. Il suffit de regarder la cérémonie de cette année pour se rendre compte que cette colorisation des genres musicaux a encore la peau dure.

En bref, un·e rappeur·euse qui ne rappe plus vraiment, c’est tout simplement un·e artiste qui veut se réinventer, faire évoluer sa musique en dehors du registre qui l’a vu commencer. C’est une liberté à défendre coûte que coûte, n’en déplaise aux mauvaises langues qui accusent cette démarche de stratégie marketing, ou aux puristes qui ne survivent pas au fait que leur idole ait troqué les punchlines contre les trémolos et les mélodies. Rassurez-vous : on continuera les pogos chez Lil Yachty, Slowthai et Yung Lean.