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Rencontre avec Pio Marmaï, au cœur d’un scandale d’État

Publié le

par Louis Lepron

À l’occasion de la sortie du nouveau film de Thierry de Peretti.

Rencontre avec Pio Marmaï, au cœur d’un scandale d’État

Pio Marmaï est partout. En tournage pour Les Trois Mousquetaires, nommé aux César pour La Fracture, dans L’Événement (en bonne place aussi aux César) qui a raflé le Lion d’or au dernier festival de Venise, bientôt au cinéma au côté d’Agnès Jaoui dans Compagnons, et en promo aujourd’hui pour le très bon Enquête sur un scandale d’État.

Dans ce nouveau long-métrage de Thierry de Peretti, il incarne Stéphane Vilner (aka Emmanuel Fansten), un journaliste de Libération qui participe à raconter l’histoire d’Hubert Antoine, un agent infiltré de la brigade des stups qui a décidé de balancer Jacques Billard (Vincent Lindon), un haut placé de la police française dans une affaire de cannabis saisi à Paris. À l’occasion de cette adaptation du livre L’Infiltré, on lui a posé quelques questions pour en savoir plus sur son rôle, le tournage et son travail avec Roschdy Zem.

Comment tu t’es retrouvé sur ce projet ?

Dans mon souvenir, je pense que c’est tout simplement Thierry de Peretti qui a appelé mon agent et qui m’a pitché le projet. Y a eu ensuite 250 pages de texte qui sont arrivées. Quand tu ne sais pas exactement de quoi il en retourne, de l’affaire française, quand tout ça est opaque, lire 250 pages de ce sujet-là, c’était assez austère. Mais j’ai tellement adoré les films précédents de Thierry de Peretti que je me disais que l’aventure allait être incroyable. Lire 250 pages avec des bribes de dialogues, c’était austère au départ.

Comment s’est déroulée la préparation du film ?

On a fait énormément de répétitions, avec Roschdy Zem en Corse : on écoutait tous les entretiens d’Hubert Antoine et Emmanuel Fansten, à l’époque où ils avaient lancé la démarche d’écrire un livre sur ce qu’on a appelé l’affaire François Thierry. Il y avait des heures d’échanges, qui racontaient tout le parcours d’Hubert Avoine, ancien communiste qui était à une époque en lien avec El Chapo. C’est une grosse machine. Ça fait partie du travail de Thierry et je n’avais jamais travaillé comme ça. Il y avait une telle densité d’écriture, qu’on ne pouvait pas arriver comme ça, avec quelques bribes de dialogue en tête.

Et je pense que c’était important, parce que j’essayais d’être le plus précis. L’idée, c’était d’arriver à rendre audible toute la dimension politique et tentaculaire de ce que peut être le trafic de stupéfiants à l’international et de cette affaire, en l’occurrence. C’était pas évident. Tout parait d’une limpidité rare quand tu rencontres Thierry, et quand il se barrait, c’était impossible d’être concret. Après ce travail, ça s’est senti sur le plateau. Avec Thierry, il n’y avait pas de “moteur, action” : on faisait des plans-séquences qui pouvaient durer entre 10 et 35 minutes. Il prenait ensuite des bribes.

À un moment, la scène se lance. En amont, on fait ce qu’on veut. La première scène, qui se déroule lors d’une conférence de rédaction à Libération, avant même qu’Alexis Manenti et moi, on prenne la parole, il y avait déjà un quart d’heure de jeu préalable.

C’était écrit ?

Oui, c’était écrit, mais les acteurs venaient avec de vrais articles qu’ils étaient censés écrire le jour même. On a travaillé deux semaines pour qu’il y ait cette cohérence à l’image. Donc pendant 15 minutes, tu attends, et quand ça va partir, tu dois être précis, être au niveau des mecs… En termes de montée de stress, c’était quelque chose. “Les garçons, vous avez un truc à dire ?”. Là, tu dois savoir de quoi tu parles. On travaillait à côté de vrais journalistes, ils bossaient tout le temps, et on les prévenait quand on allait tourner. J’ai répété pendant 1 mois et demi, quatre fois par semaine. Deux heures, après mon cerveau explosait. Mais, ensuite, c’est payant.

Aussi, ce que Thierry adore, c’est que si ton téléphone sonne, tu peux répondre. Il aimait les accidents. C’est pas de la posture. Pour les scènes de fête, ça tournait tout le temps. C’est vraiment la fête autour de nous. À certains moments, les gens sont un peu pétés, et quelques-uns ne comprenaient pas qu’on tournait. Un pote à moi m’a par exemple dit : “Putain mais Pio, y a Roschdy Zem qui est là à la soirée, non ?”. Parfois, ils oubliaient. Il y a eu des moments troublants.

Comme avec la scène de la soirée techno, on a participé à une vraie soirée Possession. Y avait des mecs qui disaient alors qu’on tournait : “Mais putain, qu’est-ce que tu fous dans une soirée Possession ?” (Rires). C’est pas du bavardage, et c’est ce qui crée la richesse de ce travail : à la fois tu fais une soirée techno le samedi soir et le lundi, tu parles de tonnages à Libération, ça crée une épaisseur sur le personnage et en même temps, ça demande une concentration. Être sur le fil du rasoir à Libé et savoir se lâcher dans une soirée.

T’as réussi à te lâcher à un moment donné ?

C’est pas que tu oublies, parce qu’il y a toujours une conscience. À Libération, je savais à peu près quand les gens se calmaient, que la chef opératrice Claire Mathon commençait à cadrer ou que Thierry faisait un geste et nous disait “Les mecs, ça va partir”. Aussi, on a fait très peu de postsynchro, ce qui est fou. À la différence d’une scène d’intérieur parce qu’il y avait un son de Lady Gaga. D’ailleurs, c’est une scène où Roschdy Zem demande en mariage un personnage du film, et des personnes présentes dans le restaurant ont cru que c’était une vraie demande et ça a fini dans la presse people.

Tu te rendais compte à quel point la caméra était éloignée ?

Je ne m’en suis pas rendu compte parce qu’on n’a jamais accès au cadre. Je me doutais bien qu’on n’était pas en serré. Partir en 35mm, même d’être assez loin, le fait d’être en format carré resserre le regard du spectateur. Il se perd moins. Quand tu es très serré, il y a des petites nuances, t’en fais moins.

À quel point tu enquêtes sur tes personnages avant d’arriver sur le plateau ?

Ce qui est délicat, c’est que je joue dans le film quelqu’un qui existe, qui a 42 ans, et qui est presque de la même génération que moi. Très vite, la question du mimétisme s’est posée. Au contraire, j’ai essayé de trouver la puissance dans la langue pour rendre accessible le propos. C’est ce qui m’a toujours impressionné chez Emmanuel, d’arriver à rendre tout entendable.

J’ai tellement intégré sa parole que ça devient naturel et déconcertant. Quand j’y arrivais, j’obtenais quelque chose de jouissif. Je savais de quoi je parlais. Le tonnage, les mecs, le trafic, c’était presque obsessionnel. 8 mois de travail autour de ce sujet. C’est un des rares moments où j’ai pu fabriquer un personnage qui ne m’appartient pas non plus. Je ne pouvais pas arriver en mode “C’est quoi, c’est 300 tonnes, 400 tonnes ?”.

Tu avais le même discours avec le personnage principal du film Mais vous êtes fous.

Oui c’est juste, mais avec ce film c’était autre chose, parce que là c’était de l’ordre d’un état physique, d’angoisse, d’anxiété, de parano, sans être dans la surincarnation. Avec Enquête sur un scandale d’État, c’était à travers la langue.

C’était comment de travailler avec Roschdy ?

On se connaissait pas, et de base, on est assez différents. Je dis ça parce qu’on a 20 ans d’écart, mais dans le travail, on a cette même exigence. Il a travaillé le personnage d’Hubert Antoine, et dans le fait de copier, c’était exactement lui. Au bout de 6 mois, c’était ce que j’entendais sur les bandes des entretiens. Il est arrivé, il connaissait parfaitement le texte. C’est une relation qui se crée aussi, sur 6 mois avec des échanges de ce type, il faut se faire confiance.

Après ce film, c’est quoi ton prochain projet ?

Une comédie réalisée par Éric Toledano et Olivier Nakache, au côté d’Alban Ivanov. J’avais déjà bossé avec eux pour En thérapie, dont je viens de terminer la deuxième saison. On se tournait un peu autour, il fallait une idée, et là, c’est parti.

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