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Par amour, j’ai adopté la fille de ma sœur après sa mort

Publié le

par Astrid Van Laer

Cette semaine, on vous raconte le drame qui unit Cloé et Sandrine, et le lien fort qu’elles ont tissé depuis. Une histoire de promesse tenue, de résilience, mais surtout d’amour.

Par amour, j’ai adopté la fille de ma sœur après sa mort

© Illustration Konbini

Par amour amical, familial ou amoureux, ils ont réalisé des choses hors du commun. Dans sa série “Par amour”, chaque semaine durant l’été, Konbini vous raconte leurs histoires. Cette semaine, on vous parle de Sandrine et Cloé.

“Si on ne le sait pas, on ne peut pas deviner ce qui lui est arrivé”, nous dit Sandrine au sujet de la petite Cloé. “Ce qui lui est arrivé”, c’est l’innommable, l’indicible, le cauchemar. Lorsque, le 22 septembre 2017, son père a tabassé sa mère Ghylaine, 34 ans, avant de la brûler vive devant ses yeux.

La jeune maman est morte quelques heures plus tard des suites de ses blessures, dans sa chambre d’hôpital. Et, du jour au lendemain, sa vie bascule : la fillette, alors âgée de 7 ans, est orpheline de sa mère, et son père est mis en examen, bientôt incarcéré et dépossédé de son autorité parentale.

Mais elle peut alors compter sur sa tante Sandrine, déjà mère de deux enfants. Celle-ci s’est rendue au chevet de sa sœur avant son décès et lui a promis : elle “peut partir en paix”, elle “prendra soin” de sa fille unique. Plus encore que d’en prendre soin, Sandrine a adopté sa nièce. Un “bout de papier”, qui ne change “rien” pour Sandrine, mais qui veut dire beaucoup pour Cloé.

“Pour moi, ça ne changeait rien”

Rapidement après le décès de Ghylaine, Cloé est placée chez sa tante. Mais c’est seulement cinq ans après, le 5 avril 2022, des démarches lancées en décembre 2020, un passage devant le juge des tutelles, le jugement de son père, quelques lenteurs administratives et un conseil de famille plus tard, que son adoption a été rendue officielle.

Depuis le 22 juin, c’est écrit noir sur blanc, Cloé figure sur son livret de famille, aux côtés de ses désormais frères, Luca et Guillaume, âgés respectivement de 13 et 24 ans. Sandrine nous raconte leur vie de famille épanouie, et les circonstances de l’adoption.

Cloé, qui ressemble beaucoup à sa mère, a soufflé ses onze bougies et est épanouie. Après les vacances d’été, elle passera en classe de cinquième. Elle est décrite par sa tante comme une “petite fille extrêmement solaire, joyeuse et très expansive” ou encore “pleine de vie, qui rigole tout le temps”. “Elle a quand même un bon petit caractère bien trempé”, ironise-t-elle, ajoutant : “Elle a pris du caractère de sa maman : elle sait ce qu’elle veut et ne veut pas.”

“Changer son nom de famille”

Cette adoption, elle la voulait plus que tout. Car cette démarche, c’est surtout pour Cloé que Sandrine l’a entreprise. “Pour moi, ça ne changeait rien et je lui ai expliqué”, nous dit-elle, avant de poursuivre :

“Je lui ai dit que dans mon cœur ça ne changeait rien du tout, que c’était juste un petit bout de papier et qu’elle avait exactement la même place que mes deux fils. Mais pour elle c’était très important. Je pense qu’elle avait besoin de se reconstruire une famille, elle m’a dit qu’elle voulait que mes fils deviennent ses frères. Je pense qu’elle voulait vraiment se recréer un cocon familial, ne plus être un électron libre, s’attacher quelque part et se dire : ‘Maintenant, c’est légalement ma famille.'”

“Mais ce qui était encore plus important pour elle, c’était de changer son nom de famille.” Ce nom de famille paternel, qui, à chaque fois qu’un professeur l’aurait appelée en classe, à chaque moment où il lui aurait fallu sortir sa carte d’identité ou qu’elle serait passée devant sa boîte aux lettres, lui aurait violemment rappelé le cauchemar du féminicide commis par son père sur sa mère, lorsque celui-ci a “pris une bouteille remplie d’essence, l’a déversée sur [sa] sœur et a mis le feu”.

“Il a fallu que les enfants s’apprivoisent”

Nouveau nom donc. Mais également nouvelle vie. Après des débuts qui ont forcément nécessité quelques efforts d’adaptation, cela se passe aujourd’hui à merveille. Sandrine raconte :

“Ça se passe très bien, mais, au début, ça a été très difficile pour mon petit de 13 ans. Quand Cloé est arrivée, elle avait 7 ans et lui 8. Elle prenait énormément de place parce qu’elle avait besoin de faire sentir qu’elle était là. Lui qui a onze ans d’écart avec son frère n’était tout d’un coup plus le petit dernier, il a dû partager ses parents, sa maison, tout.”

Elle poursuit : “Puis il a fallu qu’il apprenne dans le détail ce qui était arrivé à ma sœur parce qu’il risquait de l’apprendre par Cloé. Et comme ils n’ont pas du tout le même caractère, il a vraiment fallu qu’ils s’apprivoisent : l’une est très extravertie, l’autre introverti au possible.” Mais maintenant que chacun “a compris le fonctionnement de l’autre, tout se passe bien, on les entend rire comme des frères et sœurs”.

Les garçons ont bien entendu été consultés avant que Sandrine n’entame les démarches d’adoption. “Il y a eu des discussions au sein de la famille où tout le monde a pu donner son avis.” “Comme pour l’accueil de Cloé, avant de la recueillir à la maison, on avait fait une petite réunion de famille, on en a parlé ensemble pour avoir l’avis et les impressions de chacun. On a fait exactement la même chose pour l’adoption. Surtout qu’avec l’adoption, on entre quand même dans une dimension tout autre.”

Car l’adoption de Cloé, au-delà de sa portée symbolique, aura un véritable impact juridique. Le jour où Sandrine disparaîtra par exemple. “Aux yeux de la loi, elle aura exactement les mêmes droits que mes fils biologiques une fois que moi, je vais partir. Cela implique notamment des conséquences sur leur héritage. Il y a donc eu une grosse discussion, mais cela ne leur a posé aucun problème et la décision a très rapidement été prise.”

“Je ne me voyais pas la laisser partir ailleurs”

Ghylaine et Sandrine. © Archives personnelles de Sandrine.

Adopter un troisième enfant a forcément un impact très concret sur les finances du couple. Mais, Sandrine l’assure, l’aspect pécuniaire n’est “pas du tout rentré en compte dans la réflexion”. “J’avais déjà pris ma décision dans ma tête ne serait-ce qu’avant d’en parler à mes enfants et à mon conjoint”, explique-t-elle. Et de confesser :

“Quand je suis allée voir ma sœur à l’hôpital et qu’on m’a dit qu’elle ne survivrait pas, je lui ai dit qu’elle pouvait partir en paix, de ne pas s’accrocher, de ne pas être inquiète, parce que je serai là. Je lui ai dit que je prendrais soin de sa fille, sans me poser de question et avant même d’en parler à qui que ce soit. Après, évidemment, on en a parlé ensemble, mais je ne me voyais pas du tout la laisser partir ailleurs, pas du tout. J’avais un lien extrêmement fort avec ma sœur donc, pour moi, c’était inconcevable que sa fille aille ailleurs que chez moi.”

Du vivant de Ghylaine, les deux sœurs avaient évoqué ce cas de figure, mais il y a plus de vingt ans et uniquement dans la situation où Sandrine partirait la première :

“Nous n’avions jamais parlé du cas de Cloé. Mais Ghylaine est la marraine de mon fils aîné, que son père n’a pas reconnu et que j’ai élevé toute seule. Lorsque je l’ai choisie comme marraine lors d’un baptême républicain, je lui ai dit que je la choisissais parce que si un jour il m’arrivait quelque chose, j’aimerais qu’elle prenne soin de Guillaume, ce qu’elle avait tout de suite accepté. C’était la deuxième maman de mon bébé, c’est elle qui l’a eu dans les bras la première, avant moi, ils étaient fusionnels tous les deux.”

“Il y avait donc un accord dans ce sens-là, pas dans l’autre. Mais elle savait très bien que s’il se passait quoi que ce soit, je serais là pour sa fille, du moins je pense qu’elle le savait”, confie Sandrine.

“Elle m’a demandé si elle pouvait m’appeler maman, mais je ne peux pas effacer ma sœur”

Qu’est-ce qui a changé, alors ? Détail pas si anodin, cette adoption a simplifié beaucoup de choses dans le quotidien de Sandrine, car maintenant que Cloé figure sur son livret de famille, “toutes les démarches sont plus simples, je n’ai plus à me trimballer avec une grosse pochette contenant tous les jugements et décisions de justice”, nous souffle la mère de famille en riant.

Autre interrogation qui a son importance : comment Cloé appelle-t-elle Sandrine depuis qu’elle est sa fille aux yeux de la loi ? “Depuis toujours, elle m’appelle tata”, répond Sandrine, confessant que la question de l’appeler autrement a été posée : “Un jour, elle m’a demandé si elle pouvait m’appeler maman, mais moi, je ne peux pas. Je lui ai dit que je la remplacerais, que je serais là tout le temps où elle aurait besoin de moi mais que, et même si maintenant je suis officiellement devenue sa maman aux yeux de la loi, sa maman elle n’en a qu’une seule. Je ne peux pas effacer ma sœur.”

Ghylaine et Cloé. © Archives personnelles de Sandrine.

Autre symbole qui peut porter à confusion : la fête des mères. À cette occasion, de nombreuses écoles primaires ont pour habitude de faire confectionner aux enfants des cadeaux pour leur maman. Mais, encore une fois, la question a été évacuée sans que cela n’entraîne de gêne. “Elle me les a offerts en me disant : ‘C’est le cadeau de la fête des tatas.’ Tout comme elle a offert les cadeaux de fête des pères à son tonton. Mais, ce qu’on a l’habitude de faire chaque dernier dimanche de mai, c‘est d’aller acheter une fleur pour ma sœur et on se recueille ensemble.”

“Impossible de deviner ce qui lui est arrivé”

De nombreux bouleversements que la fillette a encaissés avec une force et une résilience qui suscitent l’admiration. Un changement d’école d’abord, puisque, avec le déménagement, Cloé, auparavant scolarisée au Plessis-Robinson, a intégré une école à Boulogne. Et cela s’est très bien passé : “Elle a plein d’amis, elle est invitée tout le temps. Si on ne connaît pas son histoire, il est impossible de deviner qu’il lui est arrivé tout ça. Elle va excessivement bien. Je me dis même parfois qu’elle va peut-être trop bien et qu’un jour, elle risque de dégringoler, mais je n’espère pas.”

Aujourd’hui, et à sa demande, Cloé a arrêté le suivi psychologique qu’elle menait depuis trois ans, après accord de la médecin qui la suivait. “Elle y retournera si elle en ressent le besoin un jour bien sûr”, développe Sandrine,“mais aujourd’hui elle va très bien. Ça fait très longtemps que Cloé attendait cette adoption et, depuis le verdict au mois d’avril, je crois que sur une échelle du bonheur de 1 à 10, elle est à 10.”

Désormais présidente de l’Union nationale des familles de féminicides, Sandrine vient de publier Elle le quitte, il la tue aux éditions de l’Archipel. Elle se bat pour une meilleure prise en charge des familles de victimes. Nous l’avons récemment interviewée sur le sujet en vidéo.

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