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On a discuté avec des adultes qui ne peuvent (vraiment) pas se passer de leur doudou

Publié le

par Pauline Allione

En âge de payer des impôts, certain·e·s continuent de câliner, grattouiller ou suçoter leur doudou.

On a discuté avec des adultes qui ne peuvent (vraiment) pas se passer de leur doudou

© Maëlle ; © Alexia

Le 13 octobre 2022, le jour fatidique est arrivé. Mon doudou a perdu un œil. Quelques jours plus tard, Lapinou est passé dans le bloc op’ de ma mère pour sa troisième chirurgie faciale en 26 ans d’existence. Opération réussie : le lapin rafistolé que je ne lâche pas depuis mon plus jeune âge a gagné de nouvelles coutures et de nouveaux points de vie.

Objet transitionnel censé aider l’enfant à passer de la maison au monde extérieur, le doudou sert à l’origine de point de repère. Mais à force de le traîner partout, de lui raconter ses joies et ses peines et de le presser contre soi chaque nuit, il se charge aussi d’émotions, de souvenirs, d’odeurs… au point de devenir irremplaçable.

“La relation avec le doudou évolue en grandissant, pose Catherine Pierrat, psychologue à Aix-en-Provence. On peut y être attaché par habitude et trouver rassurant de s’endormir à ses côtés, ou être attaché à la matière. Le fait de le toucher, de le sentir, bien qu’il soit souvent très abîmé quand on devient adulte, montre que l’on continue de s’attacher à un objet qui n’a même plus de forme. Le doudou nous a accompagnés pendant l’enfance et l’adolescence, c’est l’objet le plus chargé émotionnellement.”

C’est souvent dans les moments de tristesse, d’angoisse ou de doute que le doudou a droit au plus de câlins. “Le doudou est une sorte d’anxiolytique, il nous ramène dans des moments émotionnels où l’on était heureux, sereins et légers. Quand on a des problèmes personnels ou professionnels, il est un rêve éveillé”. Anxiolytique naturel, le doudou est d’autant plus rassurant que, contrairement aux êtres vivants, il n’a pas de durée de vie limitée. À moins qu’un incendie n’en décide autrement, la plupart des témoins rencontrés dans le cadre de cet article ont déjà envisagé ce cas de figure : leur compagnon d’enfance serait le premier sauvé des flammes.

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Meryl, 31 ans, Montpellier

Nana, toujours en forme. (© Meryl)

Tu me présentes ton doudou ?

J’ai un doudou depuis 31 ans mais j’ai perdu mon premier, qui était une souris musicale. J’ai eu deux ou trois doudous de substitution avant d’avoir celui-ci, que j’ai depuis une dizaine d’années maintenant. Il s’appelle Nana, comme les autres, mais contrairement à eux, il est intact.

Quelle est ta relation avec Nana ?

Quand je ne suis pas bien, le sentir me fait du bien. J’ai souvent le doigt sur le nez et je me frotte le nez avec, et en cas de grosse fatigue, le pouce part dans la bouche en même temps. Quand je l’oublie, c’est la catastrophe et je suis obligée de prendre un caleçon propre de mon copain pour sentir quelque chose. Ce n’est pas la même chose, mais ça m’apporte tout de même du réconfort et une sensation d’apaisement. Je ne peux pas rester trop longtemps sans mon doudou. Mon entourage le sait, et ça les fait marrer, de me le planquer. Mais moi, ça ne me fait pas rire du tout.

Tu penses t’en séparer un jour ?

Depuis que mes nièces sont nées il y a trois ans, j’arrive à le leur prêter, alors qu’avant c’était vraiment : “personne ne touche à mon doudou”. Je vais bientôt être maman à mon tour, et je pense que mon besoin d’avoir un doudou s’estompera à ce moment-là. Mon enfant le prendra parce qu’il aura mon odeur, et ça me fera plaisir de le lui laisser.

Maëlle, 27 ans, Strasbourg

Nici accompagne toujours Maëlle en vacances, mais ils rentrent séparément. Nici revient souvent par voie postale, quelques jours plus tard. (© Maëlle)

Beaucoup de doudous partagent ta vie. Ça a toujours été le cas ?

J’avais plein de doudous quand j’étais petite, mais je m’en suis séparée lorsqu’avoir un doudou est devenu synonyme de faiblesse, dans une dimension parallèle d’adulte. Mon besoin de doudou est revenu il y a quelques années, quand j’ai eu mes premières crises d’angoisse. Une copine m’a offert Fifou, un lapin blanc et gris de Carouf’ qui a fini par devenir rêche à mort avec le temps, mais ça a réactivé plein de choses.

Sauf qu’un jour, tu as perdu Fifou…

En étendant ma couette, Fifou est passé par la fenêtre. Je n’ai pas arrêté de pleurer quand je m’en suis rendu compte et je suis allée coller des affiches dans ma rue pour le retrouver. En déprime totale, j’ai adopté un mouton blanc, Nici, pour lequel j’ai eu un coup de foudre sur Vinted. Deux semaines plus tard, une fille a téléphoné et, comme un dessin animé qui finit bien, mon copain m’a rapporté Fifou pendant que je dormais. J’ai pleuré de joie, bien qu’il puait la frite à son retour.

Pendant la fugue de deux semaines de Fifou. (© Maëlle)

Mais je l’ai rapidement reperdu, dans un train cette fois. Quand la femme des objets trouvés m’a demandé ce qu’il y avait dans ma valise et que j’ai répondu “mes doudous”, elle m’a regardé d’un air tellement méprisant, comme si mes doudous n’avaient pas plus de valeur qu’un MacBook. J’ai quand même demandé si un plan Vigipirate n’avait pas été déclenché, ça aurait été mon pire cauchemar : je perds mes doudous et en plus on les fait sauter. Après un gros moment de vide intérieur, j’ai recommandé les mêmes doudous et créé une colonie de vacances en cas de fugue.

Une équipe de doudous squatte ton canapé et une autre ton lit. Quelle différence fais-tu entre eux ?

La team dodo, j’ai réellement besoin d’eux pour dormir, même s’ils finissent par terre chaque nuit tellement ils sont nombreux. La team canap’, c’est une présence pendant les plateaux-télé, et surtout des doudous sur liste d’attente quand j’en perds un de la team dodo. Ils jouent tous un rôle particulier dans ma vie, c’est mon incroyable famille.

Comment envisages-tu votre avenir commun ?

Aujourd’hui, je ne pourrais plus vivre sans mes doudous. Ils sont ma sécurité, et surtout mes best friends.

Alexia, 25 ans, Stockholm

Doudi, bien au chaud dans ses draps. (© Alexia)

Qui est ce doudou mi-hochet, mi-chenille ?

Voilà Doudi, originellement nommé Luciole par ses créateurs industriels. Il surprend par son apparence, mais conquit rapidement les cœurs. Nos chemins se sont croisés à mon premier Noël et il ne m’a pas quittée depuis. Rien ne pouvait me le retirer des mains enfant, et rien n’a su le remplacer à ce jour.

Il a vécu des trucs sombres ?

Iel a perdu la tête quelques fois, a passé une nuit enfermé·e à la garderie, a voyagé à l’étranger et aussi été renié·e pendant un temps… Mais sa reconnaissance de genre a probablement été le plus deep.

Comment en es-tu arrivée à te questionner sur le genre de Doudi ?

Je vis à Stockholm et l’anglais est ma langue quotidienne depuis plusieurs années. J’avais rarement introduit Doudi à mes amis auparavant, iel était plutôt planqué·e dans un coin de ma chambre, mais disons que la zone de confort tolérée par Doudi s’est étendue lorsque j’ai emménagé en coloc avec mes meilleurs potes. Ils ont voulu en savoir plus sur iel, et le moment est venu d’évoquer sa complexité. L’anglais voudrait que le pronom indéfini employé pour les objets inanimés “it” fût approprié, mais utiliser un pronom si froid revenait à lui retirer son âme. Même si je le genre parfois au masculin en français, sa transposition anglaise était injustifiée. Avec mes colocs, nous en avons conclu qu’iel méritait une identité non binaire, à base de “they” en anglais, et bien sûr pourvue d’une âme !

Doudi dans Alexia et Alexia dans Doudi. (© Alexia)