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Mais pourquoi les psychopathes au cinéma boivent-ils tous du lait ?

Publié le

par Manon Marcillat

Le point commun entre Orange mécanique, Inglourious Basterds et Mad Max: Fury Road ? Cet infâme breuvage blanc.

Mais pourquoi les psychopathes au cinéma boivent-ils tous du lait ?

Pour être cool à l’écran, on peut enchaîner les Cosmopolitan comme Carrie Bradshaw, enquiller les Vodka Martini comme James Bond, ou déguster des whiskys japonais comme Bob Harris dans Lost in Translation. On peut même être un aficionado de White Russian comme dans The Big Lebowski et demeurer l’incarnation même du cool. Mais une boisson a le pouvoir de transformer instantanément chaque personnage adulte qui la boit en un immense psychopathe : le lait.

Alex et ses droogs drogués au Moloko Plus, un lait au speed dans Orange mécanique ; le SS Hans Landa et son sadique verre de lait dans Inglourious Basterds ; Anton Chigurh, de No Country for Old Men, qui s’envoie le lait de ses victimes à même la bouteille ; Léon, l’impitoyable tueur à gages, qui partage un verre de lait avec la petite Mathilda ; Rose Armitage, la psychopathe raciste de Get Out, qui le boit à la paille ; ou Immortan Joe, qui séquestre des mères laitières dans Mad Max: Fury Road.

Mais c’est quoi le délire de tous les psychopathes du cinéma avec le lait ?

Hors écran, la vision d’un homme adulte qui boit du lait – liquide qui provient de l’intérieur du corps d’un mammifère et destiné à l’alimentation du nourrisson – a aussi quelque chose de dérangeant. Est-ce la sensation de bouche pâteuse qu’il laisse ou le goût infâme qu’il prend quand il a tourné qui dégoûte ? Est-ce la connotation sexuelle – l’autre liquide blanc produit par le corps étant le sperme – ou l’état primitif auquel il renvoie qui dérange ? S’il peut être toléré pour accompagner un bol de céréales (avant ou après, là n’est pas la question), la moustache blanche qu’il dépose sur les lèvres de son consommateur est définitivement la vision la plus répugnante qui soit.

“Nouveau mythe parsifalien”

Breuvage associé à la jeunesse et à l’innocence, il peut donc symboliser une personne en conflit intérieur, coincée entre l’enfance et l’âge adulte. Chez Alex, Hans Landa, Anton Chigurh, Léon, Rose Armitage ou Immortan Joe, de véritables criminels, sadiques et impitoyables, le lait accentue encore davantage leur folie par contraste avec la pureté qu’il est censé symboliser et incarne le calme avec lequel ils exécutent leurs atrocités.

Pour le philosophe Roland Barthes, qui publiait un essai intitulé Le vin et le lait en 1957, “sa pureté, associée à l’innocence enfantine, est un gage de force, d’une force non révulsive, non congestive, mais calme, blanche, lucide, tout égale au réel”.

Le verre de lait le plus marquant du cinéma demeure celui que les droogs d’Orange mécanique mélangent au speed. C’est l’image de leur chef de gang, son œil vicieux aux cils maquillés, se délectant de ce dangereux mélange blanc qui nous vient immédiatement en tête quand on évoque l’utilisation du lait au cinéma. Grâce à lui, Stanley Kubrick insiste sur l’immaturité des antihéros du film et rappelle aux spectateurs que la terreur est ici semée par des hommes à peine sortis de l’enfance. Quarante ans après sa sortie, il est certain que le choc Orange mécanique continue d’alimenter l’image trouble des consommateurs de lait au cinéma.

Toujours selon Roland Barthes, avant ce long-métrage, “quelques films américains, où le héros, dur et pur, ne répugnait pas devant un verre de lait avant de sortir son colt justicier, ont préparé la formation de ce nouveau mythe parsifalien”. Depuis, selon le scénario et les intentions du réalisateur, le lait peut recouvrir d’autres symboliques, comme le sadisme du SS Landa, qui remercie la famille juive qu’il s’apprête à assassiner et leurs vaches en les plaçant sur un pied d’égalité, le racisme de Rose Armitage, qui ne mélange pas ses céréales colorées à son lait blanc immaculé, l’infantilité de Léon, qui embarque la petite Mathilda dans ses missions meurtrières, ou encore le monde post-apocalyptique de Mad Max: Fury Road, dans lequel des adultes consomment du lait maternel, un paroxysme d’infamie.

Une chose est certaine, le lait est destiné à l’alimentation des nourrissons, et il est donc le symbole d’un dysfonctionnement certain. Pour aller plus loin, voici une vidéo qui analyse son utilisation au cinéma :

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