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Loin “des hypocrisies de l’Amérique”, le peintre Kehinde Wiley poursuit son travail de représentation des personnes noires dans l’art

Loin “des hypocrisies de l’Amérique”, le peintre Kehinde Wiley poursuit son travail de représentation des personnes noires dans l’art

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© Kehinde Wiley/Galerie Templon, Paris, Bruxelles et New York/Photo : Tanguy Beurdeley

En 2018, son portrait de Barack Obama faisait de lui une star de l’art contemporain.

En 2018, son portrait de Barack Obama faisait de lui une star de l’art contemporain : loin “des hypocrisies de l’Amérique”, Kehinde Wiley poursuit son exploration de la représentation des personnes noires dans l’art, à travers des portraits de chefs d’État africains. Le président ivoirien Alassane Ouattara (81 ans), débout, épée à la main, regardant fièrement le public ; Paul Kagame (65 ans), son homologue rwandais – au pouvoir depuis 1994 – également debout, dans son bureau ; Denis Sassou-Nguesso (79 ans) – qui cumule presque 40 ans à la tête du Congo-Brazzaville – bras croisés dans un décor fleuri, faisant écho aux pagnes africains…

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Ces peintures monumentales et vitaminées font partie de la dizaine de toiles exposées au quai Branly (jusqu’au 14 janvier 2024), dans une exposition imaginée en collaboration avec la Galerie Templon à Paris. Le point de départ ? Le portrait de l’ex-président états-unien Barack Obama, qui fut une commande officielle, réalisé par l’artiste africain-américain de 46 ans. “Avant même de faire son portrait, en le voyant se présenter, je me suis dit : ‘C’est impossible qu’il devienne président à cause de sa couleur de peau…’ J’ai eu tort”, dit-il dans un rire, dans un entretien à l’AFP.

Président(s) et anonymes

“Ça m’a mené à une question : où sont les présidents noirs ? De fil en aiguille, j’ai commencé à regarder du côté de l’Afrique”, poursuit celui qui partage son temps entre New York et l’Afrique de l’Ouest. Né en 1977 à Los Angeles, il est le fils d’une Africaine-Américaine et d’un Nigérian, qu’il n’a quasiment pas connu. S’il rêve de faire de la peinture – et d’être portraitiste – , il commence des études d’art tout en suivant, en parallèle… des cours de cuisine. “Je n’étais pas sûr de pouvoir faire une carrière d’artiste. Il y avait quelque chose de l’ordre de la chimère”, se remémore-t-il, disant “avoir consacré toute [sa] vie à ce rêve”.

Pendant ses études au San Francisco Art Institute puis à l’université de Yale, Kehinde Wiley se rend compte d’une chose : la représentation des hommes noirs dans l’art les cantonne aux fonctions de personnes réduites en esclavages ou de servant·e·s. Lui préfère les peindre en situation de pouvoir, en s’inspirant de tableaux représentant des rois, reines, empereurs, impératrices et politicien·ne·s. Son style est grandiloquent, parfois à la lisière du kitsch, presque photographique dans le détail et l’intensité. C’est son portrait du 44e président états-unien qui lui apporte la notoriété, même si son œuvre est parsemée d’anonymes africain·e·s-américain·e·s, qu’il peint de manière quasi géante.

“Authenticité”

Pendant longtemps, le continent africain reste une idée lointaine chez lui. Une idée, devenue, il y a quelques années, un vaste territoire qu’il habite une partie de l’année. “J’aime aller au Sénégal et au Nigeria pour m’éloigner des hypocrisies de l’Amérique et pour échapper à l’obsession de la couleur de la peau”, tance-t-il, affirmant qu’“il y a encore beaucoup de travail à faire pour la justice sociale et raciale” dans son pays. En Afrique, “chaque pays a ses propres défis même si je pense qu’il y a aussi de grandes opportunités et tant de talents”, assure-t-il.

Son projet sur les chefs d’État africains ne représente pas une rupture avec son travail, mais la prolongation de celui-ci : “Certains se diront : ‘Tiens, Kehinde Wiley peint des dictateurs…'” Et d’expliquer avoir voulu “entamer une conversation avec ces dirigeants”, qu’il a démarchés et rencontrés. Et puis, on ne se pose pas ce genre de questions quand il s’agit de Napoléon ou d’autres hommes de pouvoir blancs. Pas des tableaux officiels, il s’agit ici “d’une performance artistique bizarre”, revendique-t-il. Une performance qui explore la mise en scène du pouvoir rarement montrée dans la peinture occidentale. Convaincra-t-il ? “Le public réagit toujours à l’authenticité. Quand quelque chose est vrai et profond, on ne peut s’y détourner. On verra.”