La Récupératrice, chapitre 12 : le gravity ball

La Récupératrice, chapitre 12 : le gravity ball

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Par François Faribeault

Publié le , modifié le

Découvrez notre saga de science-fiction qui parle cette semaine de la finale de Roland Garros, ou presque.

En 2024, Konbini se lance dans la fiction. Chaque semaine, retrouvez sur le site un nouveau chapitre des aventures de La Récupératrice, une mercenaire de l’espace qui accomplit toutes ses missions avec bienveillance et tendresse. C’est imaginé et écrit par François Faribeault, journaliste bourré de talent, incroyablement sympathique et agréable à l’œil nu (ce n’est pas lui qui a écrit ce paragraphe).

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Depuis le départ de sa planète, Gladys nourrissait ses discussions avec R de questions sur le monde qu’elle découvrait. Après avoir été curieuse de l’organisation de la Galaxie, elle passa à un interrogatoire sur la vie de la Récupératrice.
— Il se passe quoi, si on réussit toutes les faces de l’Unicube en un temps limité ?
— Je ne te le dirais pas. Concentrons-nous sur le match, veux-tu.
Assise sur le banc, Gladys jouait avec l’Unicube. Elle venait de réussir la face jaune, ce qui avait déclenché la fonction lampe. Elle s’amusait à éclairer le public l’entourant. Agacée, R lui vola l’Unicube des mains avant de l’éteindre.
— De toute façon, ce n’est pas instinctif ton truc. En cas de danger, je me vois mal bidouiller ce machin. J’ai plus confiance en mon épée.
— Ici, ton épée ne te servira à rien. Laisse-la dans son fourreau.
— Tu m’as dit que l’orange, c’était l’écran de protection contre la chaleur. Le vert, c’est pour la porte d’entrée du vaisseau, et le blanc sert à aspirer des trucs. Et le rouge ? Et le bleu ?
— C’est le poivre et le sel. Gladys ! Le match !
— Oui c’est bon, désolée. Si je gagne, tu me diras ce qui se passe quand toutes les faces sont de la même couleur ?
— Non. Écoute plutôt les règles. Elles sont relativement simples.

Dans le cadre de l’accompagnement de Gladys vers un chemin éloigné de la violence, la Récupératrice avait inscrit son amie à un sport, le gravity ball. R pensait qu’une activité physique était un bon moyen d’exorciser sa rage et son désir de trancher tout ce qui bouge.

Le gravity se jouait en apesanteur en orbite d’une planète. Deux joueurs se faisaient face et devaient défendre leur camp tout en attaquant l’autre. Leur camp était représenté par une sphère parfaite, souvent un débris d’astéroïde modifié, nommée “planète”. Le but était de toucher la “planète” de l’adversaire avec un objet particulier.

Cet objet, c’était une balle, appelée “comète”. Elle n’était pas plus grosse que la main, les joueurs se la renvoyaient entre eux, tentant de toucher la “planète” de l’autre. Mais pour corser les matches, de vrais débris d’astéroïdes séparaient les deux camps. Ainsi, il fallait utiliser la gravité exercée par les débris et la force de son lancer pour permettre à la “comète” de se frayer un chemin jusqu’à la “planète” de l’adversaire.

— Si la comète touche la sphère de ton adversaire, tu marques un point. Quatre points marqués, c’est un jeu. Six jeux marqués, c’est un set. Tu dois remporter trois sets pour gagner le match. Plutôt simple, non ?
— Facile ! Je vais exploser le gars en face.
— N’oublie pas, l’important, c’est que tu t’amuses en te dépensant et en te dépassant.

Premier set perdu 6-0.
Ce set fut marqué par la tentative désespérée de Gladys de maintenir dans sa main la comète, malgré le froid intense qu’elle dégageait. Aussi, plus la comète prenait de la vitesse, plus sa masse augmentait. Gladys ne le comprit que trop tard et passa son temps à tenter de dominer l’objet céleste plutôt que de l’accompagner pour le renvoyer.
— C’est quoi, ce sport de ravagés ? demandait une Gladys essoufflée de retour sur son banc. Comment tu as fait pour me trouver un truc pareil ?
— C’est un des sports les plus populaires de la Galaxie, commença R. Il a été inventé il y a un siècle par les civilisations dissidentes des Grands Dieux. Ces derniers avaient détruit leurs planètes, mais les survivants vivaient encore en orbite de ce qui restait de leur maison. Installés sur des astéroïdes ou stations spatiales, ils ont eu l’idée d’utiliser la gravité et les débris pour trouver un peu de joie dans le chaos.

— Tu te souviens de ça mais pas du type louche contre qui tu as joué aux échecs l’autre jour ? Tu n’as pas plutôt un conseil pour battre mon adversaire ? Et pas un truc nul du genre “libérer mon cœur” ou “sécréter mon empathie”.
— J’allais te proposer de croire en tes rêves mais pars plutôt sur son flanc droit, il a l’air plus faible de ce côté.
— Bien vu. Je vais le canarder sur sa droite et enfin dégommer son caillou !

Deuxième set perdu 6-1.
Malgré le score sans appel, la prestation de Gladys fut loin d’être ridicule. Elle montrait des capacités physiques bien supérieures à celles de son adversaire. En termes de vitesse, force et réflexes, l’ancienne guerrière en pleine reconversion était bien au-dessus. Là où l’autre joueur, de niveau semi-professionnel, faisait la différence, c’était sur l’expérience ainsi que la lecture du terrain et des trajectoires.

Sur le troisième set, Gladys commença à marquer davantage de points. Lorsqu’elle égalisa à trois jeux partout, R espérait qu’elle prit enfin du plaisir à jouer. Hélas pour Gladys, son adversaire rehaussa son jeu et enchaîna les points gagnants. Il était clair qu’il allait remporter la victoire.

Ce que Gladys ne put accepter.

Après un énième point perdu où Gladys se dépassa mentalement et physiquement, la guerrière vrilla. Sur l’échange final, elle ignora la comète pour se jeter sur son adversaire. Lorsqu’elle tenta de dégainer son sabre, elle sentit sur sa poignée une autre main. Celle de la Récupératrice.
— Je te le déconseille.
R avait anticipé l’accès de rage de Gladys et s’était précipitée sur sa disciple afin de l’empêcher de commettre l’imparable. Quant au joueur adverse et au public, pris par la vitesse des événements, ils comprenaient tout juste ce qui avait failli se dérouler sous leurs yeux.
— Forfait ! cria R à la foule. Ma joueuse déclare forfait ! Ne vous inquiétez pas, elle est juste nouvelle dans la Galaxie, tout est sous contrôle.
Ainsi, le match prit fin. Officiellement, il fut retenu un score de 6-0, 6-1, 6-3. C’était mieux pour les statistiques de chacun des joueurs.

Gladys et R quittèrent vite les lieux. Dans l’Unicube, la Récupératrice se montrait déçue du comportement de son amie, qui se défendait comme elle pouvait.
— Mon but, c’était de le battre non ? expliquait Gladys. Alors je me suis dit que je n’y parvenais pas avec la comète, j’y arriverais avec mon épée. S’il n’avait pas pu finir son match pour cause de décès, j’aurais gagné non ?
— Tu aurais commis un meurtre. Tu aurais été arrêtée par les autorités et on t’aurait privée de liberté, sûrement pour le reste de ta vie.
— Ce n’était pas comme ça avant. Pourquoi on m’aurait arrêtée ? Je n’ai pas été arrêtée lorsque j’ai tué le démon.

R avait oublié que Gladys venait de passer les dix dernières années de sa vie à prendre la vie des autres pour sauver la sienne. Pour elle, le meurtre était un acte du quotidien, aussi normal que respirer. Combien de morts s’entassaient dans ses pas ?
— Une société, qu’elle soit sous les ordres de l’Empire ou pas, s’organise autour de règles précises visant à un équilibre social. L’une d’elles est l’interdiction d’enlever la vie à autrui. Sauf quand le gouvernement le permet.
— Il y a donc des lieux où il est autorisé de tuer et d’autres non ? Ça n’a pas de sens. Autant autoriser le meurtre partout.
— Ou alors, ne pas l’autoriser du tout, qu’importe le lieu, qu’importe l’espèce. C’est ce que je tiens à te faire comprendre.
— Mais interdire de tuer n’empêche pas le meurtre. Il est juste puni. Donc, mon idée reste la meilleure. En plus, je n’ai rien à craindre puisque je suis plus forte que tout le monde.
— Et comment quelqu’un que tu définis de faible ferait-il pour vivre dans ton monde ?
— Il ne vivrait pas.
— N’a-t-il pas le droit de vivre ? D’avoir les mêmes désirs de manger, jouer et aimer sans craindre qu’on vienne l’abattre ?
— Non.
— Et si quelqu’un de ton entourage, que tu aimes et chéris, se montrait faible dans ton monde où le plus fort survit, ne souhaiterais-tu pas lui offrir une chance d’explorer les plaisirs de la vie ?
— Mais je n’aime personne. Je n’ai personne, à part toi. Tu es forte aussi donc tu ne crains rien. Nous ne craignons rien toutes les deux.
R le savait, il n’y avait pas de réponse à ce débat. Elle savait que ses mots ne gagneraient pas l’esprit ou le cœur de son interlocutrice. Gladys était bien au-dessus de ces interrogations, ou plutôt à côté. Son absolutisme était difficile à entendre pour la Récupératrice, mais elle se jura de ne pas perdre espoir.

La suite dans le chapitre 13.

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