Kika, d’Alexe Poukine, ou quand la douleur nous reconstruit

Kika, d’Alexe Poukine, ou quand la douleur nous reconstruit

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© Wrong Men – Kidam

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Par Alexis Roux

Publié

Sélectionné à la Semaine de la Critique en 2025, le premier film de fiction d’Alexe Poukine, Kika, dresse un portrait émouvant et juste de la communauté BDSM.

Interprétée par la révélation Manon Clavel, Kika est une assistante sociale à l’image de son prénom, d’origine japonaise : atypique et inoubliable. Véritable force de la nature, elle s’investit autant dans l’éducation de sa fille que dans l’avenir de ses bénéficiaires. Mais lorsque son nouveau compagnon décède brutalement, Kika voit son quotidien s’écrouler : abattue par la douleur, démunie financièrement, Kika finit travailleuse du sexe dans le milieu obscur et mystérieux du BDSM. En provoquant la douleur consentie, elle va découvrir un autre rapport à l’émotion et s’ouvrir à une communauté plus accueillante qu’il n’y paraît.

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Entre fiction et documentaire

Dans le paysage du cinéma dit « social », le mariage entre fiction et documentaire est une modalité critique galvaudée. Pourtant, les choses sont un peu différentes dans le cas d’Alexe Poukine. Si la réalisatrice française, installée en Belgique, signe ici son premier long-métrage de fiction, elle a déjà plusieurs films documentaires à son actif. Une expérience qui transparaît à chaque instant du film et tout particulièrement après les débuts de Kika comme dominatrice.

Le petit microcosme de cet hôtel de passes, à la fois miteux et chaleureux, la communauté des travailleuses du sexe et leur savoir-faire, méconnu mais méticuleux, est le fruit d’intenses recherches menées par la cinéaste, qui s’est entretenue longuement avec des associations spécialisées et des femmes directement concernées. 

Kika est donc un film parfaitement hybride, dans lequel une intrigue fictionnelle puise sa source dans la réalité concrète d’un milieu qui se dévoile, enfin, débarrassé des clichés qui d’ordinaire le travestissent. L’implication d’Alexe Poukine relève aussi, précisons-le, d’une angoisse plus intime : l’idée du film lui est venue pendant sa deuxième grossesse, alors qu’elle ressentait une angoisse irrationnelle à l’idée de voir son compagnon mourir.

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Se (re)découvrir dans la douleur

Si le personnage de Kika, dans un premier temps, souffre de ses nouvelles conditions de travail, une séquence en particulier fait office de point de rupture. Après une séance particulièrement rude, son client se confie et dévoile que la pratique du BDSM lui permet d’oublier les symptômes de sa maladie chronique.

Compenser une souffrance subie par une autre, celle-ci contrôlée, voilà le voyage émotionnel dans lequel le personnage et le spectateur s’engagent. Le film orchestre un ballet intime entre le deuil contraint de Kika, prisonnière de sa propre carapace mentale, et l’impudeur déstabilisante de ses clients, capables de mettre leurs fantasmes les plus secrets à nu sans ressentir la moindre gêne. 

La mise en scène sobre mais très sensuelle de Poukine place tous ses personnages sur un pied d’égalité. Une sensation d’ouverture vers l’autre et de bienveillance qui s’incarne aussi dans ce fameux hôtel, où les travailleuses du sexe se rendent comme les ouvriers vont à l’usine. C’est aussi la dimension la plus politique du film qui s’incarne dans la peinture que la réalisatrice fait de ce milieu.

Encore une fois pensé sous le prisme du documentaire, Kika raconte, en sous-texte, les bienfaits des dispositions légales prises par la Belgique : en 2024, le pays était en effet le premier au monde à offrir aux travailleurs et travailleuses du sexe un statut officiel et réglementé.

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Un casting impérial

Véritable épicentre du film, la comédienne Manon Clavel, déjà vue dans La vérité de Hirokazu Kore-Eda, brille comme rarement dans le rôle de Kika. Le contraste entre son corps plein d’énergie et sa voix éraillée, toujours au bord de l’extinction, donne une dimension trouble à son personnage, dont elle maîtrise toutes les nuances, même les plus ténues. Face à elle, on note aussi le retour de Makita Samba, révélé par Jacques Audiard dans Les Olympiades, avec un rôle tout en délicatesse. Enfin, il faut parler d’une autre révélation : l’actrice belge Anaël Snoek, dans le rôle de Rasha, une dominatrice expérimentée qui prendra Kika sous son aile. 

L’occasion de rappeler le portrait tout en sororité que le film fait de ces femmes, pour qui l’entraide est un véritable ciment psychologique. C’est tout particulièrement le cas dans cette séquence de duel mêlé d’étreintes entre Kika et Rasha, lorsqu’enfin la douleur profonde du personnage principal trouve un moyen de s’exprimer. C’est la séquence la plus théorique mais aussi la plus touchante du film, en cela qu’elle met en scène une complicité strictement féminine, dont une partie restera mystérieuse.

Kika est en salles ce mercredi 12 novembre.