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Entre agonie et résilience, comment le documentaire My Mind & Me explore la santé mentale de Selena Gomez

Publié le

par Paloma Clement Picos

Dans "My Mind & Me", l’artiste de 30 ans nous plonge dans ses pensées les plus noires. Une introspection publique rare pour une célébrité d’un tel calibre.

Entre agonie et résilience, comment le documentaire My Mind & Me explore la santé mentale de Selena Gomez

(© Apple TV+)

Taylor Swift, Lady Gaga, Ariana Grande, Jennifer Lopez, Billie Eilish… Ces dernières années, toutes les pop stars ont offert à leurs fans la même plongée dans leur quotidien de star. Il semblait presque logique alors, que la plus célèbre d’entre elles, sorte le sien. Certes, c’est un documentaire sur les coulisses d’une vie publique.

Mais Selena Gomez va beaucoup plus loin que ces collègues chanteuses en donnant à voir les coulisses de sa santé mentale. My Mind & Me n’est pas un récit coloré qui se termine en climax au Super Bowl, mais une introspection dans les idées les plus sombres d’une des stars les plus connues de la planète.

Et ce n’est pas facile à regarder.

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Un documentaire sur sa tournée, qui s’est transformé en cours de route

Dès le début du film, une scène donne le ton. Nous sommes en 2016, Selena Gomez s’apprête à commencer sa tournée mondiale déjà sold out, le Revival Tour. Elle incarne la star par excellence : belle, jeune, riche et célèbre. Après une répétition, la chanteuse, alors âgée de 24 ans, encore vêtue de ses habits de scène pailletés, s’effondre complètement dans sa loge et se lance dans un long monologue destructeur, en larmes, répétant que son show est nul, qu’elle est nulle.

Elle appelle même le président du label Interscope pour s’excuser d’être si mauvaise et lui demande s’il regrette de l’avoir signée. Le moment est déchirant. Selena Gomez nous laisse la regarder dans ce qu’il y a de pire pour elle, dans un moment d’effondrement total.

Dans l’excellent Five Foot Two, Lady Gaga montrait ses douleurs et sa fatigue, mais son documentaire était, malgré tout, une histoire de succès. Ce n’est pas du tout le cas de My Mind & Me. Selena est au sommet de sa carrière, mais raconte l’histoire d’une détresse mentale intense. Depuis 2020, elle a révélé souffrir de troubles bipolaires. Son documentaire montre ce que cela signifie réellement.

Réalisé par Alek Keshishian, l’œuvre devait, au début, être un documentaire classique sur sa tournée. Mais dès les premières prises de vues, le réalisateur à qui l’on doit le mythique In Bed with Madonna a compris que quelque chose de plus profond méritait d’être raconté. Le tournage s’étend sur six ans. La chronologie est décousue, avec des hiatus de plusieurs années entre certaines prises et certaines scènes sont très longues. Différents thèmes sont évoqués à la volée, sans continuité logique. Mais c’est d’une authenticité incomparable et tant mieux. On y apprend peu de choses sur l’artiste, mais tout sur la personne.

De “Disney kid” à l’immense star d’aujourd’hui

Selena Gomez a grandi à Grand Prairie, au Texas. Ses parents avaient 16 ans et étaient encore au lycée quand elle est née. Sa mère et sa grand-mère l’ont élevée. Nommée en honneur à la chanteuse, texane comme elle, Selena Quintanilla, elle embrasse la destinée de son prénom très tôt. Selena Gomez ne le formule pas frontalement aujourd’hui, mais clairement, elle voulait être une star. Sa mère, qui s’est rêvée actrice toute sa vie, veut que sa fille unique puisse vivre son rêve. Dès ses sept ans, la fillette apparaît sur le programme télévisé Barney.

Au cours des années 2000, le président de Disney Channel Worldwide et la directrice de casting flashent sur l’audition de cette petite fille aux grosses joues, coiffée de petites couettes et la font tourner dans plusieurs pilotes avant qu’enfin, celui des Sorciers de Waverly Place ne soit sélectionné et devienne une série phare de Disney Channel. Comme Miley Cyrus avec Hannah Montana, ou les jumeaux Cole et Dylan Sprouse avec La Vie de palace de Zack et Cody, Selena devient un visage emblématique de la marque qui, évidemment, fait aussi d’elle une chanteuse internationale et, par ricochet, un sujet constant de discussion, comme une certaine Britney avant elle.

Avec son groupe Selena Gomez & the Scene, elle écoule plus de deux millions d’albums dans le monde en trois ans et demi. Le groupe se sépare en 2012. Selena n’a même pas 20 ans. Comme Zendaya le fera avec Euphoria, elle tente de casser son image Disney avec un film indépendant radical, l’excellent Spring Breakers de Harmony Korine. Elle lance sa carrière en solo mais reste dans un univers très pop aux paroles légères.

Alors qu’elle est constamment harcelée par les photographes et qu’elle est l’artiste la plus suivie d’Instagram (354 millions de followers !), Selena Gomez n’a pourtant jamais craqué publiquement. Entourée et soutenue, très croyante et sérieuse, Selena Gomez n’a jamais donné à voir de spectacle qui met mal à l’aise, syndrome d’instabilité mentale, comme ont pu le faire Lindsay Lohan ou Miley Cyrus.

Tristement, c’est aussi la raison pour laquelle elle n’a finalement jamais été perçue autrement que comme une “Disney kid”, comme si, pour une artiste, s’effondrer était le symbole du passage à l’âge adulte aux yeux du grand public.

Une santé mentale fragilisée

Il est difficile de parler de sa trajectoire sans évoquer Justin Bieber. Fait notable du documentaire, il n’est évoqué qu’à travers les bribes des chaînes d’info, comme si c’était toute la place qu’il méritait. Dans la fameuse scène du début, Selena rapporte que quelqu’un a associé une de ses chansons à Justin et elle glisse entre deux sanglots :

“Quand vais-je enfin être assez bien sans l’aide de personne d’autre ? Sans être associée à personne ?”

En sortant avec le chanteur le plus fantasmé par les ados (avant que Harry Styles ne prenne cette place), Selena Gomez s’est retrouvée embarquée dans le star-système et les paparazzades comme la machinerie Disney n’aurait jamais pu le faire. Leur séparation crée le plus grand drama d’internet, suggérant que le chanteur de “What Do You Mean ?” aurait trompé Selena avec Hailey Baldwin, avec qui il est marié aujourd’hui.

Au même moment, la santé mentale de Selena Gomez s’effrite à tel point qu’elle interrompt sa tournée. C’est là que commence son documentaire. À Rolling Stones, elle admet qu’elle n’a jamais fait de tentative de suicide, mais a fait quatre séjours dans des établissements psychiatriques. Des moments où ses amies révèlent ne pas la reconnaître. Dans un témoignage émouvant, sa Maman révèle avoir appris cet épisode via TMZ.

Ses albums, ses 210 millions de singles vendus, sa marque de cosmétique à succès nommée Rare, son rôle remarqué dans Only Murders in the Building, ses nominations aux Grammys et aux Emmys Awards sont à peine, voire pas du tout mentionnés. Car ce n’est pas l’histoire que la star a voulu raconter.

On pourrait se demander, comme à chaque fois qu’une star clame détester être une star, pourquoi ne se retire-t-elle pas du devant de la scène ? C’est ce qu’a fait plusieurs fois Selena Gomez, en réalité. Mais surtout, elle sait qu’elle dispose d’une plateforme énorme et veut l’utiliser.

Lors du peu de promo faite pour My Mind & Me, Selena confie à Rolling Stones :

“Je voulais créer une conversation autour de la santé mentale. Qu’on l’aime, qu’on le déteste ou qu’on le trouve intéressant, je veux que les gens soient émus par mon documentaire.”

À l’heure où Kanye West, lui aussi diagnostiqué bipolaire, est totalement en roue libre, à coups de propos antisémites et de T-shirt “White Lives Matter”, à l’heure où Britney Spears dévoile à peine ce qu’il se tramait derrière ses célèbres pétages de plombs, le documentaire de Selena Gomez fait l’effet d’une bombe… silencieuse, sans fracas, sans violence et c’en est presque glaçant.

Beaucoup de choses peuvent découler de ce documentaire, mais ce qui est sûr, c’est qu’il est impossible de penser que Selena Gomez est folle. Comment ne pas la regarder avec tendresse après ce témoignage ? Une telle introspection ne peut qu’engendrer un nouveau regard sur la santé mentale. Certes, c’est un sujet beaucoup plus évoqué qu’avant, mais les formes plus extrêmes de troubles sont encore rarement dépeintes avec empathie.

Au magazine Vulture, elle confie :

“J’ai sacrifié mon histoire. Ça ne me dérange pas, c’est juste un peu bizarre. Mais j’espère qu’elle porte un message qui me dépasse et qui déclenchera des conversations entre les gens.”