AccueilPop culture

Champion n’est pas qu’une série sur la musique, mais elle y est sublimée

Champion n’est pas qu’une série sur la musique, mais elle y est sublimée

Image :

© BBC / Netflix

avatar

Par Jennifer Padjemi

Publié le

La force de Champion, c’est d’abord la qualité de ses propositions musicales et un scénario qui tient la route.

Basée dans le sud de Londres où les communautés caribéennes font la ville, Champion est une “lettre d’amour” à celles-ci et à la musique qui en fait leur essence. C’est la première série de l’écrivaine à succès Candice Carty-Williams, autrice des best-sellers Queenie et People PersonComme dans ses romans, ses personnages font souvent des mauvais choix, sont parfois antipathiques, mais toujours humains et réalistes.

À voir aussi sur Konbini

La série, d’abord diffusée en juillet 2023 sur la BBC, avant de gagner une visibilité internationale sur Netflix au début de l’année 2024, suit le parcours du célèbre rappeur Bosco Champion, fraîchement sorti de prison et prêt à reprendre sa carrière là où il l’a laissée, mais le monde et l’industrie ont changé en son absence.

Sa sœur aussi, Vita Champion, a évolué. Cette dernière a toujours été là pour lui, écrit ses chansons, été son inspiration, sans n’avoir jamais rien eu en retour. Par la force des choses et un peu d’encouragements, elle décide de sortir de l’ombre pour enfin recevoir les lauriers qu’elle mérite.

Champion aurait pu se concentrer uniquement sur la rivalité entre un frère et une sœur artistes, mais en explorant l’industrie de la musique à travers des liens familiaux, Candice Carty-Williams réussit à inscrire sa série dans un renouveau de la télévision britannique, réinventant les codes du drama, où la musique est organique.

La musique (et son industrie), un personnage principal comme les autres

En dehors de la trajectoire des deux protagonistes, l’un des personnages les mieux écrits est sans aucun doute la musique. Chaque parole et production musicale ont été soigneusement pensées pour ne pas être seulement un prétexte dans la série. Si la comparaison avec Empire ou Star est de mise parce qu’elles explorent les mêmes sujets, Champion les surpasse en proposant une bande originale de haut niveau.

Pour ce faire, Candice Carty-Williams, qui est aussi la directrice artistique de la série, s’est entourée de Cat Grieves et de Ghetts. L’équipe a ajouté quelques-uns des meilleurs noms anglais du moment pour les accompagner : Ray BLK qui interprète Honey dans la série, également parolière et directrice musicale du programme. Certains sons ont été écrits par les chanteuses Debbie et Shola Ama. Du rap à la soul en passant par le reggae, la drill ou le R&B, Champion fait la part belle aux genres musicaux qui constituent l’Angleterre d’hier et d’aujourd’hui.

Ce qui fonctionne particulièrement bien, ce sont les performances de Deja Jeona Bowens, qui joue Vita Champion, et de Malcolm Kamulete qui campe Bosco, connu pour avoir joué dans la série à succès Top Boy. Chacune de leurs apparitions fait douter de la dimension fictive : les deux ont cependant une expérience musicale antérieure, mais se sont surpassés pour leur rôle, comme l’a déclaré Deja Jeona Bowens, qui ne s’attendait pas à chanter autant avant de lire le scénario. La chanson “My Girl”, interprétée par Vita Champion dans la série, et par Ray BLK dans la vie, est devenue un tube depuis la première diffusion de la série.

© BBC / Netflix

Quand ce ne sont pas des chansons originales écrites et interprétées pour la série, la synchronisation musicale fonctionne à merveille et convoque le meilleur du catalogue culturel britannique, que les communautés afro-caribéennes ont notamment façonné. Cela contribue à des effets de style et à une esthétique globale, mais illustre avant tout un moment, une époque, une culture et une génération.

Issa Rae est l’une de celles qui ont fait de la musique un outil primordial dans la manière de raconter des histoires sur le petit écran. Insecure a été pendant cinq saisons une illustration parfaite de son utilisation au service des émotions et des trajectoires individuelles. Elle s’est ensuite intéressée aux coulisses de l’industrie avec Rap Sh!t, et notamment au sexisme et aux codes à adopter pour y survivre en tant que femme.

Toxicités musicales et familiales

Dans Champion, l’envers du décor permet d’évoquer des sujets aussi importants que la santé mentale, le rapport des artistes aux réseaux sociaux, la solitude, la dimension financière et toutes les stratégies manipulatrices qui entourent les artistes pour rester au top du top.

Ici, ce sont les parents, Beres et Aria, qui voient en leurs enfants une manière de faire fructifier leur business, notamment le père, qui possède un label sur lequel est signé Bosco. Toutes ces questions s’imbriquent au sein de dynamiques familiales toxiques, ce qui est l’autre point intéressant de la série : montrer la complexité de ces relations, où la musique devient une forme d’échappatoire mais qui, aussi, enferme à nouveau.

Beres Champion se sert de son fils pour éponger ses dettes et cache un secret, tandis qu’Aria Champion jalouse sa fille et voit en elle ce qu’elle n’a pas pu accomplir en tant que chanteuse. Sous des allures dramatiques qui prennent souvent un tournant soap, les sous-intrigues de Champion sont les plus intéressantes. Elles sont l’occasion d’évoquer les relations tendues mère/fille, père/fils, parent/enfant et même en couple ou entre amis.

C’est aussi l’occasion de parler des secrets et traumatismes générationnels et des regrets que beaucoup de familles exilées expérimentent. Les origines jamaïcaines des Champion comptent énormément dans la place qu’occupe le père et celle accordée à Vita, qui est victime d’une éducation sexiste.

© BBC / Netflix

Bosco est le fils prodige, pourtant peu fiable, qui se met régulièrement dans des positions dangereuses pour lui et son entourage, jusqu’à ce que ça le conduise en prison et l’éloigne de sa fille et de son ex-compagne. Vita, elle, vit dans l’ombre de son frère et tente tant bien que mal d’être vue par ses parents, d’être considérée comme une artiste et comme une personne tout court.

L’épisode 6, tourné en Jamaïque, a les allures d’une autre série dans l’esthétique qui s’y dégage. Il est écrit comme un point de bascule dans la trajectoire de cette famille qui se dévoile et prend conscience de certaines réalités qui les dépassent. Pour Vita, c’est le moment charnière où elle réalise qu’elle et son frère n’ont été que des victimes collatérales de parents incapables, mais eux-mêmes victimes d’une souffrance mentale.

Champion parvient à mêler des genres audiovisuels et musicaux pour créer une fiction unique et contemporaine. Là où de nombreuses séries — comme en France avec Validé — mettent la télévision au service de l’industrie musicale et en profitent pour promouvoir ses artistes, Champion équilibre les deux et n’oublie jamais de faire valoir ses personnages dans leur humanité, leurs sentiments et leurs contradictions.

À l’heure où les industries créatives peinent à se renouveler, en misant tout sur d’éventuelles viralités sur TikTok, cette série dessine peut-être de nouveaux contours, où le meilleur de ces deux mondes peut exister.

La saison 1 de Champion est disponible sur Netflix.