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Par amour, j’ai aidé ma mère à mourir

Publié le

par Lise Lanot

"J’étais soulagée. Je lui ai dit que j’étais contente qu’elle parte de la sorte, qu’elle ne soit pas seule."

Par amour, j’ai aidé ma mère à mourir

© Marion Kuntz pour Konbini

Par amour amical, familial ou amoureux, ils ont réalisé des choses hors du commun. Dans sa série “Par amour”, chaque semaine durant l’été, Konbini vous raconte leurs histoires. Cette semaine, on vous parle de Juliette et Rebecca*.

Quand sa mère lui partage sa décision de mourir, Rebecca comprend sa détresse. Alors âgée de 80 ans, Juliette est fragile et porteuse d’un handicap. Elle n’a pas les capacités physiques ni matérielles de mourir sans aide. Alors que ses séjours à l’hôpital se multiplient, elle devient de plus en plus dépendante de sa fille, âgée d’une soixantaine d’années, qui n’habite pas dans la même ville et vient passer de nombreux séjours à ses côtés.

La vie n’a pas toujours été tendre pour les deux femmes, qui sont très proches et ont toujours pu compter l’une sur l’autre. C’est lors de leurs nombreux séjours ensemble que mère et fille discutent de la façon dont elles pourraient abréger les souffrances de la vieille femme, qu’elles “ruminent” sur le sujet, tel que le confie Rebecca – d’abord comme un souhait un peu inaccessible, puis de façon de plus en plus concrète.

“Elle voulait que ça s’arrête mais ce qui posait problème, c’était la façon de faire. C’était un gros souci, un gros questionnement. Moi, je lui ai dit que je l’aiderai parce que je comprenais sa souffrance, donc on cherchait tous les moyens. On a tout évoqué, elle disait : ‘Et si je sautais d’un pont, si je sautais sous un train.’ Mais elle ne voulait pas déranger les gens… Elle m’a même dit : ‘Et si tu me laissais sur la plage et que la mer m’emportait.’ Je lui ai répondu : ‘Mais t’es pas bien, c’est pas une solution, on va bien trouver’, mais j’étais aussi coincée qu’elle.”

Des discussions secrètes

Ces discussions ont lieu dans le plus grand secret, puisqu’en plus d’être illégales, l’euthanasie et l’assistance à une personne qui souhaite mourir constituent un sujet particulièrement tabou.

“J’étais la seule à qui elle en parlait. Elle était très croyante donc c’était un sujet compliqué pour elle. C’est après la mort de mon père et de ma sœur, après que sa santé à elle s’est dégradée aussi, qu’elle a changé d’avis. Elle connaissait ma position là-dessus, j’ai toujours été très affirmée à ce sujet : je me suis toujours dit qu’on ne choisissait pas de naître et qu’on devrait donc pouvoir choisir sa fin. Moi, je voudrais pouvoir choisir ma mort, même si, finalement, au moment de mourir, je change d’avis. Je voudrais avoir le choix, et ça, ça n’enlèverait rien à ceux qui ne veulent pas le faire.”

La discussion reste en huis clos. Rebecca n’en parle à personne, pas même à sa meilleure amie qui, se dit-elle, voudrait la décourager en l’apprenant. Mais le sujet pèse de plus en plus lourd sur ses épaules et elle craque lors d’un rendez-vous chez une médecin qu’elle “connaî[t] un peu” :

“Elle avait rencontré ma mère pour un problème de santé, elles avaient sympathisé. Quand je suis allée la voir, elle m’a demandé de ses nouvelles. Je lui ai tout raconté, mon impuissance, son désespoir. Elle m’a dit : ‘Je peux vous aider’. Elle m’a fait parvenir trois comprimés d’un neuroleptique très puissant. C’était une délivrance incroyable, j’ai appelé ma mère tout de suite en sortant. Je lui ai dit : ‘Ça y est, on a une solution.’ Elle était trop contente”, retrace Rebecca.

“C’est toujours difficile de regarder la mort en face”

Rendez-vous est pris un mois et demi plus tard. À Noël, Juliette fait ses adieux à ses petits-enfants. “Elle leur a dit : ‘C’est le dernier Noël qu’on passe ensemble.’ Mais personne n’a compris, ils ne l’ont pas prise au sérieux. C’est toujours difficile de regarder la mort en face.”

“J’aurais pu dire quelque chose, mais je n’ai pas insisté. Je crois que je regrette un peu, parce qu’elle aurait pu vraiment dire au revoir. Mais ça aurait jeté un froid, elle aurait été obligée de dire qu’elle l’avait décidé et elle n’aurait pas été crue ou ils auraient voulu la faire changer d’avis.

Pourtant, c’est aussi dédramatiser la mort que de pouvoir dire : ‘J’ai fait mon temps, je suis contente d’avoir vécu ça avec vous, mais ma vie est trop compliquée maintenant.’ La mort est tellement taboue que dire : ‘Je vais mourir’, ça aurait jeté un grand froid. C’est ça qui est dommage : on n’en parle pas. Il faut mourir en toute discrétion. En Belgique, le médecin s’entretient longuement avec le ou la patiente puis donne un jour de rendez-vous en proposant que les proches viennent accompagner la personne. Je trouve ça drôlement bien.”

Dédramatiser la mort

Pour Rebecca, c’est bien la parole qui a dédramatisé la mort de sa mère : “On en parlait n’importe quand, à table, avant de dormir, j’étais vraiment préparée à son départ.” Deux semaines avant la date fatidique, Juliette appelle sa fille. Elle se sent de plus en plus mal, elle veut en finir avant l’heure. Ni une, ni deux, Rebecca fait son sac : “J’étais embêtée, ma fille voulait m’accompagner, mais elle ne pouvait pas assister à ça.”

Entre-temps, la tante de Rebecca avait été mise au courant. Les trois femmes se sont donc réunies un dimanche matin pour se dire au revoir :

“On a parlé un peu. Elle disait qu’elle était heureuse et soulagée de partir, qu’elle ne se faisait pas de souci pour moi, qu’elle en avait marre et qu’elle voulait que j’embrasse ‘les petits’ de sa part. Je lui ai donné les comprimés. J’en avais trois. La médecin m’avait dit qu’un suffirait sûrement, mais je lui ai donné les trois au cas où.

Je l’ai remerciée pour tout, je lui ai dit que ça avait été une mère exceptionnelle, je lui ai dit des choses intimes mais aussi des choses un peu plus légères. Je lui ai dit : ‘Les vieux, en général, ils puent, et toi t’as toujours senti bon, donc merci.’ On a rigolé, ça a détendu l’atmosphère.”

Rebecca assure n’avoir “jamais flanché ou hésité” :

“J’étais soulagée. Je lui ai dit que j’étais contente qu’elle parte de la sorte, qu’elle ne soit pas seule. On se congratulait l’une et l’autre.

Je me suis allongée à côté d’elle, je la tenais dans mes bras. Elle a dû mettre une heure pour s’endormir vraiment. J’étais hyper-calme, je ne pleurais même pas.”

Malheureusement, le calme ne dure pas. Dans la nuit, Juliette “donne des signes de vie” et Rebecca sent la “catastrophe” arriver. Au petit matin, Juliette se réveille pour de bon : “Elle ne comprenait pas, elle disait : ‘Mais je suis encore là’.” Prévenue, la médecin se déplace dans la matinée et lui injecte un produit : “Je ne sais pas ce que c’était”, souffle Rebecca, “mais ça a fonctionné”.

“Si c’était à refaire, je le referai”

Viennent ensuite les formalités propres à chaque décès, quelque peu transformées par la situation. Rebecca vérifie que la piqûre est invisible et elle ne publie pas d’avis dans le journal pour éviter de causer trop de raffut. “Des gens ont été déçus de ne pas avoir été prévenus. Mais bon, c’est comme ça et puis c’est tout. Si c’était à refaire, je le referai. Mais j’espère ne pas avoir à le refaire dans ces conditions-là, seule.”

Les années passant, Rebecca a commencé à raconter à son entourage ce qu’elle a accompli, il y a maintenant plus de quinze ans : “J’en parle un peu plus parce que j’estime que ses proches ont le droit de savoir de quoi elle est morte et parce que ça me révolte que ça ne se fasse toujours pas. On est obligés d’employer des méthodes archaïques, ridicules, alors que si c’était légalisé, ce serait tellement plus simple pour tout le monde. C’était hyper-compliqué et, surtout, ça a dû être tellement violent pour elle de se réveiller. Ça me fait mal rien que d’y penser.”

Certaine du bien-fondé de son action et soulagée d’avoir pu aider sa mère, par amour filial, elle ne désespère pas de voir un jour les lois changer :

“Je ne comprends pas qu’on laisse des personnes âgées qui veulent en finir terminer leur vie dans des conditions indignes. Les moyens manquent, il n’y a plus assez de soignantes et soignants, il n’y a plus de place et les personnes âgées sont souvent maltraitées.

Puis, cette interdiction, ça nie la liberté, le choix de la fin de vie. Franchement, je vivrais mieux si je savais que ça pouvait se faire facilement, ça me rassurerait. La fin de vie ça fait quand même super peur, perdre complètement son autonomie, que ses enfants doivent s’occuper de soi. Personne n’en parle. On n’en entend pas parler.”

Par amour, et par militantisme, Rebecca a fini par se confier pour mettre en lumière un sujet qu’elle aimerait voir libéré.

*Les prénoms ont été modifiés.

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