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“Ça durera jusqu’à ce que moi ou lui meure” : vivre sous la menace d’un érotomane

Publié le

par Clothilde Bru

Depuis près de 10 ans, Sara reçoit des messages d’amour d’un homme qu’elle n’a jamais vu.

“Ça durera jusqu’à ce que moi ou lui meure” : vivre sous la menace d’un érotomane

© DISCIULLO/Bauer-Griffin / Getty images

Sous les traits anguleux de Penn Badgley, Netflix a porté à l’écran une version ensorcelante du délire érotomaniaque. Pour celles et ceux passés à côté du phénomène, You raconte l’obsession amoureuse d’un libraire psychopathe pour une de ses clientes.

L’histoire, bien réelle, qu’on va vous raconter ici a aussi pour point de départ la littérature. Alors qu’elle est âgée de 15-16 ans et est passionnée de lecture, une jeune femme que nous appellerons Sara fait une rencontre en ligne.

“Il y avait des forums de nerds où on créait des fictions basées sur des œuvres existantes. Un garçon m’a proposé de relire son manuscrit. J’ai lu son truc, c’était vachement bien écrit. On a constaté qu’on avait à peu près le même âge”, se souvient la jeune femme, aujourd’hui âgée de 24 ans.

Elle l’assure ; ils échangent à peine “deux, trois mots”, rien de personnel. “Ce n’était même pas un début de flirt. Il n’y a jamais eu d’échange de photos ou quoi que ce soit. Je ne savais pas qui était ce mec. Il n’y avait même pas mon prénom sur ce forum. Je ne sais pas comment il a réussi à me retrouver”, continue-t-elle à se demander des années plus tard.

Toujours est-il que le jeune garçon, que nous appellerons Tom pour les besoins du récit, se procure son adresse e-mail et l’ajoute sur tous les réseaux sociaux. “Il m’avait même ajouté sur LinkedIn. Il m’envoyait des messages tous les jours”, se souvient-elle.

“Au début, il était assez normal”

“Au début, je répondais, et il était assez normal”, précise-t-elle. Puis, pendant plusieurs mois, la jeune femme n’a plus de nouvelles jusqu’à ce que les messages reprennent tous les soirs à la même heure.

Parallèlement, les sollicitations passent par la voie postale. “Il avait aussi retrouvé mon adresse. Il m’a envoyé des lettres, des poèmes, des mèches de ses cheveux pour que je puisse sentir son shampooing. Parfois, c’étaient des pavés où il me déclamait son amour. Au début, je lui disais : ‘Écoute, tu dois me confondre avec quelqu’un. Tu me mets mal à l’aise… ‘ Et puis au bout de quelques mois, j’ai arrêté de répondre et puis j’ai à nouveau craqué et répondu.”

Très vite, la jeune femme comprend qu’elle a affaire à un érotomane, grâce à plusieurs psys qui la mettent en garde : “Tu peux dire n’importe quoi, ça ne servira qu’à alimenter son délire.”

Un constat partagé par le Dr Nidal Nabhan Abou, psychiatre experte à la cour d’appel de Rennes, jointe par Konbini news. “Il ne faut absolument pas répondre, même si in fine, tout nourrit le délire – même les silences”, explique celle qui a eu affaire à plusieurs érotomanes dans le cadre d’expertises médico-légales mais aussi en tant que clinicienne.

La psychiatre évoque alors brièvement un de ses patients sous curatelle. Ce dernier est amoureux de sa curatrice et il voit des signes de son amour partout. “Par exemple, pour lui, si elle se touche les cheveux en sa présence, c’est qu’elle l’aime et qu’elle a envie de lui. Si elle s’approche d’un placard, c’est pour attraper un préservatif… Tout est centré autour de cette illusion délirante qui envahit tout le champ idéo-affectif du patient”, explique la psychiatre.

L’illusion délirante d’être aimé

L’érotomanie est par définition “l’illusion délirante d’être aimé.e”. “Il y a une fixation amoureuse délirante qui prend tout l’esprit du sujet et réduit son objectivité à néant”, insiste la psychiatre.

Le déclencheur peut être infime, comme dans le cas de Sara. “Ça part d’une rencontre, ça peut être quelque chose de très furtif qui agit comme un détonateur et la conviction démarre”, explique le Dr Nabhan Abou.

Dans l’inconscient collectif, les personnes sur lesquelles se fixe le délire érotomaniaque sont plutôt des gens célèbres : des personnalités politiques, médiatiques, des artistes… Mais il peut aussi s’agir de personnels soignants ou de quelqu’un qui exerce une autorité sur le sujet, comme dans le cas décrit par le Dr Nidal Nabhan Abou.

© chrispecoraro / Getty images

Il y a quelques mois, Tom s’est remis à écrire à Sara, “des pavés immenses”, tous les jours. La jeune femme nous a permis de lire quelques-uns de ces textes où il lui déclame son amour. Ce qui est frappant dans plusieurs messages, c’est à quel point il est persuadé d’être aimé en retour. Nous ne pourrons pas en divulguer d’extraits pour ne pas mettre en péril la jeune femme.

Le passage à l’acte

Il est très difficile pour elle de lire ces messages. Pourtant, elle se force à conserver certains d’entre eux. “Je les garde pour la police. C’est bien d’avoir des preuves de ce qu’il se passe au cas où il décide de venir où j’habite avec un couteau”, ironise-t-elle.

La peur quotidienne avec laquelle Sara a appris à vivre, est loin d’être irrationnelle. Selon la psychiatre que nous avons interrogée, “le passage à l’acte arrive quasiment tout le temps”.

Selon le Dr Gaëtan Gatian de Clérambault, psychiatre qui a décrit sémiologiquement l’érotomanie au début du XXe siècle, la maladie se caractérise par un processus en trois phases : la phase d’espoir, la phase de dépit et enfin la phase de rancune, c’est la plus dangereuse.

“Dans la première phase, on appelle, on envoie des messages sur les réseaux sociaux, on envoie des lettres, des fleurs, on fait livrer des macarons… et c’est une poursuite incessante”, explique le Dr Nidal Nabhan Abou. C’est cette phase qui est la plus longue. Elle peut, selon la psychiatre, durer même des années et s’interrompre traditionnellement par l’intervention d’une autorité. “Puis vient le dépit, on a une sorte de désillusion. Cette phase aussi peut durer longtemps mais beaucoup moins que la phase d’espoir. Elle dégringole assez vite vers la phase de rancune”, précise la psychiatre.

C’est la phase du passage à l’acte.

“On commence à s’en prendre à la personne : crever ses pneus, casser ses essuie-glaces, sonner dans la nuit, mettre le feu dans l’appartement. C’est une phase de chantage, d’invectives, de menaces et de passage à l’acte. Ça peut être une tentative de meurtre, de la dégradation de biens, des menaces de mort réitérées, enlèvement, séquestration, actes de torture et barbarie… Les personnes sont alors internées en psychiatrie à la demande d’un représentant de l’État”, raconte le Dr Nidal Nabhan Abou.

Une maladie presque impossible à soigner

Sara est bien consciente du danger. “Pour l’instant, il n’est pas dangereux, il n’y a pas de présence physique. Parfois, quand j’y pense ou quand il y a des périodes où je reçois des messages de sa part, j’ai peur. Il y a cette proportion non négligeable de chance qu’un jour, je retombe nez à nez avec ce mec et qu’il puisse commettre un crime passionnel.”

Et tant qu’il n’y a pas de passage à l’acte, la personne victime du délire érotomaniaque est bien démunie : “Il faut répondre uniquement par la loi et donc faire des mains courantes, faire des signalements”, concède l’experte à la cour d’appel de Rennes.

Contrairement à d’autres délires avec lesquels on pourrait lui trouver des liens de parenté (paranoïa, schizophrénie), l’érotomanie se soigne très peu, voire pas.

“Les délires systématisés en secteur, comme l’érotomanie, sont enkystés. On n’arrive pas à percer le kyste pour savoir le traiter. Même les molécules les plus fortes des traitements antipsychotiques, neuroleptiques ne permettent pas une rémission des symptômes. Et si on arrête les médicaments, le délire va reflamber”, explique la psychiatre qui nous parle d’une autre de ses patientes, sous traitement.

“Son délire érotomaniaque se portait sur un certain Damien*. Je pensais qu’on était en rémission partielle. De temps en temps, à la Saint-Valentin, elle me reparlait de ce Damien. Mais elle avait refait sa vie avec un autre mec, elle était enceinte. Un jour, elle vient me voir, elle était à l’écho du cinquième mois. Elle me dit : ‘C’est un garçon, j’ai choisi le prénom.’ Je retiens mon souffle et elle me dit : ‘C’est Damien.’ On était revenues à la case départ.”

“Jusqu’à ce que moi ou lui meure”

À la fois fascinante et terrifiante, cette maladie laisse bien démunis les patients, les médecins mais aussi les sujets de leur délire. “Ça use, ça perturbe, ça détruit la vie privée de quelqu’un”, confirme le docteur.

“Il y a des cas de femmes qui tombent amoureuses de leurs médecins et qui squattent leurs salles d’attente. J’ai un cas comme ça où le passage à l’acte médico-légal est venu du médecin qui n’en pouvait plus. Elle le poursuivait avec sa femme, elle lui tordait ses essuie-glaces. Un jour, elle a forcé la porte de son bureau et il a pris un coupe-papier et il lui a planté dans la main… Il n’en pouvait plus”, raconte la psychiatre.

Sara est assez lucide sur la suite des événements : “Ça a commencé, j’avais 16 ans. Ça fait huit ans, putain. Et apparemment, ça durera jusqu’à ce que moi ou lui meure. Il ne va pas arrêter son délire, c’est à vie, ce genre de trucs. Donc il faut composer avec.”

Quant à celles et ceux que cette histoire aurait effrayés, soyez tranquille. “L’incidence des états délirants, c’est 2 % sur la population générale, et dans le cadre des délires chroniques, l’érotomanie représente une quantité infime. Ce n’est pas très fréquent, mais gare à celui qui tombe dessus”, conclut le Dr Nidal Nabhan Abou.

*Le prénom a été changé.

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