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À la cérémonie des Barbelés Awards, on récompense l’absurdité des dispositifs anti-migrants

Publié le

par Constance Derouin

Pour mettre en lumière les pires installations anti-exilés dans la région de Calais.

À la cérémonie des Barbelés Awards, on récompense l’absurdité des dispositifs anti-migrants

Barbelés Awards décernés © Collectif des Associations Unies

Arrêté interdisant la distribution de vivres aux personnes exilées, CRS brûlant la nourriture des réfugiés… Ce jeudi 17 mars, au cinéma Alhambra de Calais, le ton est amer lorsque l’on mentionne les dispositifs anti-migrants de la région. À l’occasion des Barbelés Awards, le Collectif des associations unies – qui regroupe 39 associations œuvrant pour l’accueil et l’accompagnement des exilés – a remis les prix des dispositifs anti-exilés les plus absurdes.

Il s’agit, pour le jury de ce palmarès satirique, de classer, dans différentes catégories, les politiques de harcèlement et de “lutte contre les points de fixation” (selon l’expression des autorités locales) : expulsions, blocs de pierre empêchant de s’installer, éventration de tentes, vols d’effets personnels, utilisation de gaz lacrymogènes…

Selon le porte-parole du Collectif des associations unies et directeur des études de la fondation Abbé-Pierre, Manuel Domergue, les gouvernements français et britannique auraient dépensé plus d’un milliard d’euros depuis 1998 dans de tels dispositifs. On découvre sept catégories, avec des mesures visant à invisibiliser et entraver la présence des exilés sur le territoire calaisien.

Catégorie Arts de la table : empêcher les exilé·e·s de boire et manger

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Les nommés sont :

  • Destruction de la nourriture par les policiers, qui brûlent les denrées alimentaires.
  • Vol des réservoirs d’eau à Coquelles, en périphérie de Calais.
  • 20e arrêté préfectoral interdisant la distribution bénévole de nourriture aux exilés.

Le lauréat de la catégorie est… l’arrêté préfectoral interdisant les distributions de denrées alimentaires.

Pour Manuel Domergue, la préfecture du Pas-de-Calais, l’État français et les mairies du périmètre font preuve d’une “inventivité énorme et d’un harcèlement actif” envers les exilés, jusqu’à la déshumanisation, en lacérant les tentes. Certaines associations décomptent des expulsions tous les deux jours autour de Calais.

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Les nommés sont :

  • Les déforestations : dont le déboisement d’une forêt après l’expulsion de la Jungle dite “d’hôpital”, où vivaient 800 personnes exilées.
  • Obsolescence programmée : 8 à 10 tonnes d’affaires personnelles, volées aux exilés lors d’expulsions, seraient jetées tous les mois.
  • À Calais Nord, une forêt est entièrement grillagée.
  • Pic de pollution : usage récurrent et excessif de gaz lacrymogène lors des expulsions quasi quotidiennes.

Et le gagnant est… le vol d’affaires personnelles lors d’expulsions, jetées chaque mois.

Si des personnalités politiques, comme Robert Ménard, font désormais leur mea culpa sur leurs propos concernant l’accueil des migrants, la cruauté sur le terrain, à Calais, n’a pas pris fin : “Gérald Darmanin s’était engagé à ce que les lacérations et vols de tentes n’aient plus lieu, mais dans les faits, ça a toujours lieu”, décrit Manuel Domergue.

Catégorie Douce France, cher pays de la violence : violences quotidiennes invisibilisées et impunies

On retrouve dans cette catégorie les lacérations de tentes, la destruction du téléphone d’un exilé et les contrôles au faciès à la gare de Calais Ville. Le triste lauréat de cette catégorie est Bhrané, réfugié érythréen victime d’un tir de LBD40, qui lui a valu une fracture de la mâchoire et un enfoncement du crâne. Il a porté plainte, après une hospitalisation de deux mois. La procédure est restée sans suite.

Catégorie L’Absurdité, boussole de l’action publique : les dispositifs les plus absurdes

Les dispositifs nommés sont :

  • L’essence de l’hospitalité : station-essence abandonnée près de la N216. L’installation de grillages après l’expulsion d’un lieu de vie d’exilés empêche les camions de rentrer.
  • Coquillages et barbelés : des pierres et des barbelés ont été posés pour empêcher l’accès à la mer.
  • “No pasaran” : grillage installé devant une passerelle, qui empêche le passage.
  • Couper les ponts : expulsion d’exilés sous les ponts. La mairie y place des arceaux à vélo pour empêcher toute réinstallation.
  • Joyeux Noël : sapin de Noël grillagé.

La station-essence est lauréate de cette catégorie de l’absurdité des dispositifs de “lutte contre les points de fixation”.

Catégorie High-tech : la surveillance de masse à la frontière

On retrouve l’utilisation de drones au-dessus des lieux de vie des exilés, l’installation de caméras tourelles près des autoroutes, rebaptisées “Big Brother” par le collectif, les capteurs de chaleur humaine aux abords de l’Eurotunnel, qui permet de rallier l’Angleterre. Lauréate de cette catégorie : la surveillance aérienne assurée par un avion militaire et deux hélicoptères au-dessus de la région.

Avion militaire survolant les lieux de vie des exilés à Calais. (© Collectif des associations unies)

Le porte-parole admet que la volonté d’obstruction de vie des exilés à Calais “devient risible, tant ils dépensent d’argent” dans les dispositifs toujours plus innovants.

Catégorie Va voir là-bas si j’y suis : empêcher les exilés d’être

Si le lauréat est Cœur de pierre (pierres installées sous le toit d’un Conforama laissé à l’abandon pour empêcher les personnes de s’y abriter la nuit), l’expulsion toutes les 48 heures des exilés de leur lieu de vie et l’engrillagement des espaces sous un pont sont également nommés dans cette catégorie.

Khaled a passé treize mois à Calais, à l’époque de la Jungle. Exilé soudanais détenant désormais le statut de réfugié, ce dernier se confie : “Quand je suis arrivé, je ne pensais jamais que je resterais plus d’une heure, ce n’était pas humain, nous étions traités comme des animaux.”

Catégorie Un pognon de dingue : la bonne utilisation des deniers publics

Quatre dispositifs sont nommés dans cette catégorie, dont l’amas d’amendes reçues par l’association Utopia 56.

On retrouve également au sein de cette catégorie la mobilisation du RAID pour expulser des militants occupant une tour abandonnée depuis un an, et “le mur de Calais” : quatre mètres de haut, un kilomètre de longueur le long de la N216 menant au port de Calais (pour un coût de 2,7 millions d’euros).

Le gagnant de la catégorie est… le déploiement, au mois de janvier 2022, de plus de 300 CRS à Calais et Grande-Synthe pour chasser des personnes exilées de leur lieu de vie.

Au-delà de cette cérémonie satirique, Manuel Domergue évoque les différentes formes de militantisme : “On essaie tout, les actions en justice, les manifestations, les grèves de la faim, les pétitions, les célébrités… mais il faut varier les registres et c’est vrai qu’avoir les rieurs de son côté peut être une arme modifiant le regard.”

Le porte-parole du collectif l’admet, la récente arrivée sur le territoire français d’exilés ukrainiens a provoqué une prise de conscience sur les conditions d’accueil des exilés : “Il y a une ré-interrogation générale sur nos politiques d’accueil, c’est une très bonne nouvelle, mais il faudrait que cela amène à se demander pourquoi nous avons mal reçu d’autres personnes, fuyant les guerres, les persécutions. Ne nous habituons pas à cette politique du pire dans l’accueil des réfugiés à Calais.”

Si, cette année, le Prix d’or des Barbelés Awards est décerné à Bhrané, pour le collectif d’associations, c’est l’intégralité des dispositifs répressifs mis en place par l’État et ses collectivités qui font preuve d’une inventivité sidérante, allant toujours plus loin dans la déshumanisation des personnes exilées.