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Norma, la nouvelle chanteuse qui a le rock au cœur

Publié le

par Matthieu Petit

(Crédit Image : Adrien Cassignol)

Armée de sa seule guitare et dotée d’une voix envoûtante, la jeune toulousaine rafraîchit la scène musicale parisienne depuis quelques mois à coups de chansons aussi douces qu’endiablées.  Son premier EP, Badlands, colle parfaitement à son image, oscillant entre un coup-de-poing et une caresse. Rencontre.

(Crédit Image : Adrien Cassignol)

Lorsque Norma débarque dans le café parisien où nous l’attendons, son sourire ne trompe personne : elle va bien. Il faudrait bien plus que ce froid sibérien de fin d’automne pour le lui ôter. "C’est plutôt rare, mais en ce moment je me sens assez sereine, nous confesse la jeune femme. Sortir mon EP s’est révélé une véritable catharsis. L’attente se faisait interminable, j’en devenais folle." Le décor est planté : Norma ne triche pas avec ses émotions. Et cela se remarque dans ses chansons.

La musique comme quête de vie

D’un père harmoniciste de blues et d’une mère fan des Beatles rapidement divorcés, Norma se construit petit à petit un univers d’idoles et de fantasmes où l’Amérique n’est jamais bien loin.

"Je regardais beaucoup de clips sur MTV et les chanteuses américaines me fascinaient. Lorsque je passais les week-ends chez mon père, on se matait des films et je m’imaginais dans tous ces décors. Tout ça a construit un rapport nostalgique et mélancolique par rapport aux États-Unis, peut-être au détriment de la réalité du pays qui parfois m’échappe, surtout en ce moment."

Une réalité qui ne lui sied guère.

Rêveuse et un peu perdue au milieu de la vie sociale qui se déroule au lycée, elle apprend à jouer de la guitare grâce à son père mais s’en tient uniquement aux bases. "Il en jouait très bien et je faisais une sorte de blocage par rapport à ça, je n’y arrivais pas. J’étais un peu timide de la guitare."

Dans un Toulouse agréable mais monotone, Norma se cherche encore. "Clairement, j’étais un peu paumée : je travaillais comme vendeuse, je faisais de la musique mais c’était très amateur." De quoi prendre la tangente de l’autre côté de l’Atlantique ? Presque : elle traversa la Manche.

Une photo publiée par Norma (@normaville) le

De ces quelques mois passés à Londres, elle en reviendra transformée et sûre de ses choix. "C’est vraiment là-bas que j’ai décidé de ne faire que ça. Ce fut un voyage introspectif, je n’ai pas vraiment fait la fête, ce qui déçoit les gens lorsque je leur raconte… Mais j’ai fait beaucoup de musique, j’ai appris à me débrouiller par moi-même. Je me suis vraiment dit 'soit tu fais ça, soit tu es perdue pour toujours'."

Authenticité et émotion

La jeune femme s’installe à Paris et commence à jouer sous le nom de Norma, en hommage à la grande Marilyn (Norma Jeane Baker de sa vraie identité). Repérée par les Inrocks Labs, on peut la croiser à la Gaîté Lyrique ou au festival We Love Green. Elle sort quelques titres et envisage même un EP qui sera cependant vite abandonné.

"J’ai enregistré mes premiers morceaux dans ma chambre, vraiment en mode 'Do it yourself', puis toute une série d’autres que j’ai imaginés constituer mon premier EP. J’ai finalement vite compris que ce n’était pas ce que je voulais montrer aux gens, que cela ne représentait pas ce que j’avais à l’intérieur."

Un intérieur un peu chamboulé par tous ces changements, par les sollicitations extérieures. "À un moment donné, je me suis dit qu’il fallait être ambitieux car je me laissais un peu bercer par ce qu’on me disait. J’étais un peu vulnérable, je me demandais beaucoup ce que les gens pouvaient penser, etc. Puis j’ai réalisé que je n’arriverais à être heureuse que si j’étais en accord avec moi-même." De ses propres mots, la chanteuse s’est donnée "un petit coup de pied au cul", en écrivant les chansons qui composent Badlands. "Je voulais un EP qui sonne hyper chaud, brut, comme un coup-de-poing."

Et Norma se donne les moyens de ses ambitions : l’enregistrement s’est fait sur bandes, en analogique, à l’ancienne. Authenticité, toujours, aussi bien dans le procédé que dans la réalisation. Elle s’entoure d’amis pour réaliser son EP, notamment Ryder The Eagle, ex-Las Aves, qui enfile la double casquette de producteur et d’organiste.

On triche moins avec des gens qu’on aime ? "On se sent surtout beaucoup plus à l’aise. Adrien (de Ryder The Eagle, ndlr) et mon batteur me connaissent par cœur. Comme je ne suis pas vraiment dans la technique, je peux dire des choses très vagues et ils me comprendront car ce sont d’excellents musiciens et producteurs. C’est très difficile de partager la musique, j’avais peur de me sentir mal à l’aise en studio avec des inconnus, de ne pas être libérée. J’aime m’entourer de gens avec qui je me sens bien, que j’aime et avec qui je me sens en confiance".

Dévotion et abandon

En résulte donc Badlands, cinq titres à fleur de peau mais gonflés de fuzz, d’orgues qui vrombissent et de batteries qui cognent. Dans cet EP, Fiona Apple croise le fer avec Jack White tandis qu’Hanni El Khatib partage un bourbon avec PJ Harvey.

De ces influences très marquées, Norma en tire sa propre substance avec une facilité déconcertante et une grâce presque anodine. "Je suis fascinée par les artistes qui ont quelque chose en plus de la musique, un morceau d’âme supplémentaire." Quitte, parfois, à en donner un peu trop : "Girl In the City", premier extrait de Badlands, s’est vite retrouvé étiqueté hymne girl power contre le harcèlement de rue. Dans ce morceau, Norma raconte la balade d’une jeune femme interrompue sans cesse par un homme.

"Le morceau a un storytelling un peu folk et beaucoup de second degré, et pourtant il a pris une tournure militante dans la bouche des médias. Cela ne m’a pas trop plu, j’avais l’impression qu’ils cherchaient absolument à lui donner un aspect 'sujet de société' pour faire du clic."

Féministe malgré tout "jusqu’au cœur", elle reconnaît que s’imposer dans la musique en tant que femme est parfois compliqué. "Au début, on attribuait beaucoup de ce que je faisais aux hommes qui m’entouraient, mais au final ça me fait rire de démonter le mythe." Elle regrette simplement que l’on ne puisse pas interpréter le morceau librement.

"Je préfère quand la musique n’a pas d’autre étiquette que quelque chose d’émotionnel. Alors quand ça symbolise quelque chose d’important comme le harcèlement de rue, c’est super, mais il ne faut pas que ça aille au-delà de la musique qui fait ressentir des choses différentes selon qui on est. Pour ‘Lost And Found’, je n’ai rien dit et les gens ont juste parlé de leur ressenti. C’est beaucoup plus intéressant."

On l’aura bien compris : Norma fait de la musique avec ses tripes et son cœur. « J’ai peut-être en commun avec les artistes que j’admire cette envie de faire de la musique de façon totalement dévouée, en m’y donnant corps et âme. »

En attendant l’album, la jeune femme va pouvoir se dévoiler entièrement sur scène avec sa guitare et ses émotions. "J’ai mis beaucoup de moi dans ses chansons, sans me dire que j’allais faire quelque chose d’émotionnel. Mais quand je chante, il se passe quelque chose dans mon ventre. Le summum, c’est quand, sur scène, l’émotion m’attrape. Je suis très heureuse si les gens ressentent tout cela." Voilà peut-être ce qu’il manquait à cette époque anxiogène : une échappatoire émotive. À l’écoute de Badlands, on est prêts à s’y plonger corps et âme.

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