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Dans la réalité, le Grand Budapest Hotel est loin d'être accueillant

Publié le

par Théo Chapuis

Le Görlitzer Warenhaus, qui a servi de lieu de tournage au film The Grand Budapest Hotel, s'illustre par la xénophobie de son propriétaire. Il a empêché un concert de philanthropie, à destination de réfugiés syriens et libyens, de s'y tenir.

Winfried Stöcker, propriétaire du magasin qui a servi (en partie) de lieu de tournage pour <em>The Grand Budapest Hotel</em> de Wes Anderson et entrepreneur allemand ouvertement xénophobe (Crédits image : Pawel Sosnowski/Sächsische Zeitung)

Non, il n'existe pas réellement. Mais pour tourner son film The Grand Budapest Hotel, Wes Anderson s'est servi des locaux du Görlitzer Warenhaus, l'un des plus vieux centres commerciaux allemands, situé à Görlitz – une ville tout proche de la frontière avec la Pologne. Construit en 1912 dans le style Art nouveau (ou plutôt "Jugendstil"), il totalise 10 000 m2 de surface et a été abandonné en 2009.

Début décembre, un concert de soutien aux demandeurs d'asile de la ville aurait dû se tenir dans ce joyau de l'architecture Belle époque. Alors que Görlitz s'est engagée à accueillir 500 réfugiés originaires de pays sinistrés tels que la Lybie et la Syrie d'ici 2015, c'est Willkommbündnis, association d'aide aux réfugiés de Görlitz, qui souhaitait qu'un tel concert soit possible.Il faut reconnaître que ça aurait eu de la gueule. Malheureusement, comme nous apprend Slate, il n'en a rien été.

Pour une raison bien simple : le propriétaire du bâtiment qui a servi d'écrin au film avec Ralph Fiennes et Tilda Swinton ne l'entendait pas de cette oreille. Winfried Stöcker, qui a acheté le centre commercial abandonné en 2013, a opposé son refus catégorique à la tenue de cet événement philanthrope.

Pourquoi ? Comme il l'explique sans honte au Berliner Zeitung, cela irait tout simplement contre ses opinions. Le pure-player traduit l'une de ses déclarations :

Si j'avais accepté la tenue d'une cérémonie de bienvenue dans notre centre commercial, on aurait pensé de moi que je suis satisfait de la politique d'immigration actuelle, mais en fait c'est le contraire.

La peur de l'autre

Ce n'est pas tout. Dans cette interview pour le Sächsische Zeitung nommée "Vous n'avez aucun droit de vous établir ici", le vieux propriétaire ne fait aucun mystère de sa xénophobie ni même de son racisme les plus butés.

Ne mâchant pas ses mots, l'entrepreneur qui emploie du personnel d'une cinquantaine de nationalités parle de la noyade des immigrés clandestins en Méditerranée comme "seule prévention efficace, meilleure que l'appel du Pape". Il use de métaphores simplistes telles que "Imaginez que vous êtes à table pour le dîner, et tout à coup trois de ces réfugiés veulent manger avec vous".

Dégaine de nulle part des chiffres sur l'immigration comme : "Aujourd'hui, il y a 10% de Turcs en Allemagne, attendons 50 ans et ils seront la majorité", alors que le journaliste lui fait remarquer qu'il emploie lui-même de nombreux Turcs. Quand il ne fantasme pas carrément tout haut : "Les musulmans ont déjà commencé à former un État dans l'État". On est loin des valeurs humanistes du concierge du film, M. Gustave.

De quoi attirer au vieux Winfried Stöcker le soutien du NPD, le parti néonazi allemand, et déclencher l'indignation de la mairie de Görlitz, de l'évêché et d'une partie des associations de la ville limitrophe avec la Pologne. Selon Slate, malgré l'annulation du concert dans ce qui fût le lieu de tournage du "Grand Budapest Hotel", l'événement a eu lieu au marché de Noël de la ville.

The Grand Budapest Hotel, grand succès critique et public de cette année 2014, a été inspiré à Wes Anderson par "les comédies d’avant la censure des années 30, ainsi que les histoires et les mémoires de l’auteur viennois Stefan Zweig". Alors que le décor du tournage se tient à Görlitz, aux frontières allemande et polonaise, le palace dépeint dans le film a été construit dans la petite république fictive de Zubrowka.

Echo à Pegida

Les propos du propriétaire du magasin rappellent qu'en cette fin d'année 2014, l'Allemagne fait face à Pegida, mouvement anti-islam et anti-réfugiés lancé en octobre à Dresde. Le Parisien sougline d'ailleurs que cette ville est la capitale d'un Land (Etat régional), la Saxe, qui n'a que 2,2% de population d'origine étrangère.

L'émergence de cette grogne camoufle une montée d'un populisme d'extrême-droite préoccupant chez nos voisins, puisque se mêlent aux cibles de Pegida musulmans, multiculturalisme, médias, élites politiques...

Une manifestation du mouvement Pegida (Crédits image : Reuters)

Des initiatives anti-Pegida se montent dans tout le pays pour ne pas céder l'espace médiatique aux xénophobes. Dans les colonnes de son édition de jeudi, le Badische Zeitung de Fribourg écrivait :

La force d'une société se voit dans son ouverture. Qui est sûr de lui peut accueillir des étrangers à bras ouverts et peut aider là où règne la misère.