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Le Canada a accueilli en secret une trentaine d’homosexuels tchétchènes

Publié le

par Mélissa Perraudeau

© Ernesto Mastrascusa/LatinContent/Getty Images

Le Canada a secrètement mis en place un programme pour évacuer des homosexuels tchétchènes il y a quelques mois. Ils sont 31 à avoir trouvé refuge dans le pays, et d’autres devraient bientôt les rejoindre.

En avril dernier, le journal russe Novaïa Gazeta dénonçait la purge menée contre la communauté homosexuelle par les autorités tchétchènes. Le directeur de l’ONG Russian LGBT Network, Igor Kochetkov, a depuis rapporté que 300 à 400 homosexuels tchétchènes auraient été emprisonnés et torturés dans des "prisons secrètes". Des exactions que le gouvernement tchétchène a niées, affirmant qu’aucune persécution ne pouvait se dérouler puisque les personnes homosexuelles "n’existent pas" en Tchétchénie. Il y a quelque temps, on apprenait pourtant que la persécution des homosexuels s’y était intensifiée depuis la fin du ramadan. Novaïa Gazeta a ainsi publié une liste de 27 personnes qui auraient été exécutées sans procès.

Fin juillet, Russian LGBT Network, en coopération avec une journaliste de Novaïa Gazeta, Elena Milashina, publiait un rapport qui faisait le point sur cette véritable purge et dénonçait un crime contre l’humanité. On y apprenait qu’en quatre mois, plus de 130 personnes auraient appelé l’organisation à l’aide pour fuir le pays. 33 anciens détenus détaillaient au fil des pages les horreurs qu’ils avaient endurées, et faisaient état de trois vagues de violence successives depuis la fin 2016.

Russian LGBT Network expliquait avoir évacué 64 personnes, et annonçait vouloir utiliser les témoignages recueillis dans le rapport durant le procès que les organisations internationales de défense des droits humains devraient intenter contre Ramzan Kadyrov auprès de la Cour pénale internationale.

31 Tchétchènes ont été évacués au Canada

Ce 1er septembre, un programme canadien resté secret jusque-là a été dévoilé par l’ONG Rainbow Railroad. Le directeur exécutif de l’ONG basée à Toronto, Kimahli Powell, a révélé dans un live Facebook que son organisme avait aidé 31 personnes LGBTQ+ à quitter la Russie et à rejoindre le Canada. Il a expliqué avoir également travaillé avec l’ONG Russian LGBT Network, qui aide les Tchétchènes sur place, et dont il a loué le "courage" du travail sur le terrain. Les premiers Tchétchènes sont arrivés fin juin au Canada, et au total, vingt-deux des personnes évacuées s’y trouvent encore (à Toronto et dans d’autres villes). D’autres homosexuel-les tchétchènes devraient arriver dans les prochains jours et semaines : comme Rainbow Railroad l’a expliqué au quotidien canadien The Globe and Mail, à terme, ce sont une trentaine de Tchétchènes qui devraient s’installer au Canada.

Ces personnes ont, d’après Kimahli Powell, moins de 25 ans, et pour beaucoup ils n’étaient encore jamais partis de chez eux. S’ils vont bien et se disent "optimistes" pour la suite, ils ont besoin de soutien ; et c’est pour cela que l’ONG a choisi de rendre public le programme, tenu secret depuis trois mois par le gouvernement d’Ottawa. Il s’agit désormais d’aider les réfugié-es à apprendre l’anglais et s’intégrer, de même qu’à surmonter les traumatismes qu’ils ont vécus. Kimahli Powell a ainsi à nouveau dénoncé un système de persécution fait pour "terroriser" les gens et "obtenir plus de noms".

"Le Canada a décidé de prendre une position de leader"

Il a également expliqué qu’au total environ 70 Tchétchènes, dont une demi-douzaine de femmes lesbiennes, avaient été évacués dans des refuges secrets en Russie mis en place par Russian LGBT Network, et qu’ils étaient encore nombreux à s’y trouver et à réfléchir à ce qu’ils allaient faire. Une situation qui ne doit pas trop durer, comme l’ONG américaine Human Rights Watch l’a expliqué à The Globe and Mail :

"Les personnes visées par la purge anti-gays en Tchétchénie ne sont pas en sécurité en Russie. Elles risquent très sérieusement d’être traquées par les autorités tchétchènes ou leurs propres familles tant qu’elles restent en Russie."

C’est pourquoi, selon Kimahli Powell, "le Canada a décidé de prendre une position de leader" pour venir en aide aux homosexuels persécutés. Le gouvernement libéral de Justin Trudeau avait sévèrement condamné la persécution des homosexuels faite en Tchétchénie en avril dernier, tout en tenant un discours public prudent : il n’était officiellement pas possible d’évacuer des personnes se trouvant dans leur patrie, en l’occurrence la Russie. Pourtant, c’est dès avril que le programme clandestin d’évacuation des Tchétchènes a commencé à prendre forme.

Un programme clandestin qui pourrait "envenimer" les relations du Canada avec la Russie

La ministre des Affaires étrangères canadienne, Chrystia Freeland, est une ancienne correspondante de presse en Russie. La directrice du programme russe de Human Rights Watch, Tanya Lokshina, est entrée en contact avec elle, et avec le soutien du Premier ministre Justin Trudeau et du ministre de l’Immigration Ahmed Hussen, elles ont commencé à travailler à un programme permettant d’évacuer les Tchétchènes des refuges en Russie. Rainbow Railroad a accepté de les aider, en participant à créer un réseau de rapatriement et en accueillant les réfugiés à leur arrivée au Canada – en coopération avec LGBT Network. Toujours comme le rapporte The Globe and Mail, la ministre des Affaires étrangères canadienne voulait ainsi à la fois aider à sauver des victimes, et encourager d’autres pays à suivre la même voie. Le programme devait cependant rester secret pendant la majeure partie des évacuations, pour ne pas mettre les réfugiés en danger.

En effet, si d’autres pays comme la France, l’Allemagne et la Lituanie ont également accueilli des homosexuels tchétchènes, seul le Canada a adopté un programme organisé pour venir en aide à tous ceux désirant rejoindre leur pays. Selon un porte-parole du gouvernement, il s’inscrit dans une politique étrangère majeure du pays : la protection des droits et la sécurité des minorités sexuelles à travers le monde.

Ces évacuations sortent cependant des conventions de lois internationales et pourraient "envenimer les relations déjà tendues entre la Russie et le Canada", selon The Globe and Mail. Ce qui n’a pas fait hésiter le gouvernement de Justin Trudeau, et a été salué par Tanya Lokshina, qui a souligné auprès du quotidien :

"Le Canada a accepté un grand nombre de personnes en danger, et c’est formidable. Le gouvernement canadien mérite beaucoup de louanges pour avoir montré une telle ouverture et volonté de procurer un asile à ces personnes. Ils ont bien fait."

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